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Commemoration
Par François Mathieu |
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Voir aussi Aragon dans la Pléiade |
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Traduite dans de nombreuses langues dès ses débuts, l'oeuvre d'Aragon n'a pas arrêté de fasciner nos voisins allemands.
Lydia Babilas vient d'y traduire le Paysan de Paris.
Le Paysan de Paris, chef-d'oeuvre de la littérature surréaliste écrit en 1924-1926, est de ces oeuvres qui auront traversé en Allemagne une grande partie de notre siècle. Sans ce texte, Paris, capitale du XIXe siècle - Le Livre des passages (1) de Walter Benjamin, n'aurait sans doute pas été ce qu'il est. Mieux, si l'on en juge par la lettre de Benjamin à Adorno du 31 mai 1935, cette oeuvre d'Aragon a joué un rôle inégalé dans l'élaboration du Livre des passages." Cet Allemand, philosophe, essayiste, critique ", qui, pris au piège d'une France inhospitalière parce que livrée aux hitlériens, se donna la mort dans un petit village frontalier d'Espagne en 1940, " avait une culture d'une ampleur stupéfiante et en particulier une culture française qui lui ont permis de traduire Baudelaire, Tzara, Bloy, Jouhandeau, Adrienne Monnier, Balzac et Proust, de commenter Baudelaire, Proust ou le Surréalisme...", comme l'écrivit un jour Claude Prévost, lui consacrant, dans l'Humanité un article lors de la sortie en français de son Sens unique (2). Dans un de ses nombreux " premiers projets ", Walter Benjamin écrit: " Le père du Surréalisme fut Dada; sa mère était une " galerie " appelée passage.[...] Fin 1919, Aragon et Breton, par aversion pour Montparnasse et Montmartre, transférèrent dans un café du passage de l'Opéra les réunions qu'ils avaient avec des amis." A l'encontre des marxistes qui veulent tout réduire au rationalisme et condamnent l'imaginaire, comme une perversion de l'esprit humain, en marxiste conséquent, Benjamin, se livre aux joies des nombres cabalistiques (ce qui ne dut pas déplaire à Aragon): " Le percement du boulevard Haussmann a fait disparaître ce passage auquel Louis Aragon a consacré 135 pages. L'addition de ces trois chiffres fait apparaître le nombre neuf, le nombre des muses qui ont servi de sages-femmes pour la naissance du petit surréalisme ". Et de conclure, après avoir compté au nombre de ces neuf " muses robustes " Lénine et Freud: " Dans le Paysan de Paris Aragon rend l'hommage posthume le plus attendri qu'un homme ait rendu à la mère de son fils. On pourra lire cet hommage dans le livre d'Aragon, mais l'on ne doit pas attendre ici autre chose qu'une physiologie et, pour le dire franchement, un rapport d'autopsie sur ces parties on ne peut plus mortes et on ne peut plus mystérieuses de la capitale de l'Europe ".
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Devant lui, un jeune soldat allemand mort un livre de poèmes à la main
Les passages couverts parisiens que releva Benjamin, pour une oeuvre qui resta essentiellement à l'état de relevé de citations effectué en très grande partie à la Bibliothèque nationale durant son exil parisien, définitif à partir de 1933, constituent en soi un commentaire exceptionnel du Paysan de Paris. Physique: " les sanctuaires d'un culte de l'éphémère "; ethnologique: " Rites de passage" - c'est ainsi qu'on appelle dans le folklore les cérémonies qui se rattachent à la mort, à la naissance, au mariage, à la puberté, en évoquant cette notion - Oh ! combien moderne - des expériences de seuil, pour citer à l'appui la phrase d'Aragon, " Qu'il plaît à l'homme de se tenir sur le pas des portes de l'imagination ! "; visuel: la " lueur glauque " qui éclaire ces " aquariums humains ", presque déjà dépeuplés. Rappelons qu'Aragon, médecin auxiliaire, fin août 1918, eut, dans les tranchées du front de l'Aisne, l'un de ces chocs qui marquent une vie: devant lui, un soldat allemand, frappé d'une balle mortelle, un livre de poèmes allemands ouvert dans la main. C'est de cette époque que datent les débuts de son premier roman, Anicet ou le panorama. Quelque temps plus tard, il est affecté dans les troupes françaises d'occupation de la Sarre, où il commence à écrire les Aventures de Télémaque. Avant même Walter Benjamin, le romaniste allemand Ernst Robert Curtius, grand médiateur de nos deux cultures, écrira en 1925 à l'attention du public lecteur de la jeune République allemande (dite de Weimar): " Lire Aragon, voilà qui fait partie, pour moi, des jouissances intellectuelles, dont la littérature actuelle ne nous gâte guère.(...) Et on le sait, ce nom restera.(...) Il est l'enfant terrible de la plus récente littérature française. Deux pulsions élémentaires de la jeunesse jaillissent de ses livres: le besoin de détruire et la soif charnelle d'amour. Ce sont les mêmes matériaux explosifs que chez Rimbaud. Et comme chez Rimbaud, la volupté de l'injure. Et derrière cela une quête secrète, douloureuse." Une nouvelle traduction en langue allemande du Paysan de Paris, dont Drieu La Rochelle avait dit que c'était le Sturm und Drang (3) du XXe siècle, est parue en octobre dernier chez Suhrkamp, due à la plume " aragonienne " de Lydia Babilas. En février 1997, un jury composé de 37 critiques littéraires de langue allemande (Allemands, Autrichiens et Suisses) l'a sélectionnée parmi les dix ouvrages auxquels ces critiques souhaitent " autant de lecteurs que possible ". C'était là, au-delà de diverses critiques favorables parues dans la presse quotidienne ou hebdomadaire (tel l'incomparable Die Zeit du 7 mars 1997), rendre hommage au patient travail de deux romanistes allemands, l'un universitaire, l'autre traductrice, Wolfgang et Lydia Babilas, qui ont voué une grande partie de leur vie à la connaissance d'Aragon en pays de langue allemande. Avec Der Pariser Bauer, Lydia Babilas, signe sa septième traduction d'un ouvrage d'Aragon; après Anicet ou le panorama, roman; les Aventures de Télémaque; le Libertinage (ouvrage après la seconde traduction duquel, Aragon allait lui accorder les droits exclusifs de traduction de ses oeuvres non encore traduites); Aurélien, Théâtre/Roman et le Mentir-vrai - certaines de ces traductions étant également accessibles en éditions de poche. Et Wolfgang Babilas de préciser dans une très courte autobiographie où il se raconte (lui et Lydia) dans leur rapport de (ré) introducteurs de l'oeuvre d'Aragon en Allemagne et d'amis de l'écrivain: " Un jour surtout - je n'oublierai jamais cette scène qui se déroulait en avril 1978 devant la porte cochère du 56, rue de Varenne -, il nous assura de nouveau de sa profonde inclination pour l'Allemagne et nous demanda instamment de témoigner publiquement de cette attitude, y compris face à ceux qui pourraient la mettre en doute. Il lui tenait à coeur d'entrer dans l'histoire comme ami de l'Allemagne " (4). |
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1. Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle.Le livre des passages, traduction, de l'allemand par Jean Lacoste, éditions du Cerf, 1990, 974 p.Arte consacre sa soirée Thema du 10 juin à Walter Benjamin sous le titre " Un passeur franco-allemand ". 2. Walter Benjamin, Sens unique, précédé de Enfance berlinoise, traduction de l'allemand par Jean Lacoste, éditions Maurice Nadeau/Les Lettres nouvelles, 1978, 330 p. 3. Pour simplifier: le romantisme allemand. 4. Wolfgang Babilas a mis en place un site Web où il se propose notamment de présenter Aragon, d'échanger des informations actuelles sur de nouvelles publications et des événements concernant l'écrivain.Ce site donne aussi la possibilité à tout chercheur de publier ses propres contributions aux études aragoniennes.Adresse: http ://www.uni-muenster.de/Romanistik/Aragon (le site est bilingue, allemand/français).
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Aragon dans la Pléiade
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A l'année du centenaire de la naissance d'Aragon, il s'agit sans doute de relire son oeuvre, de la redécouvrir dans son amplitude, comme le propose le premier volume de ses oeuvres romanesques complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade, sous la direction de Daniel Bougnoux (1).
Il s'agit tout autant, dans la même foulée, de tenter de répondre à la question qu'il envoyait sous la forme d'un vers dans le Roman inachevé: " Quel est celui qu'on prend pour moi ? " (2).
Tâche ardue car si son oeuvre " souffre d'une tenace méconnaissance, à laquelle il aura paradoxalement contribué ", c'est que " dans ses textes autant que dans son orageuse existence il mit son génie à marier et à provoquer les passions les plus contraires " (3).
Peu d'écrivains auront pris part autant que lui aux utopies et aux désordres de ce siècle, à leurs envahissantes contradictions dans l'amour, la création, la politique.
Loin de vouloir les annuler, il y fit d'incessants ajouts - afin que nul ne puisse y trouver de justification aux démissions, lui dont la passion dominante aura été la passion de servir (3)." On écrit pour fixer des secrets ", disait-il - ce qui ne permet pas de croire que le lecteur les aura d'un coup sous les yeux; la route est longue, parfois chaotique pour y parvenir.
Impossible d'entrer dans cette oeuvre, dans cette vie avec des idées uniformes, le motif qui les domine est celui de la multiplicité, du collage.
Il faut y entrer avec ce viatique: " Aragon n'est passionnant [...] que si on le prend entier, avec tous ses méandres, ses errances et ses fulgurances " (3).
Conjointement au 1er volume des OEuvres romanesques, la Bibliothèque de La Pléiade publie l'Album Aragon dont Jean Ristat est le maître d'oeuvre (4).
En 448 pages et 620 documents iconographiques, il nous emmène dans la vie et l'oeuvre d'Aragon, non en biographe ou en historien, mais en témoin.n Pierre Courcelles
1.
Editions Gallimard, 1317 p., 370 F, jusqu'au 31/7, 420 F ensuite.
Ce 1er volume contient Anicet ou le panorama (1920), les Aventures de Télémaque (1922), le Libertinage (1924), la Défense de l'infini (1923-1927), les Cloches de Bâle (1934).
On sait que la Défense de l'infini est un " roman suicidé ", comme l'écrit Daniel Bougnoux, en partie détruit par son auteur en 1927.
La version qui est donnée ici est celle établie par Edouard Ruiz en 1986.
Une version nouvelle comportant des chapitres retrouvés dans les papiers de Nancy Cunard, avec laquelle Aragon entretenait une relation en 1927, est par ailleurs éditée dans les Cahiers de la NRF, sous la direction de Lionel Follet (568p., 160 F).2.
Ce vers sert de sous-titre au livre que François Taillandier à consacré à Aragon (Fayard, décembre 1996).
L'auteur y arpente l'oeuvre et la vie d'Aragon dans une empathie lucide et critique, et constitue une approche excellente au monde de l'écrivain.3.
Daniel Bougnoux, introduction aux OEuvres romanesques complètes, Bibliothèque de La Pléiade, Gallimard, 1997.4.
Cet album n'est pas à la vente, il est offert par les libraires pour l'achat de trois volumes de la Pléiade.
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