Regards Mai 1997 - Hors-sujet

Dans l'enfer du double

Par Evelyne Pieiller


Une fois cloné, comment être sûr qu'on est l'original ? C'est l'ère du soupçon . Alors, on peut être altruiste et égoïste à la fois...

Comme chacun sait, ou presque, le terme clone vient du mot grec qui signifie pousse, et désignait initialement " la descendance d'un individu par multiplication végétative ". Autrement dit, il s'agissait là de botanique et donc d'un domaine qui fournit, assez rarement, en cauchemars les êtres humains ordinaires, même portés sur le jardinage. Seuls se débrouillèrent pour en faire l'une de leurs obsessions favorites ces inquiets sarcastiques qui adorent aller au bout des hypothèses, même quand elles mènent en enfer: on aura reconnu les écrivains de science-fiction.

En fait, ils se contentent là de renouer avec une très vieille angoisse: celle du double, du doublon, du duplicata. Le double, c'est cet autre moi-même que soudain je reconnais sans le connaître, cette part de moi devenue autonome et qui commet d'étranges horreurs, ou qui veut même m'exterminer pour prendre ma place. Le double, c'est mon ombre, c'est ma part d'ombre, c'est le mystère de l'identité. Qu'est-ce que c'est que dire " je " ? Qui dit " je " quand il rêve ? Qui dit " je " quand la mémoire se brouille, ou quand s'expriment des désirs qu'on ne reconnaît pour siens qu'à son...corps défendant ? Le double porte ce qui me trouble, ce qui m'égare, ce qui vient de moi et m'est étranger. Alter ego.

Evidemment, les auteurs de science-fiction, qui ont merveilleusement mauvais esprit, ont repris avec entrain ce thème, en le déplaçant vicieusement du domaine fantastique ou poétique qu'il hantait, pour le faire s'épanouir sur un terrain " scientifique ". Ils se sont d'abord satisfaits des robots, et de détraquer la machine en lui adjoignant des possibilités intellectuelles qui, peu à peu, ne se distinguaient plus très clairement de " l'âme ". Mais le robot avait toujours un côté boîte de conserves bricolée qui permettait de garder le sourire: chez Asimov, le pape du robot, ou chez Scheckley, l'homme, effleuré par l'aile du doute, parvient à récupérer et sa supériorité, et le sentiment de son incomparable identité.Ça se complique en revanche sensiblement avec les androïdes.

L'androïde est un être artificiel réalisé à partir d'éléments organiques. Rien à voir avec le cyborg, qui est la symbiose de l'homme et de la machine. L'androïde est, exactement, une " créature " comme l'est le " monstre " du Dr Frankenstein. Il est " créé " par l'homme, en attendant, bien sûr, qu'il soit créé par d'autres androïdes. Le problème, c'est que l'androïde, à part sa naissance, est en tous points comparable à l'homme. Il " est fait à son image " y compris, horreur, horreur, dans la complexité de ses processus mentaux. Il est un parfait " simulacre". Toute la question est alors de savoir comment repérer l'humain authentique de l'androïde, surtout quand la " créature " a été dotée de souvenirs et est persuadée d'être un humain comme les autres. Qu'est-ce donc qui fait la spécificité de l'humain ? Dans les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (éditions Lattès), P. K. Dick, celui qui, sans doute aucun, a le mieux exploré ce vertige, ne donne pas véritablement de réponse. Pour lui, la différence tiendrait à la possibilité de compassion propre à l'homme, et interdite à ses créatures. Mais il existe des hommes sans compassion, et les créatures, puisqu'elles peuvent penser, se rappeler, échanger, pourront bien un jour découvrir les sentiments. Quant à l'homme, il en est réduit à se demander s'il n'est pas un androïde particulièrement retors...

Le clonage n'est guère alors qu'une des manipulatiions génétiques possibles, un aspect particulier des androïdes, celle qui permet l'immortalité. Il est à l'homme ce qu'est la bouture à la plante, mais, dans le cas de l'homme, il fait, littéralement, des miracles: les morts revivent dans leur clone, et la vie continue. Ladite vie peut alors se passer de sexualité (c'est le cas dans l'ébouriffant Rêve de fer de Norman Spinrad, Livre de poche, où le monde est peuplé par les clones typiquement aryens d'un dictateur), ladite vie peut aussi devenir passablement compliquée: quand on est cloné, comment être sûr qu'on est l'original ? C'est l'une des histoires tramant l'étonnant F. A. U. S. T., remarquable saga de Serge Lehman, en cours de publication au Fleuve noir. Mais l'essentiel de la question demeure celle de l'identité de cette fabuleuse banque de données qui fait une personne.

Les plus affolantes propositions de la science-fiction actuelle portent ainsi sur ce qu'on appellera la personnalité. Il ne s'agit plus ici de clone, mais d'altération de l'individu: dans la mesure où ce qui nous fait sens est réductible à des impulsions électriques, à une combinatoire de signaux, il est clair qu'on peut se brancher sur des logiciels: qui viendront nous offrir des réalités virtuelles, formidablement indissociables de la réalité tout court. Il est tout aussi clair qu'on peut être alors dépossédé de soi, pour ne plus qu'abriter une " banque de données " étrangère, parasitant ou recouvrant notre logiciel propre. Où est-on ? Qui est-on ?

C'est là la zone perturbée où s'aventurent les cyber-punks et notamment l'éblouissant William Gibson, avec son Neuromancien (J'ai lu). L'homme n'est plus alors qu'un programme dont il n'est pas l'auteur. On peut toujours sourire, en disant: ah là, que vont-ils inventer... L'ennui, c'est que les extravagances de la SF sont régulièrement " matérialisées " par la science tout court, et que les questions posées par des écrivains déchiffrant dans le présent les distorsions de l'avenir attendent des réponses dans notre commune réalité. Aujourd'hui. Ou presque.n E. P.

 
Jacques Sadoul, Histoire de la science-fiction moderne, Robert-Laffont, Presses de la Cité, Omnibus. Stan Barets, le Science-fictionnaire, tomes 1 et 2, Denoël (Présence du futur). P. K. Dick, Nouvelles, Denoël.