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MUSIQUES
Par Michel Thion |
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Les musiques ne naissent pas du hasard, mais de l'activité humaine.
Y aurait-il alors de la lutte des classes dans l'esthétique musicale ? Réflexions sur ce sujet
Il n'y a pas de société humaine sans musiques. Partout elles sont présentes, partout elles sont une pratique sociale. Mais leurs fonctions sociales sont multiples: travail, chasse, religion, rites sociaux divers, loisirs, mythologies, etc. Les musiques sont présentes à chaque instant de la vie de chaque homme. Les musiques, produits des sociétés en évolution, ne sont pas elles-mêmes figées. Même celles qui se transmettent de la manière la plus rigide, qui se réclament de la tradition la plus intangible, celles-là se trouvent inexorablement bouleversées par le passage du temps et des transformations sociales. Il semble bien que les musiques se diffusent au sein du corps social en utilisant principalement les canaux de diffusion de l'idéologie dominante: ici, traditions orales, là, églises, ailleurs, écoles, regroupements sociaux divers, télévisions, etc.selon les lieux et les époques. Elles en subissent donc les contraintes de contenus et de formes et, probablement, l'esthétique musicale dominante est-elle un sous-produit de l'idéologie dominante. Aujourd'hui, l'esthétique musicale dominante doit donc être, à l'image de la télévision, simplificatrice, jetable, lénifiante, creuse, analphabète, anesthésique, bref elle doit jouer le rôle d'un emplâtre sonore sur l'ulcère social. Les musiques dominantes jouent le rôle des feuilletons à la télévision: faire passer le temps entre deux publicités, entre deux achats au grand magasin, faire passer le temps sans qu'on le voie, faire passer le temps sans qu'on le vive. Pour ceux qu'un tel raisonnement, nécessairement présenté ici sous forme abrégée, choquerait ou effarerait, il n'est que de consulter le populiste et consternant Requiem pour une avant-garde, de Benoît Duteurtre (1), pour se rendre compte des extrémités auxquelles peuvent se livrer les tenants du " néo "-classicisme. Selon certains d'entre eux, la musique tonale serait l'expression des lois " naturelles " de l'acoustique et l'argument sert de base à une condamnation massive des musiques atonales, microtonales, etc. Mais la réalité physique des phénomènes sonores est infiniment plus complexe que la gamme chromatique et les mécanismes extraordinairement subtils mis en oeuvre chez les humains par la perception de ces phénomènes, elle n'est pas près de se laisser enfermer dans un traité d'harmonie tonale. Ceux qui aujourd'hui se lamentent sur un fantasmatique art " officiel " oublient de dire que 96% des aides de l'Etat aux activités musicales vont à la musique la plus classique. Mais on ne le dira jamais assez: " personne n'a jamais écrit de musique ancienne ". Il ne suffit pas d'écrire des notes sur une portée ou de produire des sons pour que ce soit de la musique et qu'elle soit contemporaine. Il y faut des critères, des exigences, une démarche. Et puis, la musique d'aujourd'hui n'est pas celle de demain et un peu d'humilité pour écrire l'avenir n'est pas totalement inutile. Est-il réellement impossible d'évaluer l'art nouveau ? Qu'est-ce qui, dans la création musicale contemporaine, fait aujourd'hui sens ? Où sont les tentatives de créer de nouveaux langages ? Que nous disent-ils sur notre monde ? La mémoire a-t-elle un sens si elle ne se projette pas dans l'avenir pour comprendre le présent ? etc.
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La musique, une métaphore de chaque instant
Il y a ceux qui disent " le progrès en musique est terminé: il a atteint un sommet indépassable avec la tonalité, lieu ultime où l'art rejoint la science ". Il y a ceux qui disent: " Il n'y a jamais eu de progrès, en histoire comme en art, il n'y a que des changements qui se valent tous." Toute évolution qui élargit le champ expressif et perceptif, les potentialités d'un art, qui permettent aux créateurs des métaphores plus puissantes, plus actuelles, plus visionnaires, cette évolution, je l'appellerai un progrès. Pour le créateur et pour le public, à chaque fois que le flux d'informations qu'ils échangent sera plus vaste, plus cohérent, plus pertinent, porteur d'émotions plus fortes et d'intelligence plus aiguë, on pourra se hasarder à parler de progrès. Si les " officiels " ont besoin de classer les musiciens en " écoles ", les innovateurs d'aujourd'hui tendent plutôt à vivre en tribus; si elles vivent en relative autarcie, elles savent bien qu'il faut échanger pour vivre; elles savent que la seule fixité est celle de la mort; elles sont à la marge, mais c'est généralement là que naissent les innovations. Elles ont le plus grand mal à se faire jour dans l'espace minuscule qui subsiste entre le système marchand massivement dominant dans la diffusion et les maigres retombées du système des aides officielles. Il existe donc divers lieux, diverses sources mal délimitées, d'où naissent des esthétiques nouvelles, subversives, radicales. Il y a une mouvance informelle, un nuage de jeunes compositeurs, pour qui la musique contemporaine écrite est une manifestation de finesse, une preuve de confiance envers l'intelligence et la sensibilité du public. L'écriture n'est pas ici une certitude assénée, mais une patiente exploration, une proposition, une description du silence, une lente compression du temps émotif, une invitation à visiter des structures complexes et peut-être inachevées. Il y a l'électroacoustique, la plongée au coeur du son, l'exploration des territoires entrevus par Pierre Schaeffer, la recherche, selon la belle formule de Jacques Lonchampt de " secrets (sonores) enfouis dans la matière depuis l'origine ". Il y a, parmi ceux-ci, les musiciens qui, conscients que la musique est à chaque instant une métaphore de paysage sonore, cherchent dans notre environnement ce qui peut faire musique, et, après Vitez disant " il faut faire théâtre de tout ", après Gabily disant " il faut faire texte de tout ", font aujourd'hui musique de tout.
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Des esthétiques nouvelles, subversives, radicales
On y rencontre aussi et surtout des musiciens, interprètes et compositeurs " instantanés " venus du jazz, et particulièrement ceux qui se sont trempés à la forge infernale du free-jazz et qui jouent ce qu'on nomme la libre improvisation. Ils croisent ceux qui, venus du rock industriel, ne se sont pas noyés dans une techno débile, mais sculptent à la main des masses sonores électroniques impressionnantes et ne détestent pas l'improvisation. Ces musiciens discrets, pensifs, artisans minutieux de sons élaborés dans de bien curieux laboratoires, où se mêlent les chaudrons noircis de fumée et les ordinateurs, les vielles à roues, les saxophones, les tambours et les synthétiseurs. Ils sont un peu avares de leurs prestations car ils ne jouent jamais sans raisons. Ils se connaissent, ils s'écoutent et leur art est un peu fou. Chaque son est une parole. Chaque instant sonore est écouté, étiré à l'extrême limite, travaillé en douceur, aimé et abandonné. Les musiques nouvelles font subversion, les académiciens et autres faiseurs de sons d'usine font diversion. |
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1. Editions Robert Laffont, 1985.. |