Regards Juin 1997 - La Cité

Rencontres
Une femme engagée

Par Gérard Streiff


Entretien avec Dominique Desanti*
Voir aussi Journaliste et écrivain

Ce que le siècle m'a dit, les mémoires de Dominique Desanti, est un ouvrage foisonnant, bourré de personnages fameux, d'anecdotes significatives sur les décennies 1940/1960, une mine pour les historiens.

 
Quel est le fil politique de votre dernier livre ?

 
Dominique Desanti : C'est l'histoire d'une femme - cela a de l'importance - qui cherche, comme presque tous les jeunes, la liberté et la justice et réagit fortement. A l'Occupation, j'avais vingt ans. Nous - un petit groupe - avons publié, très isolés, dès octobre 1940, un tract périodique ronéoté, Sous la Botte, au rayonnement très limité. Puis, nous avons coopéré avec Sartre. En 1942, à Clermont-Ferrand, j'ai rencontré une organisation structurée dont j'appris qu'elle était dirigée par le Parti communiste. Elevée en partie parmi des émigrés russes, j'étais très " anti-bolchevik ", mais Stalingrad a comme effacé les procès-purges de Moscou. Desanti et moi avons adhéré au PCF clandestin en 1943. Les premiers déchirements me sont venus plus tard. Lors des grandes grèves de 1947-48, j'étais fière de participer aux " luttes qui transformeront le monde " bien que la hiérarchie du parti, et ses vues globales du monde - l'art inclus - m'aient souvent gênée. J'en accusais alors mes origines petites-bourgeoises, et trouvais nécessaire de " tuer le vieil homme " en moi. Dans mon livre, je raconte la première fêlure. En décembre 1949, on m'envoya au seul procès de dirigeant de parti au pouvoir que j'aie vu personnellement. Celui de Kostov, en Bulgarie. Cet homme dont je connaissais seulement les aveux - photocopiés et traduits - s'est levé et a dit: " Je suis innocent ". Je le savais condamné d'avance, c'était donc pour moi un " déjà-mort " qui criait. Ainsi, même en construisant " l'homme nouveau " l'erreur irréparable était possible ? J'ai cru ce mort virtuel, mais je ne l'ai pas dit ni écrit. Nier la culpabilité des condamnés aurait signifié, pour une journaliste communiste, la rupture avec le parti, c'est-à-dire la " contre-société " des camarades. J'y vivais depuis la Libération et elle était en ce temps si internationale, si fraternelle, si chaleureuse dans son espoir. J'ai manqué de courage et j'ai vécu dans un état de double vérité, défendant la ligne du parti dans sa partie la plus indéfendable... Toutefois, le procès de Prague et celui des " blouses blanches " m'ont déjà trouvée incrédule. A la mort de Staline, des amis de l'Est européen ont commencé à me parler. Pendant trois ans, j'ai traîné des pieds. Puis, en 1956, les révélations de Khrouchtchev nous sont tombées sur la nuque. Les " erreurs " n'étaient pas des cas isolés... Et celui qui révéla les " crimes de Staline " envoya en octobre ses chars pour réprimer l'insurrection de Budapest. Là, j'ai quitté ma " contre-société " - beaucoup de mes camarades ont fait de même, en s'expliquant ou en silence. Après, il a fallu me reconstruire dans une société où j'ai rencontré des gens qui ne l'acceptaient pas mieux que moi, mais qui avaient refusé l'explication globale du monde. J'ai dû, comme les autres, me reconstruire une rébellion dans la liberté et décider au cas par cas de quel côté je devais me ranger.

 
On parlait volontiers après guerre des sartro-communistes. Vous qui avez côtoyé Sartre puis rejoint le PCF, ne pensez-vous pas qu'une rencontre entre existentialistes et marxistes était alors possible ?

 
D. D.: Sartre a essayé d'opérer cette jonction. C'était alors son idée. Déjà en 1941 il constitue un mouvement - éphémère - de résistance, " Socialisme et Liberté ", et décide que l'éditorial du bulletin de ce mouvement sera écrit une fois par un marxiste - c'était généralement soit Jean-Toussaint Desanti soit François Cuzin, l'autre fois par lui. Il croyait donc à un rapprochement possible. Il souhaitait le dialogue. Après guerre, la rencontre ne se fera pas et l'on se souvient de la manière dont les Soviétiques le qualifieront de " hyène dactylographe " (1948). Il s'en amusa plutôt, mais cela mit provisoirement fin aux contacts. La création par lui du Rassemblement démocratique et révolutionnaire, le RDR, avec Camus, Rousset, s'est faite parce que le dialogue espéré avait échoué. Un nouveau grand rapprochement a lieu au début des années cinquante. En 1952, Sartre est au Congrès des Peuples à Vienne. Il fait interdire la représentation des Mains sales. Sa pièce traitait du conflit entre la liberté individuelle et la collectivité globalisante, du désir de rester un individu à l'intérieur d'une collectivité combattante et totalisante, ce qui conduit le personnage rejeté au désespoir. Elle était considérée comme anticommuniste et Sartre la retira de l'affiche (voici encore un cas typique de ce que j'appelle la double vérité: cette pièce ne m'avait pas indignée, mais je disais comme les autres). Sartre me demandera après mon départ du PCF si je le pensais toujours et je lui répondrai que je n'étais pas sûre de l'avoir vraiment tout à fait pensé. Sartre éprouvera une joie extraordinaire lorsqu'il ira en Union soviétique. Rien de lui n'était encore traduit mais les intellectuels connaissaient son oeuvre. Il en était rayonnant. Il reprendra ses distances en 1956/57.

 
Vous dites avoir des regrets mais ne pas regretter d'avoir espéré.

 
D. D.: On ne peut pas regretter d'avoir espéré. D'ailleurs on continue à espérer. Quand les gens vous disent: maintenant c'est foutu, nous allons à notre perte, je ne le crois pas. La mutation n'est pas le naufrage. Et je rencontre des jeunes qui, sans adhérer à une idéologie précise, cherchent des valeurs qui leur donnent du courage. Je trouve les jeunes aujourd'hui très courageux, ne serait-ce que dans cette lutte invraisemblable qu'est devenue la simple recherche d'un travail. La société n'a pas cessé de m'indigner, mais je n'ai pas de solution. Je déplore aussi une sorte de régression ça et là. Autant je trouve naturel d'assumer ses propres racines, son identité, de l'affirmer, autant la fermeture aux autres, le rejet de la différence me semblent appauvrissants.

 
Etes-vous attentive à ce qui se passe aujourd'hui au PCF, à ce que deviennent les communistes ?

 
D. D.: Je dois vous dire que je ne les connais pas. Je pense qu'ils sont très différents. Mais le centralisme démocratique me gêne.

 
La règle du centralisme démocratique a été abandonnée par le PCF.

 
D. D.: Je ne le savais pas. Je comprends les jeunes qui me disent: on va essayer ça. L'intéressant, c'est qu'ils disent: on va essayer.

 


* Journaliste et écrivain.

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Journaliste et écrivain


Journaliste communiste très engagée dans les affrontements des années de guerre froide, Dominique Desanti a quitté le PCF en 1956. Elle partage depuis plus de cinquante ans l'exis-tence de Jean-Toussaint Desanti, philosophe réputé. Elle est l'auteur de plusieurs essais dont les Staliniens, de nombreux romans dont les Années-passion (poche) et vient de publier ses mémoires, Ce que le siècle m'a dit chez Plon (692 p., 165 F).

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