Regards Mai 1997 - Vie des réseaux

LA PRESSE ECRITE n'a pas de prix mais elle a un coût

Par Xavier Delrieu


Entretien avec Richard Béninger

La presse écrite vit une crise profonde. C'est la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. A l'initiative de son président, Philippe Séguin, l'Assemblée nationale a mis en place une mission d'information consacrée à l'ensemble des problèmes. Richard Béninger, administrateur de l'Humanité et vice-président du Syndicat de la Presse parisienne, était entendu, le 19 mars dernier, par cette commission. Il évoque, ici, les difficultés de la presse quotidienne.

 
Hausse des tarifs postaux et du prix du papier, remise en cause des 30% d'abattement d'impôt pour les journalistes, subventions revues à la baisse... Mauvaise période pour la presse écrite !

 
Richard Béninger : Il existe une conjugaison de deux facteurs. D'une part, il existe ce que l'on a appelé " une crise de la presse ", mais qui est en fait une véritable mise en cause de son identité. En France il existe une presse d'opinion qui s'est réalisée autour de la vie démocratique. Nous connaissons aujourd'hui une crise de la politique et du débat démocratique. Les journaux, et principalement la presse quotidienne, subissent le contrecoup de cette lassitude. Mais le véritable problème de fond se trouve dans la structure même de cette spécificité française: aucun titre de presse digne de ce nom n'est une marchandise comme une autre. C'est pourquoi, à la Libération, se sont constitués nombre d'organismes prenant en compte cette réalité forte. Mais cette idée se trouve de plus en plus en contradiction avec les nouvelles réalités: le capital industriel et financier français mais aussi étranger opère une véritable OPA sur toute une série de titres. D'autre part, la liberté de la presse n'a pas de prix mais elle a un coût: le gouvernement doit l'assumer comme un devoir constitutionnel. Or, nous assistons depuis quelques années à une véritable remise en cause de cette politique d'aide - le terme est assez mal venu puisqu'il évoque soit un acte de charité démocratique, soit une obole faite à des publications qui ne sauraient pas gérer leurs affaires. Et, depuis un an, tout semble s'accélérer. L'exemple des tarifs postaux est important car il risque d'entraîner de graves conséquences pour toute une série de titres à faibles revenus publicitaires: les tarifs postaux de l'Humanité tripleront à terme en passant de 1 à 3 millions de francs. Cette augmentation est significative puisqu'elle se fait au nom d'une remise en cause du service public de la Poste, au nom d'arguments européens, alors que cette aide est la plus ancienne, puisqu'elle fut instaurée en 1793 afin de permettre la libre circulation des opinions dans ce pays.

 
Quelles solutions pour remédier à cette crise ?

 
R. B.: Tout d'abord, il ne faut pas être scandalisé par le fait que le gouvernement prenne ses responsabilités envers la presse. Chacun trouve normale l'existence d'une redevance pour l'audiovisuel. Je ne suis pas contre la possibilité que ces subventions soient plus ciblées sur les titres qui en ont réellement besoin, comme je l'ai redit à la Commission sur la presse écrite de l'Assemblée nationale. Il faut savoir que ces aides ne coûtent pas un franc aux contribuables puisqu'elles sont financées par une taxe sur les produits publicitaires à la télévision. Or, cette taxe rapporte au moins deux fois et sans doute trois fois plus que ce qui est dépensé pour aider les titres à faibles revenus publicitaires ! Ensuite, il y des efforts à faire pour améliorer le système coopératif de distribution. Mais il existe une volonté de le mettre en cause de la part de certains groupes, sous une forme ou une autre. Il existe, en fait, de nombreuses solutions. Néanmoins, la principale richesse de la presse, c'est l'information. A ce titre, elle va devoir batailler afin de garantir une qualité nécessaire aux contenus des produits multimédia. Elle doit d'ores et déjà y tenir une place importante. Allons-nous assister à la naissance d'une "cyber-jungle" ou à un véritable partenariat entre les titres afin d'aborder les enjeux du multimédia ?

 


1. Dominique Wolton, Penser la communication, Flammarion, 1996, 408 p., 135 F.

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