Regards Juin 1997 - La Création

Les Miranda: du cubain pur son

Par Thierry Clermont


Véritable dépositaire de la tradition musicale cubaine, le clan Valera Miranda sera en tournée cet été dans les centres CCAS. Portrait des troubadours dont l'histoire est liée aux luttes d'indépendance des Cubains.

A elle seule, cette famille-là mériterait bien le titre de " trésor national vivant ". Pensez: un répertoire qui couvre plus d'un siècle de musique cubaine et qui prend ses racines chez les bisaïeux de la famille, lesquels avaient combattu l'occupant espagnol dans la seconde moitié du XIXe siècle. Leur musique, leurs chansons, c'est l'âme de la musique de Cuba: on l'appelle le son (prononcez " sonne "), genre qui synthétise les principales influences culturelles de l'île, venues de France, d'Espagne, d'Afrique et des Caraïbes. Le son est né à la fin du XIXe siècle dans la province de l'Oriente, à l'est, berceau de la famille Valera Miranda. Par la suite, il arrivera à La Havane et se développera sous de multiples formes et s'abâtardira même sous le nom de salsa dans les années 70, du côté de New York.

 
El son, sensuel, ardent, chaleureux, l'âme de la musique de Cuba

Les Valera Miranda peuvent à juste titre être considérés comme les dépositaires et les légataires de la tradition du son. D'ailleurs le titre du groupe n'est pas usurpé: il est constitué presque uniquement de membres de la famille. Ils vivent à Santiago de Cuba, dans l'est de l'île. Le père, Felix, au chant et à la guitare, son épouse, Carmen Rosa aux choeurs et aux maracas, les trois fils, dont le plus jeune a 27 ans, se partageant la contrebasse, les choeurs, le bongo (paire de petits tambours) et le cuatro (guitare à quatre cordes doubles). Impossible de résister à leurs rythmes, chauds, chaloupés, rafraîchis ça et là par des accents de nonchalance et d'indolence propres à l'île. Leur répertoire est aussi bien constitué de chansons familiales que de classiques du son. Pour le leader (ou plutôt l%EDder), Felix, âgé de 58 ans, " le son est un pur produit cubain. Il reflète la musicalité, la vitalité, la soif de vivre et de créer des hommes et des femmes qui vivent dans ce pays. Comme eux, le son est chaleureux, sensuel et ardent.il constitue également un résumé de ce qui fait l'identité cubaine et où se retrouvent les processus d'interactions culturelles qui nous sont propres ". Ce genre musical, né à la campagne, chante l'amour (souvent déçu ou malheureux), les aléas de la vie quotidienne, les tâches domestiques, mais aussi la danse et même la cuisine, avec parfois des double-sens à forte connotation érotique. A Cuba, la région de l'Oriente rime avec tierra caliente (" terre chaude "). A l'origine, le son était joué en famille ou entre amis au cours de fêtes, de bals et de repas. Son principe: un chanteur soliste auquel répond un petit choeur, avant de faire place à une improvisation musicale, souvent confiée à la guitare. Une des plus anciennes chansons du répertoire familial des Valera Miranda à été composée à la fin du siècle dernier. Que lindo es Bayamo (" Bayamo est si belle ") chante la beauté des femmes de cette ville, qui fût par ailleurs le berceau de Carlos Manuel de Céspedes, qui mena la lutte d'indépendance contre les Espagnols au cours de la Guerre de Dix ans (1868-1878). C'est également là, il y a plus d'un siècle, que retentit pour la première fois l'hymne national cubain, La Bayamesa. Un des bisaïeux de la famille, Vicente Cutiño Marquez, fut un de ces mambis: il participa, en tant que colonel, aux deux guerres d'indépendance, aux côtés d'un autre grand héros national, le général Antonio Maceo, surnommé " le titan ". Il mourut à 125 ans, après avoir été père pour une dernière fois à...100 ans. D'ailleurs, chez les Valera Miranda, on ne compte plus les centenaires.

 
Antonio Maceo, père pour la dernière fois à 100 ans et Valera, le bandit d'honneur

La grand-mère paternelle de Felix, Julia Roman Valera, est morte à 114 ans, dans les années 80, après avoir transmis ses " chants secrets " (sonero-treseros) de génération en génération et composé nombre de sons, dont Muriò Valera en San Luis. Cette chanson (" Valera est mort à San Luis ") évoque la figure de Juan Valera, le grand-oncle de Felix, qui lutta contre la présence américaine au début du siècle et pris le maquis après avoir agressé un soldat américain. Ce " bandit d'honneur ", qui prenait aux riches pour redonner aux pauvres, mourut trahi et assassiné." Un lundi matin alors qu'il se levait/pour enfiler ses guêtres/il fût tué par un de ses compagnons/Valera est mort là-bas à San Luis/On dit qu'il est mort/ pourchassé jusqu'à Bayamo/ pourchassé jusque dans la plaine." Le l%EDder et chanteur des Valera Miranda a perpétué cet attachement quasi ancestral à l'indépendance de Cuba et des Cubains. Sa guitare " fidèle et inséparable ", précise-t-il, sous le bras, il a combattu dans la Sierra Maestra aux côtés de Fidel Castro et de ses compagnons. Il a alors à peine 20 ans." Si je me suis engagé physiquement dans la lutte pour l'indépendance c'était pour permettre aux Cubains d'obtenir tous les droits dont ils étaient privés jusque-là." Le répertoire et le patrimoine de nos troubadours cubains comportent également des boleros, ces chansons d'amour tristes qui constituent un genre à part, très populaire dans l'île mais également au Mexique et au Venezuela. Ainsi, le poignant Juramento (" Serment "), composé dans les années vingt par Miguel Matamoros, un des plus grands soneros cubains, auteur de classiques comme Làgrimas Negras ou Son de la loma. Qu'on en juge: " Bien que l'amour ne soit fait que de chagrins mystiques/et condamne l'homme à porter de lourdes chaînes/Je te jure de porter ces chaînes jusque sur les mers/infinies et noires de mes chagrins." Les Valera Miranda interprètent également des sons d'une de leurs vieilles connaissances: un certain Compay Segundo, lequel, à 90 ans, vient de faire un remarquable come-back à Cuba et en Europe, après des années d'oubli. Le CD que la famille Miranda vient d'enregistrer pour la collection Ocora de Radio France donne toute la mesure de leur talent métissé de poésie et de nonchalance torride. De plus, ils seront une nouvelle fois en France cette année pour faire danser, un mois durant, les centres du CCAS, en faisant un détour par le Festival de musique cubaine de Vic-Fezensac (Gers). Un public que Felix juge " chaleureux, enthousiaste, romantique et sensuel ", comme sa musique. Caliente ! n T. C.

 
A écouter: Familia Valera Miranda: Cuba (CD Ocora/Radio France).

 
En tournée: 6 juin à Paris (New Morning), 12 juin à Arles, 27 juin à Perpignan, centres CCAS du 8 juillet au 8 août.