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Le choix du renouveau
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Dan Franck * |
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La rupture dans la société actuelle est violente, mais les liens, les réseaux solidaires n'ont jamais disparu.
Place à l'imagination.
La France était en colère depuis l'hiver 1995. Elle avait trouvé un langage d'indignation, nouveau, riche. Dans la mesure où il a dissous l'Assemblée nationale, Chirac a repris dans sa main ce foisonnement créatif, il l'a confisqué en le replaçant dans un gant législatif, avec son langage classique, traditionnel, qui a contribué à tuer le désir d'autre chose. Depuis trois ans, je prépare un livre sur la naissance de l'art moderne à Montmartre et à Montparnasse dans les années 1900-1930. A cette époque, toute l'Ecole de Paris était composée d'immigrés d'Europe centrale, mais pas seulement: Picasso n'était-il pas espagnol ? Il y avait aussi Chagall, Soutine - et Modigliani, qui était italien. Un tissu de relations chaleureuses et collectives liaient tous ces artistes qui vivaient en groupe, d'une solidarité réelle émanant d'eux-mêmes et d'une partie de la société et pouvant s'exprimer dans des lieux disparus comme le " bistrot ". Cette vie artistique d'alors n'a plus rien à voir avec celle menée aujourd'hui. Nous vivons dans une société qui se délite totalement. A travailler sur les époques historiques, je suis conduit à établir des parallèles. Or, je constate qu'aujourd'hui il n'y a plus de solidarité d'aucune sorte. Elle renaît, à certains moments, à propos d'immigration, quand la société se compromet avec des valeurs qui fondent l'individu, comme l'honnêteté ou la liberté. Lorsque cette compromission touche à des points trop graves, la réaction sociale a lieu, mais ce n'est pas toujours le cas. Car hors ces périodes, la société ne s'occupe pas suffisamment d'elle-même. On a assez critiqué les partis politiques de gauche pour avoir déserté le terrain des banlieues, des cités, de l'immigration et avoir permis au Front national de naître sur ces décombres. D'une part, du fait certainement d'impossibilités mais d'autre part, de manque de solidarité. De mon travail de plusieurs années dans des établissements scolaires de la région parisienne ou du nord de la France, je retiens que la solidarité existe entre les enfants de toutes origines, issue d'un vrai brassage de cultures, parce que les langages et les idéaux sont partagés et qu'il n'y a ni racisme, ni antisémitisme ni nationalisme. C'est nous qui posons problème à la jeunesse. Il n'y a pas d'existence individuelle sans la société. On ne peut vivre sans l'autre. L'individu m'intéresse dans la mesure où il peut s'enrichir par le développement social.
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" L'individu m'intéresse dans la mesure où il peut s'enrichir par le développement social "
Nous sommes un pays extrêmement riche, contrairement à ce qu'on en dit, mais nous nous montrons incapables d'aider l'autre. Aider les anciennes colonies par exemple. Par aider, j'entends socialement, médicalement, fraternellement et non pas par le vol des matières premières ou de la force de travail. Jamais la France n'a respecté les termes d'un quelconque échange avec ces pays. Cette aide n'existe pas plus ailleurs, entre les chômeurs et ceux qui travaillent. Le chômage est vécu comme une tare, un handicap dans la vie et l'on en vient à trouver une certaine noblesse au travail précaire alors qu'à l'origine du phénomène, les agences d'intérim remplissaient une fonction d'exception. La notion de partage est absente de nos considérations. Certains courent après la richesse nationale, c'est-à-dire une position de la France parmi d'autres pays riches et d'autres, après un rêve d'équité sociale. Pour les premiers, la droite, la voie sera ultralibérale, comme en Angleterre ou aux Etats-Unis, avec un coût social très élevé, des drames importants. Pour les seconds, la gauche, surtout si l'on peut la pousser à devenir plus généreuse, ira vers des concepts sociaux. Nous avons besoin de trouver de nouvelles passerelles entre la République et les citoyens, mais pour l'instant le débat est vicié, il s'articule uniquement entre plus ou moins d'Etat pour plus ou moins de libertés économiques qui n'ont rien à voir avec la liberté tout court. Il reste à inventer de nouveaux modèles historiques qui rompraient avec le modèle seul existant, le libéralisme, issu du capitalisme impérialiste. Celui qui a gagné. Je demeure marxiste au sens premier du terme, communiste d'un pays sans Etat, sans armée, sans police, un rêve libertaire. Il faut inventer, mais je ne sais comment. Trouver des systèmes de vie en commun plus fraternelle ? Je serais prêt à les mettre en oeuvre, cependant leur instauration ne passe pas par des adaptations mais par une transformation fondamentale des rapports entre les hommes, des hommes avec leur famille, avec l'Etat ou entre les sociétés elles-mêmes. C'est le travail d'un siècle. Il faut changer la vie, on ne peut plus se contenter d'aménagements. Evidemment, il est possible de financer les 35 heures. Il manque un imaginaire, pour le moment, aux partis politiques qui n'en peuvent plus de fonctionner sur des modes de gestion. La pensée unique n'existe que parce qu'il n'y a pas d'imaginaire, pas de fantaisies, pas de débordements dans un monde relativement appauvri. Un système historique se pense, s'élabore, naît dans certaines conditions, lentement, peut-être est-ce le cas, sans que cela se voit encore. Je l'espère mais je n'en suis pas sûr. |
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* Dan Franck, écrivain, a obtenu pour La séparation, le prix Renaudot en 1991.Il a publié plusieurs romans dont Le Cimetière des fous, Les Calendes grecques, Apolline, et, avec Jean Vautrin, Les Aventures de Boro, reporter-photographe. |