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Multiple(x) manoeuvres dans le cinéma Par Franck Cormerais |
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La mode des multiplexes, ces gigantesques constructions qui transforment complètement les habitudes du spectateur, déferle sur la France.
Ce n'est peut-être pas le cinéma qui y gagne, ni le spectateur.
Etat des lieux.
Un événement est passé relativement inaperçu au début du mois d'avril. Il concernait pourtant l'avenir du cinéma en Ile-de-France. Le ministre de la Culture, Philippe Douste-Blazy, a fait appel d'une décision, approuvé par le Conseil de Paris, autorisant la construction d'un multiplexe Gaumont de quatorze salles sur le site de l'Aquaboulevard, dans le XVe arrondissement. La bataille, menée, notamment, par les élus communistes et socialistes, concernait, en grande partie, les 60 cinémas indépendants de la capitale regroupés au sein de l'UDIC (Union des indépendants du cinéma). Au coeur du débat: les multiplexes. Ces constructions gigantesques ont complètement transformé les habitudes des spectateurs. D'ici à trois ans, une quarantaine auront ouvert leurs portes en France. Dans le même temps, les écrans art et essai verront leurs entrées baisser inexorablement. L'accès au marché leur sera moins facilement accessible. Après la pensée unique, allons-nous être en face d'une seule forme de cinéma ?
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La fréquentation des salles obscures, un phénomène de société
La fréquentation des salles obscures répond souvent à un phénomène de société. Les années 80 ont vu un repli du public à cause de la concurrence de la télévision allié à une vétusté des écrans. Parallèlement, une famille issue d'une lignée de forains, les Bert, tentent un pari en lançant, en 1988, un nouveau concept: le multiplexe. Vingt-cinq salles (7500 places) ouvertes dans la banlieue de Bruxelles. Le Kineopolis est un succès. En trois ans, le nombre de spectateurs passe de 2,1 à 5,2 millions. Le Pentascoop de Courtrai, le Decascoop de Gand ou le Métropolis d'Anvers sont créés sur le même modèle. Un multiplexe répond à des normes précises. Rien n'est laissé au hasard pour satisfaire le client. Caisses automatiques, confiseries, cybercafé, coin lecture. Le groupe Bert a ouvert, en septembre dernier, le plus grand cinéma de France (23 salles) à Lommes, dans la région lilloise. Le site est facile d'accès, le parking est gratuit. Les parents peuvent laisser leurs enfants à la garderie (le Kiné Kid avec des jeux et des espaces de projection vidéo). La location obligatoire d'un bip permet d'être prévenu en cas de problème. Les salles sont équipées de doubles murs en béton à cause du procédé de son THX. L'architecture a été étudiée pour améliorer leur confort (double accoudoir, distance agrandie entre les fauteuils). Un tel tableau est idyllique. Il est renforcé par les chiffres de la fréquentation. L'an passé, les salles ont enregistré 6% de clients supplémentaires sur Paris et la banlieue. Le premier cinéma de France est l'UGC Ciné Cité des Halles (2500 places) avec 1,75 million d'entrées. Les projets d'extension des multiplexes annoncent un accroissement du marché. En 1998, UGC ouvrira un nouveau cinéma d'une quinzaine de salles à Bercy. A Marseille, Bordeaux, Lyon, les travaux sont en cours. D'autres attendent de passer devant la Commission départementale d'équipement cinématographique. Cependant, certaines voix discordantes se font entendre. Le développement des multiplexes n'est pas sans poser quelques problèmes. Les exploitants des salles de centre ville sont les premiers à critiquer le danger d'une dérive trop importante des spectateurs vers ces nouveaux cinémas, essentiellement implantés en périphérie. La ville de Caen est allée plus loin en dénonçant, l'année dernière, le projet de création par UGC d'un multiplexe sur le site de Mondeville. Le maire s'est élevé contre le risque d'une désertification, fatale aux cinémas, au commerce et à l'animation du centre ville. Le député du Calvados, Francis Saint-Ellier, a été à l'origine d'un amendement inséré dans la loi Royer sur le commerce et l'artisanat. Il soumet à autorisation préalable toute création d'ensembles de salles de cinéma comportant plus de 1500 places. La riposte des trois principaux exploitants (Gaumont, UGC et Pathé) ne s'est pas fait attendre. Le président de Gaumont, Nicolas Seydoux, a parlé " d'ignorance et de mensonge ". La crainte des professionnels de voir les films américains favorisés aux dépens des français est balayée, par Pathé, en rappelant que la hausse de fréquentation profite surtout aux oeuvres européennes. Il est pourtant difficile de nier que les multiplexes attirent un public principalement jeune, avide de jeux vidéo, de boisson, de friandise et...de cinéma américain (Independance Day a été programmé dans cinq salles au Kinépolis de Bruxelles). Si Rohmer ou Desplechin sont à l'affiche, c'est plus pour se défendre contre d'inévitables critiques que par amour du cinéma d'auteur.
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La politique des tarifs bas et la vente de produits dérivés
Dans toute la France, la création des multiplexes a conduit à une réorganisation du parc cinématographique. A Angoulême, l'arrivée des onze salles du complexe CGR a entraîné la fermeture de trois sites appartenant à une famille présente dans la région depuis 100 ans. Il aura suffi de quatre mois. La situation est devenue tendue à Montpellier où le maire, Georges Frêche, a provoqué une levée de boucliers, en présentant un projet de multiplexe de quatre mille places. Un cinéma local Diagonal, spécialisé dans la diffusion d'oeuvres en version originale, s'insurge contre la disparition inéluctable, à long terme, des indépendants. A Metz, le nombre de titres distribué est devenu inférieur à celui de la préfecture de l'Hérault alors que la ville lorraine dispose de six écrans supplémentaires. Les problèmes posés par les multiplexes sont particulièrement aigus dans la région nantaise. A trois mois d'intervalle, UGC et Pathé ont ouvert deux multiplexes de 12 et 15 salles sur la zone Atlantis de Saint-Herblain, le long du boulevard périphérique. Les conséquences se sont aussitôt fait sentir sur la ville (deux salles d'art et essai ont fermé). La concurrence entre les deux complexes, attisée par leur proximité géographique, a conduit à une surenchère au niveau des entrées. Pathé annonce des tarifs de 40 F, immédiatement suivi par UGC qui baisse ses places (41 F contre 50, précédemment). Cette guerre des prix ne concerne pas uniquement les exploitants. L'argent, rapporté par un ticket, est partagé entre les salles (42%), la production (26%), la distribution (14%), la TSA (11%) qui alimente le compte de soutien financier à la production cinématographique géré par le Centre national de la Cinématographie, la TVA (5,5%) et la Sacem (1,5%). Les multiplexes ont la possibilité de casser le marché en pratiquant des tarifs bas. Ils comptent de plus en plus sur la vente de produits dérivés (connexion sur Internet, location d'espaces Häagen Das par Gaumont à Montparnasse et Valenciennes, ou Pizza Hut, pour Pathé, à Avignon). Les films sont assimilés à " des produits d'appel pour vendre le pop corn " (comme le déclare l'Association des auteurs réalisateurs producteurs). Mais les autres secteurs de la profession comptent avant tout sur l'argent des places. Les producteurs sont rémunérés au prorata des recettes et ne profitent pas des revenus annexes. En janvier dernier, une polémique est née à cause de l'initiative de l'UGC Apollo de Nantes. Le directeur, inquiet de l'exode des spectateurs vers les multiplexes, proposait des séances à dix francs pour des films vieux de six mois. Le succès immédiat ne peut cacher qu'une telle opération n'est pas longtemps viable. Les producteurs ont souhaité obtenir, de la part du gouvernement, des mesures permettant d'assurer un équilibre entre leur profession et celle des exploitants. Les multiplexes de Saint-Herblain ont amplifié le problème en abaissant le prix de l'entrée à 25 F. Chez Pathé, on invoque le seuil de rentabilité à atteindre. Les distributeurs Bac Films et MKL ont aussitôt annoncé qu'ils retiraient leurs films des écrans. Ces péripéties ne remettent pas en cause l'expansion des multiplexes. Mais ils montrent les limites d'un système uniquement voué au profit. L'exemple d'un Marin Karmitz, privilégiant la qualité, indique qu'il existe d'autres voies et que cinéma est un mot qui peut se décliner au pluriel. |