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Le doute s'est emparé de nos papilles Par Jacques Teyssier * |
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Une angoisse nutritionnelle étreint nos mandibules.
La main sur le bord des gamelles, on y regarde à deux fois avant d'ajouter louche de crème, morceau de beurre, ou poignée de farine.
Effectuant le marché, nous en venons à dédaigner viande grasse, gibier faisandé, fromages bien faits, ou à revoir pain et vin à la baisse.
Pour ma part, je préfère éplucher les étiquettes.
En laissant de côté celles allongeant les chiffres derrière la lettre R.
Si ma bourse ne faisait point la grimace, et si j'en avais le loisir, j'effectuerais mes achats dans ces fermes ou chez ces artisans des métiers de la bouche m'ayant procuré des émotions gustatives ! En ces époques où flambent les écrits, les salons, les guides culinaires, le doute s'est emparé de nos papilles.au nom de la sacro-sainte concurrence, nos braves paysans jouent la carte du rendement.
A marche forcée, le système qui gouverne l'essentiel de la planète les conduit à user et abuser de tout ce qui réduit temps et coûts de production. Au point d'arroser terre et plantes de sordides mixtures que n'auraient point renié de diaboliques alchimistes ou un professeur Frankenstein investissant l'agriculture. Sous-sol, cours d'eau et nappes phréatiques auront du mal à s'en remettre ! Et que dire des végétaux, ou animaux, qui croissent en ces endroits ? Dans les laboratoires, les croisements vont bon train. On invente de nouvelles espèces.elles doivent être brillantes, sans une imperfection, d'un calibre identique, et surtout des plus fermes. Histoire de résister au transport, au passage en chambres froides, au séjour sur l'étal de la grande surface, et dans le réfrigérateur de la famille. On rêve cèpe, bécasse, ou truffe d'élevage. On manipule les gènes... La geste de ces paisibles ruminants obligés d'ingérer les carcasses de parents éloignés et de surcroît malades a ôté les dernières illusions. Ultime scandale ? On l'espère sans y croire. Dans cette folle course, il y aura d'autres infamies ! Qu'il faille se montrer prudent en emplissant nos paniers me paraît évident. Comme est manifeste l'attention à accorder au contenu de nos assiettes. En disséquant notre alimentation, d'éminents spécialistes nous alertent à juste titre sur les microbes, les graisses, les surcuissons, les vitamines, l'importance du cru, la diététique, l'usage modéré de Bacchus, les vertus de la carotte ou de l'huile d'olive. Notons toutefois cette mode louant dans un même mouvement cuisine minceur et réveil du terroir quand se développent ces lieux inondant nos gosiers des aliments indigestes et bedonnants, parce qu'adipo-sucrés, venus d'outre Atlantique. Pointons également la maigreur des tirelires nous conduisant à réserver pour les jours fastes les nourritures authentiques ! Il reste qu'en matière de mets le plaisir est de règle. N'en déplaise à ces ayatollahs d'une gastronomie de régime, dîner ou déjeuner demeurent moments de fête. Instants nécessairement partagés. Où le sourire est dans les yeux et les narines, sous les doigts, sur les lèvres et la langue, dans le coeur, l'esprit, et le fond de l'estomac. Je ne les conçois point corsetés par la balance, le pèse-sucre, ou la mesure à calories. Je ne les imagine nullement un diététicien caché sous la serviette. Notre siècle est pressé. Devant le fourneau, il importe d'aller vite. Congélateur et micro-ondes bouleversent les habitudes gourmandes léguées par les grands-mères. Un repas complet devient festin. Et deux vins l'exception. Prenons donc garde à ne pas transformer une culture conviviale en simple acte biologique. Laissons parler sans honte nos envies de bonne vieille daube, d'onctueuse blanquette, de grassouillette poularde, de savoureuses tripes, de coquines glandules, de chou copieusement farci, de mojettes à la couenne, de saindoux, de matelote d'anguille, arrosés comme il se doit des enfants de la treille. A défaut, c'est le retour à l'âge des cavernes. |
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* Chroniqueur gastronomique à l'Humanité. |