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Lieu d'exigence
Par Daniele Sallenave * |
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Voir aussi Un tabou tombe |
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Transmission, intégration, démocratisation: faire le point sur ces enjeux équivaut à dresser un constat sombre du devenir de l'Ecole républicaine.
A moins que d'y lire aussi les premiers mots d'une école rebelle.
Notre Ecole, l'école républicaine, est celle d'une société inégalitaire, d'une société de classes, aurait-on dit autrefois, où les " libertés formelles " se heurtent, dans leur exercice pratique, aux déterminations, historiques, sociales, économiques. Les luttes sociales ne doivent pas s'arrêter à la conquête et à la reconnaissance des droits: il reste encore à lutter pour faire advenir socialement des droits que la loi affirme et que la pratique souvent dénie. Singulièrement oubliée dans les débats de cette courte période électorale, l'Ecole devrait être le lieu où l'égalité, la liberté formelles se transforment en égalité des chances et aptitude formée par l'instruction à se déterminer librement. Sous ses trois formes: transmission, intégration, démocratisation. Il y va du sort de la démocratie, de la démocratie républicaine, ou d'une république sociale et citoyenne. Or, l'enjeu de ce combat semble être trop souvent absent des revendications d'enseignants, trop souvent réduites au slogan un peu court: "Des sous, des postes !", comme des revendications étudiantes. Un discours de brouillage, même à gauche, tente de couvrir un certain nombre des faillites patentes de l'Ecole, dans les domaines de l'apprentissage de la langue, de la capacité à maîtriser le français (illettrisme), du niveau des connaissances générales atteint à la fin de l'école obligatoire. Tout cela se conjuguant, de fait, dans la scandaleuse inflation, purement artificielle, des taux de réussite au bac. L'Ecole traverse sa crise la plus grave depuis des décennies et il ne suffit pas, pour le masquer, de répéter que " le niveau monte ", ni de rappeler que chaque génération, chaque époque a cru que l'Ecole s'effondrait. Elle s'effondre, c'est un fait, et sur les trois points que j'ai dits: transmission, intégration, démocratisation. Transmission. Par transmission, je n'entends pas seulement celle des savoirs mais aussi celle, plus générale et globale, du passé, patrimonial et universel. Une interprétation sophistiquée et criminelle de la notion d'" élitisme " a conduit à trois conséquences: 1.une confusion entre les savoirs et les savoir-faire, sous le prétexte de respecter chacun dans ce qu'il apporte avec lui; 2.une défiance générale envers les formes de la transmission, caricaturée dans les expressions du genre "construction des savoirs", comme si un élève "construisait" avec le maître la science mathématique; 3.une suspicion générale envers la transmission des formes les plus achevées des lettres, des arts et de la culture. La juste revendication pour la fin de ce privilège qu'était la confiscation de la "culture" par les dominants, s'est transformée en une disqualification et un rejet des objets même de cette culture, avec, pour conséquence, la surestimation et survalorisation de toutes les formes d'expression secondaires ou moins élaborées d'une époque.
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L'Ecole qui s'autoflagelle et baisse les bras
Deuxièmement, intégration. Le mauvais calcul de l'anti-élitisme, c'est qu'il a enfermé dans leurs déterminations de départ les conditions sociales difficiles, inégalités, différences culturelles et tous ceux qu'il prétendait respecter et secourir. Le résultat en est un échec sur le plan de l'intégration, dont jusqu'à nouvel ordre l'Ecole reste le moyen par excellence. Non qu'elle doive faire de tous des " petits messieurs ", des singes de la classe dominante ou des " valets du Capital ". Mais il revient à l'Ecole, du fait de la double nature que nous disions au début - républicaine et " de classes " - de fournir à tous connaissances et savoir, discipline civique et maîtrise de la langue, mais aussi de donner, et particulièrement aux plus défavorisés, les armes que la société ou la famille n'offre pas. Or, en confondant sa mission républicaine avec un " service public", en acceptant que l'existence de l'échec scolaire ou le respect des disparités justifient l'abandon d'un niveau d'exigences, et l'abandon de la notion même d'un contrôle des acquis - par exemple dans la pratique du passage automatique à la classe supérieure -, l'Ecole républicaine a failli à sa tâche: elle a pourvu les mieux pourvus, elle a favorisé les mieux favorisés. Mieux, ou pire. Il ne lui sert à rien de maquiller ces manques sous la répétition incantatoire de slogans droits-de-l'hommistes. Elle a fini par susciter le rejet de ceux mêmes qui en ont le plus besoin, je veux dire les enfants des banlieues difficiles, des quartiers en détresse. Pourquoi ? Parce qu'elle ne croit plus en elle-même, et ne se rebelle pas assez contre un discours social, entendu partout, à la télévision, dans la presse, et qui partout l'abaisse et la délégitime. Ce n'est pas l'école d'avant, qu'on disait élitiste, qu'ils rejettent. Elle n'existe plus. C'est l'Ecole de maintenant, l'Ecole qu'ont voulue les réformateurs pédagogistes et sociologisants, l'Ecole qui s'autoflagelle, baisse les bras, et sombre dans un vertige de démagogie, au désespoir de ceux des enseignants pour qui l'Ecole demeure un lieu d'exigence et même d'autorité, non pour brimer de jeunes libertés, mais pour donner à celles-ci l'occasion de se former, de s'arracher aux pièges de l'opinion, aux mirages frustrants d'une consommation qui asservit en faisant croire qu'elle libère. Enfin, dernier point, qui les résume tous: la démocratisation. Il y a vingt-cinq ans, l'Ecole a choisi d'affronter un défi au moins aussi important et aussi fondamental que, à la fin du XIXe siècle, celui de l'obligation scolaire et la généralisation de l'enseignement primaire: celui du collège unique pour tous. Ce défi était absolument nécessaire vu le développement des sciences et des techniques, la complexité croissante de nombreuses professions du tertiaire, le niveau d'échanges et de communication du monde qui était en train de naître. Mais ce défi n'a pas été relevé; l'occasion a été manquée. Pourquoi ? Il aurait fallu pour y répondre un effort sans précédent de formation de ces maîtres que réclamait le collège unique.
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L'instruction pour tous sur des bases communes
Une réflexion approfondie, un travail de recherche et de publication d'ouvrages de classe, comme en a suscité en 1880 la nouvelle école primaire. Au lieu de cela, qu'a-t-on fait ? On a postulé faussement ceci: qu'on ne pouvait pas enseigner à des enfants " en masse ", ce qu'on enseignait à des enfants en petit nombre. Au nom de quoi ? En 1880, a-t-on décrété que l'orthographe allait, elle, changer parce qu'on l'enseignerait à tous ? Sans doute, l'histoire, la littérature, et même les sciences ou les mathématiques sont-elles plus difficiles à enseigner lorsque les enfants ne sont pas soutenus par une tradition scolaire, une habileté de langage ou de références hérités de la famille. Eh bien ! Il fallait au contraire ne pas lâcher sur les contenus, les disciplines. Renforcer le travail sur les bases, la constitution, la révision des acquis. Au lieu de cela, on a laissé le champ libre à la pédagogie, à la psychologie de l'enfant, aux sciences de l'éducation, censées répondre à tous les cas de résistance aux apprentissages et on s'est employé à disqualifier le discours ou la pratique de certains professeurs et maîtres en taxant de conservateurs et d'élitistes leur résistance et leur attachement à une idée de l'instruction pour tous de bases solides, fortes, communes. Il faudrait ouvrir le dossier des corporatismes syndicaux, des intérêts puissants qui ont été mobilisés en faveur de cette prétendue réforme dans l'institution comme hors d'elle... J'en reviens à mon idée d'une république sociale, citoyenne. Est-ce que c'est l'Ecole qu'il lui faut, cette école où le droit à la connaissance s'est mû en droit à la reconnaissance officielle de l'ignorance, estampillée par un diplôme dévalué ? Mais c'est peut-être ce que veut une société dont nous ne voulons pas: une vaste garderie où des professeurs malheureux ou harassés ont charge d'occuper des adolescents avant de les envoyer calmes sur le marché du non-travail. |
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* Ecrivain, auteur notamment de Adieu, aux éditions P.O.L., et du Don des morts, chez Gallimard. |
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Un tabou tombe
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Elles sont face à face.
Entre elles, un magnétophone.
Entre elles, aussi, tout un monde.
Car l'échange est inégal.
Mado, l'interviewée, est un être brisé, borné, offrant ses pauvres mots de femme simple.
Sophie, l'enquêtrice, est précise, attentive, intuitive.
Mado réside dans une cité d'une ville dortoir du Nord.
Sophie est une Parisienne du XVIIe.
Mado est ouvrière.
Sophie est probablement universitaire.
Mado campe dans son salon.
Sophie voyage.
Mais l'échange a lieu.
Car chacune en a besoin.
Sophie veut comprendre comment peut réagir une femme dont le mari est incarcéré pour viol et inceste.
Et Mado, même si elle commence par s'en défendre, veut expliquer et s'expliquer.
Se noue assez vite un dialogue éprouvant, nécessaire et libre.
Car la règle du jeu veut que si Sophie enregistre tout, pour un usage strictement personnel, c'est Mado qui fixe les rendez-vous, l'ordre du jour et les limites de la confession.
Mado traîne, triche, ajourne, reprend, avoue.
Une manière de confiance, de complicité, de compassion aussi s'installe.
Le récit de Danièle Sallenave (le sous-titre de Viol mentionne " Six entretiens, quelques lettres et une conversation finale ") se présente donc comme un long dialogue.
Pas un mot de commentaire.
Pas une ligne de présentation.
Rien que le compte rendu, brut de coffrage, de cette conversation.
La stricte alternance des questions et des réponses.
Et c'est proprement bouleversant.
Le livre est d'un réalisme troublant.
On s'y croirait.
On y est.
Elles sont là.
Ou l'on se dit que c'est très exactement ainsi que les choses se passeraient si elles devaient se passer, que c'est très exactement ces mots-là qui seraient prononcés.
Plus précisément encore, on est subjugué de voir comment ces mots fonctionnent dans la bouche de l'une et de l'autre, comment on ne les entend pas tout à fait de la même manière, comment on ne s'accorde que très progressivement sur leur sens.
A commencer par ce mot de viol.
Parler de " ça " n'est guère supportable.
Or " ça " a eu lieu.
Et l'actualité montre à l'évidence que le mal est un peu plus répandu qu'on n'a bien voulu le croire.
Mal nouveau ? A voir.
Tout se passe comme si, auparavant, on faisait comme si cela n'existait pas.
Ce qui est nouveau, c'est qu'on en parle.
Les victimes ont droit de parole.
Tombe un tabou, celui du silence complice, qui protégeait les coupables.
Et c'est un peu ce mécanisme qui est à l'oeuvre dans ce livre que le critique André Brincourt qualifie de " drame magistralement évoqué dans son ambiguïté, sa détresse, son humaine et inhumaine vérité ".
G.
S.
Danièle Sallenave, Viol, Gallimard, 160 p., 89 F
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