Regards Juin 1997 - L'Evénement

Le choix du renouveau
Un autre équilibre des pouvoirs

Par Patrice Cohen-Seat *


A l'heure où s'écrivent ces lignes, les élections législatives n'ont pas encore eu lieu. Mais quelle qu'en soit l'issue institutionnelle, il en résultera de toute évidence l'exigence politique d'une transformation profonde de notre système démocratique.

Toutes les études montrent en effet deux réalités fortes et contradictoires. La première est la persistance d'un haut niveau d'intérêt pour la politique au sens noble du terme, c'est-à-dire pour la recherche des solutions aux grands problèmes de notre société. L'autre est le discrédit patent de la politique dite " politicienne ", expression qui recouvre l'activité des responsables, des partis et même des institutions politiques: un sondage a ainsi montré que plus de 20% des Français ne verraient pas de gravité réelle à la suppression de l'Assemblée nationale ! Politologues et constitutionnalistes dénoncent la montée régulière de la non-inscription sur les listes électorales et de l'abstention (même si certains prédisent pour cette fois une amélioration éventuelle de la participation, liée à la crainte du Front national). Et les sondages ont révélé que, à deux semaines du scrutin, près d'un électeur sur deux (qu'il ne sache pas encore pour qui il votera ou qu'il déclare pouvoir changer d'avis) ne savait pas vraiment ce qu'il fera le 25 mai. Convoqués d'urgence par le Monde au chevet du malade, cinq éminents spécialistes de science politique et de droit public ont diagnostiqué non pas que " la France s'ennuie " (comme l'affirmait en 1967 un éditorial demeuré célèbre), mais qu'" elle ronronne; pire, (qu') elle tourne en rond ". Et d'appeler à " changer la République " parce que si " nos institutions ne se portent pas mal (...) et les Français y sont très attachés (...) notre démocratie, elle, ne se porte pas bien ". Peut-être y a-t-il là une contradiction qui aurait mérité examen. Mais le plus intéressant est dans la médication prescrite, ramassée en cinq séries de mesures supposées permettre d'éviter un désastre tels que ceux qui, en 1870, 1940 ou 1958 (excusez du peu), ont imposé à notre pays de prendre la mesure des changements qui lui étaient nécessaires. Il faudrait donc selon eux: " réviser la révision et vivifier le référendum; instaurer le quinquennat présidentiel; en finir avec le cumul des mandats; repenser les pouvoirs locaux; et rendre l'Etat impartial."

 
Les Français veulent un pays solidaire où l'injustice sociale et les inégalités diminuent

Quelle que soit l'estime dans laquelle on peut tenir ces experts en institutions et certaines de leurs propositions (pas toutes), est-il permis de dire qu'elles ne paraissent nullement de nature à répondre à la grave, très grave crise justement diagnostiquée ? Car, quel est, au fond, le véritable problème ? Un sondage CSA sur la jeunesse le met vivement en lumière, d'où il ressort d'abord que près de 70% (!) des 18-24 ans disent ne s'intéresser que peu ou pas du tout à la " politique ". Mais surtout que, largement en tête des réponses, 56% d'entre eux expliquent le faible intérêt des jeunes pour la politique par " l'impuissance des hommes politiques à trouver des solutions aux problèmes de la société ". Egalement en tête (à égalité avec la lutte contre la corruption), 48% estiment que ce qui pourrait contribuer, aujourd'hui, en France, à renouveler la politique est " le fait de s'attaquer aux problèmes sociaux ". Ils dénoncent l'absence de " véritable débat politique " (34%) et exigent de pouvoir " dialoguer avec les hommes politiques " (46%). Ces quatre chiffres, qui en recoupent bien d'autres, permettent sans doute d'affirmer que la crise de la démocratie trouve son origine fondamentale dans le besoin impérieux des citoyens d'être écoutés et entendus. La politique est exécrée parce que les Français crient depuis bientôt 20 ans qu'ils veulent un pays solidaire où l'injustice sociale et les inégalités diminuent, et que, de " sortie du tunnel " en " meilleur économiste de France " ou de "modernisation" en "mondialisation", le chômage, la précarité et la misère progressent inexorablement cependant que la richesse augmente - "l'économie va bien", disent certains sans rire - et s'accumule de façon éhontée entre les mains d'une petite minorité. S'il y a bien "fracture sociale", il y a donc en même temps "fracture politique" de première gravité puisque les gouvernants trahissent le mandat qui leur est donné. Car, de deux choses l'une: ou bien la politique est impuissante, et elle est inutile; ou bien elle ne l'est pas, et le "jeu" politique, tel qu'il est, est pipé, donc discrédité. Dans les deux cas, les responsables des politiques menées et, par extension, la "classe politique" dans son ensemble, ne peuvent que passer pour des cyniques qui promettent l'impossible, ou des menteurs qui mènent le peuple en bateau. Et la corruption semble la preuve qu'ils ne visent jamais que leurs petits intérêts personnels ou de boutique.

 
Changer de politique, changer la politique, des conditions d'une véritable alternative

Ses jeunes interrogés par le CSA sont donc pleins de bon sens, et les remèdes qu'ils pointent tout à fait pertinents. Il faut naturellement éliminer la corruption, qui corrompt la politique elle-même; et cela implique notamment d'importantes réformes dans l'Etat et la justice. On peut d'ailleurs ajouter à ce principe de responsabilité personnelle l'indispensable restauration d'une authentique responsabilité politique: la Ve République est sans doute la seule de notre histoire où le véritable chef de l'exécutif - le chef de l'Etat - soit à ce point puissant et irresponsable, où la représentation populaire ait été réduite à un tel degré de soumission, et où aucun scandale ne paraisse susceptible de pousser qui que ce soit à la démission. Sortir de ce système monarchique est une absolue nécessité. Il faut aussi entendre et satisfaire ce besoin d'un véritable débat public. Avec les progrès extraordinaires de la formation et de l'information, l'exigence d'être entendu, de dialoguer, d'intervenir a crû davantage en vingt-cinq ans que depuis la première République. Or les grands médias audiovisuels se sont contentés de mettre leurs formidables moyens au service de formes anciennes, faisant de la politique un spectacle glacé qui laisse les citoyens de côté, passifs et isolés. Il est essentiel d'inventer les conditions d'un véritable débat public démocratique, moderne, et de substituer à la dictature des prétendus experts un système pluraliste d'évaluation de l'action publique.

Tout cela, absolument indispensable, ne résoudra cependant pas grand chose si notre démocratie continue de paraître incapable " s'attaquer aux problèmes sociaux ", et d'apporter de véritables solutions aux problèmes et aux souffrances de la société. Peut-être objectera-t-on qu'il s'agit plus ici de changer de politique que la politique. Mais les deux ne sont-ils pas complètement liés ? Plutôt que d'admettre l'idée si commode d'impuissance de la politique (ce qui interdit d'ailleurs toute solution), ne peut-on considérer que la situation actuelle - une détérioration continue de la situation du monde du travail au profit de celle du capital - est bien d'avantage le résultat d'un rapport de forces plus favorable à celui-ci dans un contexte historique particulier; que nos institutions n'ont en rien empêché, bien au contraire, que se creuse cette fameuse " fracture " entre les exigences sociales et les politiques menées; et que là est la cause essentielle de la profonde crise de notre démocratie ? Alors faut-il faire de cette question un enjeu essentiel de la période à venir - l'un des axes d'une véritable alternative - et proposer d'autres remèdes, fondés sur une idée simple: changer les rapports entre la politique et les citoyens afin que ceux-ci puissent se faire entendre, et que les choix publics partent de leurs besoins et de leurs aspirations. C'est le coeur de la notion "d'intervention citoyenne" qu'avancent les communistes. Car ce qui est en crise, en cette fin de siècle marquée par le double échec du "socialisme" et du "libéralisme", c'est l'étatisme et l'élitisme qui en sont les points communs. Dans les deux cas, l'Etat et la politique ont constitué des réalités extérieures à la société et largement coupés d'elle. Et, dans les deux cas, les choix ont échappé aux peuples et se sont retournés contre eux. Il s'agit là d'une leçon historique qui appelle des transformations de même ampleur. La question posée est celle d'un dépassement des formes essentiellement délégataires de nos institutions, permettant aux citoyens de faire massivement irruption dans la sphère publique pour s'y approprier la politique, faire valoir leurs intérêts et prévaloir leurs choix; et d'un élargissement du champ de la démocratie à l'ensemble des "pouvoirs" d'aujourd'hui, notamment ceux du savoir, de l'information et de l'argent. Il s'agit de repenser et de conquérir un autre "équilibre des pouvoirs" que celui que nous ont légué les " Lumières " voici plus de deux siècles, et qui ne correspond plus ni aux besoins d'une société moderne, ni aux exigences et aux capacités d'un peuple aussi développé que le nôtre. Cette tâche est devant nous. L'ignorer pourrait conduire aux pires aventures.

 


* Avocat à la Cour.

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