Regards Juin 1997 - L'Evénement

Le choix du renouveau
Le social pour le développement économique

Par Bernard Thibault *


Voir aussi Assiste-t-on à la fin du travail?

Quelle dynamique, dans l'entreprise, de la dimension sociale et du progrès économique ? Est-ce que les logiques de gestion en tiennent compte au quotidien ?

On peut relever comme étant significatif qu'au lendemain de l'annonce par Renault de sa décision de fermer l'usine automobile de Vilvorde, ce qui provoquait d'inombrables drames familiaux, la valeur de l'action du constructeur faisait un bond en avant à la Bourse de Paris...! La " libre entreprise " devrait être encouragée, les aides nombreuses et de toutes sortes aux entrepreneurs devraient être multipliées, les capacités de créer de l'emploi demain seraient conditionnées aux facilités offertes aux profits à se gonfler artificiellement et surtout indépendamment des conséquences sociales pour y parvenir: l'ensemble des politiques et de leur couverture médiatique se structure en fonction de ce postulat, présenté comme un fait établi et intangible. Malgré les luttes parfois dures et réprimées, l'offensive libérale privilégiant la rentabilité financière au développement économique a peu à peu réduit la part qui revenait traditionnellement aux salaires dans le revenu national. Les politiques des entreprises tendent partout à réduire la masse salariale participant au chiffre d'affaire. Les salariés ont perdu un pouvoir d'achat considérable, cette ponction n'a pas profité à la masse croissante des chômeurs, des précaires, pas plus qu'elle n'a contribué à freiner la progression des inégalités; au contraire, l'écart grandit entre la situation des plus démunis et celle des réels privilégiés. Parallèlement, fleurissent les réflexions sur l'avenir du travail, et précisément celui des travailleurs, puisque les marges de profit s'opèrent dorénavant plus sur les marchés financiers que dans la production industrielle. Dans certains secteurs comme celui des services publics où, jusqu'à présent, le droit d'accès pour chaque citoyen et la qualité du service fourni à la collectivité prévalaient sur la course à la productivité, la généralisation d'un espace toujours " plus libre " développe une mise en concurrence des réseaux et des prestataires de service. C'est, par voie de conséquence, d'abord une mise en concurrence des salariés qui exercent ces missions, les entreprises emportant les marchés sont celles où la préoccupation du social sera la moins importante puisque c'est le moins disant qui sera choisi par appel d'offre. Le mouvement social de l'hiver 1995 a réellement représenté une étape significative dans la prise de conscience collective qu'il ne pouvait pas y avoir d'issue à l'obstination permanente de s'attaquer à toutes les conquêtes sociales. Les diverses oppositions entretenues entre salariés et " exclus " ont dû marquer le pas fin 1995. Les mouvements qui ont suivi aussi divers que l'occupation du Crédit Foncier ou la grève des routiers ont tous été marqués à leur manière par la nécessité de replacer la dimension sociale en tête des choix économiques et donc politiques. Les différentes catégories impliquées dans l'action contre la réforme de la protection sociale s'opposent au rationnement des soins sur des bases comptables. Le refus de voir sacrifier son avenir, le sentiment d'être redevable vis à vis des générations futures animent la plupart des mouvements de cette période. Alain Touraine rappelait récemment que si les cheminots en grève l'hiver 1995 avaient bénéficié d'un soutien exceptionnel de l'opinion publique, c'est parce que celle-ci avait compris qu'une remise en cause des garanties sociales dans un secteur aussi symbolique était susceptible de se généraliser dans tous les domaines. Résister à cet endroit était résister pour l'ensemble des salariés. Le droit au travail et le droit du travail sont appréhendés comme obstacles au développement économique et à l'emploi.(...) La régression tous azimuts qu'on voudrait instaurer dans notre pays télescope aussi l'attachement des Français au modèle républicain qui confère un rôle particulier à l'Etat et aux services publics dans le développement du progrès social. Promouvoir le progrès social comme objectif est déjà indispensable à toute société moderne mais aussi nécessaire pour assurer un réel développement économique. Cela nécessite d'intervenir et de modifier les approches et les choix s'imposant jusqu'ici dans de multiples domaines. C'est une manière aussi de contribuer à la création d'emplois stables, utiles et productifs.

 
Le progrès social comme moteur d'un développement économique et de coopérations stables et pacifiques

Pour la couverture des besoins sociaux immenses et non satisfaits, qu'il s'agisse des besoins et des droits à la santé, au logement, au transport, à l'éducation ou la formation... Pour reconsidérer la place du travail dans la vie des salariés. En réduire significativement la durée sans perte de salaire pour vivre mieux et travailler tous; améliorer les conditions au travail et alléger sa pénibilité en renégociant les garanties collectives et les moyens de contrôle de leur application. Pour réorienter les progrès scientifiques et techniques potentiellement considérables sur la protection de l'environnement, du cadre et des conditions de vie. Privilégier le développement des technologies nouvelles pour réduire les travaux pénibles, répétitifs et non pas investir d'abord là où cela peut supprimer l'emploi. Pour une réappropriation collective des prérogatives de l'Etat et des services publics facteurs de cohésion sociale et d'égalité des droits.

Cela suppose entre autres l'obtention de droits démocratiques dans et hors de l'entreprise. Droit des salariés à pouvoir dire leur mot dans ce qui touche à la gestion de l'entreprise, ses objectifs, son fonctionnement, ses règles de gestion financière. Droit du citoyen ou de la citoyenne à l'expression de son opinion sur les grands choix intéressant la collectivité. L'espace européen et ses institutions appellent pour leur part des initiatives, notamment syndicales, coordonnées pour qu'à cette échelle-là aussi le progrès social devienne le moteur du développement économique et de coopérations stables et pacifistes. A coup sûr, les mois qui viennent vont être marqués d'autres rendez-vous plaçant les questions sociales sur le devant de la scène. Les élections prud'homales seront de ceux-là. Il était déjà révélateur que les mouvements revendicatifs ne se soient pas estompés durant la campagne électorale pour les législatives. En affirmant encore plus fort leurs attentes et leurs aspirations et l'urgence d'y apporter des solutions concrètes et rapides, les salariés feront oeuvre utile en replaçant le progrès social non seulement comme l'objectif normal dans l'histoire de la société française, mais comme le passage obligé à tout développement économique harmonieux où chaque individu a pleinement sa place.

 


* Secrétaire général de la fédération CGT des cheminots.

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Assiste-t-on à la fin du travail?


L'idée de travail résulterait d'une construction formelle et le thème du travail n'aurait participé que des techniques que la société se donne à elle-même pour maîtriser son histoire. Circonscrire ainsi la réalité du travail dans des limites d'une construction abstraite et instrumentalisée me paraît relever d'une démarche empiriste, l'analyse ne prenant pas alors en charge les multiples déterminations du réel. Aussi incapables d'élaborer un concept que de rendre compte d'une expérience, de telles représentations me semblent relever d'un discours idéologique sur le travail. La conjoncture invite à s'interroger autrement.(...) Ne prendre en compte que les formes historiques du travail dans le cadre du capitalisme me semble constituer une démarche non seulement injustifiée mais encore impuissante à rendre lisible ce qui fait de l'homme au travail un sujet non réductible à la somme des mouvements et à la qualification du temps. Dans la constitution du concept de travail nulle exclusion a priori ne paraît recevable. Et la saisie de la dimension anthropologique du travail, l'impossibilité de soutenir que le travail commence au XVIIe ou à tel moment de l'histoire rendent attentif " aux commensurabilités et incommensurabilités relatives du travail " (1) et permettent de penser les dialectiques concrètes qui sont à l'oeuvre dans ce qui continue de constituer le travail et les convictions d'existence de l'espèce humaine. Aussi, pour penser le travail, (...) refusant de confondre histoire et prophétie, il ne s'agit pas, après avoir reconnu le rôle social du travail, discerné les modifications structurelles qu'il a entrainées, de déclarer " que le travail lui-même n'a plus d'utilité, ne sert plus à rien, pas même au profit des autres, qu'il n'est plus même digne d'être exploité " (2). Cette réduction du travail à l'utile, cette détermination/négation ne me semble que refléter les cadres imposés par le mode de production capitaliste. Certes, les contextes du travail, dans les pays industrialisés, se sont largement transformés.(...) Mais l'interprétation de ces transformations à partir d'une idéologie économique et/ou technologique - ambition de l'usine sans producteur, d'une société sans travail - occulte la question si ce que nous vivons constitue une mutation suffisamment profonde pour que soient dépassés les caractères déterminants du mode de production capitaliste.(...)

Ce faisant, ce sont des caractères fondamentaux des sociétés industrialisées contemporaines qui sont mis entre parenthèses. D'une part, le concept général de travail qui renvoie à la complexité des activités de travail, aux dialectiques déjà évoquées, disparaît. D'autre part, ne sont plus pensés le concept de travail producteur de valeur et ce qui marque historiquement les formes contemporaines du travail: les processus d'exploitation de la force de travail, la production de sur-valeur, bref le rapport capital/travail dans ses différentes composantes et tendances. Il semble que, au contraire, on peut soutenir avec raison que le travail vivant demeure dans ses transformations et que c'est l'emploi, c'est-à-dire l'ensemble des fonctions salariales fournies par la société, qui tend à être réduit dans les pays industrialisés. La recherche du profit s'effectuant dans d'autres conditions: mondialisation de l'économie, ouverture de marchés immenses où une force de travail peu onéreuse se trouve " libérée ", concurrence internationale des capitaux, dévalorisation de la force de travail des pays industrialisés. Les fondements théoriques de ces analyses se trouvent chez Marx. Les formes contemporaines du travail semblent exprimer cette limite qui, ainsi que l'écrivait Marx, " n'est pas inhérente à la production en général, mais à la production fondée sur le capital... De par sa nature même, le capital pose des entraves au travail et à la création des valeurs, ce qui est en contradiction avec sa tendance à les accroître sans limites: il impose aux forces productrices une limite spécifique, tout en les poussant à dépasser toute limite ". Nous ne vivons pas le temps où ont cessé ces contradictions. Celles-ci ne trouvent pas les conditions de leur dépassement dans des incantations ou dans des injonctions à fonder le " lien social " dans une sphère séparée de la production, mais plutôt dans un engagement politique qui refuse de légitimer de quelque manière que ce soit le sort fait aux exclus et ne sépare pas les valeurs du travail de la lutte contre l'exploitation.

Par Jean-Louis Bertocchi

1. L'expression est de Yves Schwartz.2. V. Forrester, l'Horreur économique, p.160, Editions Fayard, 1996.

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