Regards Mai 1997 - Vie des réseaux

NOUVELLE LOI
Privé versus public

Par Xavier Delrieu


La nouvelle loi sur l'audiovisuel adoptée par l'Assemblée nationale le 20 mars aura fait couler beaucoup d'encre. Lorsque le politique, le culturel et l'économique croisent le fer afin de déterminer à quoi ressemblera la télévision dans les années à venir, il semble que les intérêts en jeu dépassent de très loin le simple bon sens. Et si le lobbying était jusqu'à présent plutôt réservé aux grandes manoeuvres bruxelloises, il a fait une entrée fracassante au Palais-Bourbon. Le débat qui vient de s'y tenir a eu un très grand mérite: celui de démontrer que la dualité entre public et privé a quelque peu changé de forme. Cette apparition au grand jour du lobbying, notamment lors de la discussion houleuse sur l'exclusivité octroyée au bouquet numérique TPS de diffuser France 2 et France 3 est avant tout le signe de la force des opérateurs privés qui, paradoxalement, tirent une grande partie de leur puissance de marchés publics.

 
Des intérêts qui dépassent le bon sens

De la Lyonnaise des Eaux à la Générale des Eaux en passant par Bouygues, chacun s'est en effet ingénié à user de toute son influence afin de déterminer si les chaînes du service public devaient, ou non, être diffusées sur Canal Satellite, le bouquet numérique de Canal +. France Télévision s'étant investie dans le bouquet de TF1 et M6, un non, sans surprise, vint conclure ce débat, en étendant même le contrat d'exclusivité de deux à trois ans. Ainsi, le service public, dont la vocation est, faut-il le rappeler, d'être accessible de manière égale à tous, vient d'entrer dans une logique qui a priori lui est opposée: qu'il soit abonné à n'importe quel bouquet, le Français doit payer chaque année sa redevance. Et puis, il y a comme une certaine indécence de la part de ces groupes privés à se disputer ce qui finalement appartient à chacun d'entre nous, d'autant plus que l'Etat, après avoir réduit de 600 millions le budget de France Télévision, ne se pose plus en véritable garant d'un service public de qualité, préférant jouer le rôle d'arbitre entre intérêts privés. L'autre bataille qui a secoué l'hémicycle concernait l'autorisation de la publicité nationale dans les décrochages locaux des chaînes hertziennes."L'amendement M6", puisque la petite qui monte était seule intéressée par cette autorisation, pose à nouveau le problème du financement de l'information. M6, tenant à développer ses réseaux locaux, avait besoin de la levée de l'interdiction de publicité lors des décrochages afin de les financer. Mais les budgets publicitaires ne sont pas extensibles à l'infini: ce que l'on prend quelque part, quelqu'un le perd ailleurs. Or, une grande partie de la presse écrite et bon nombre de radios sont aujourd'hui dans une situation très difficile par manque de revenus publicitaires: la majorité des annonceurs est attirée vers la télévision, y compris le service public qui devra faire du "forcing" afin de récupérer une partie des 600 millions annulés. C'est pourquoi la presse, avec en première ligne la presse quotidienne régionale, mais aussi France 3, se sont opposés à cet amendement. Peine perdue. Moins de difficultés pour ce qui concerne la fusion entre Arte et la Cinquième: le vote du budget 97 l'avait déjà entériné en revoyant à la baisse les ressources accordées aux deux chaînes publiques (environ 140 millions de francs).

 
Les chaînes de la connaissance et du savoir

En un peu plus de deux années, la Cinquième avait pourtant réussi son pari: 5% de part de marché représente un indiscutable succès pour une chaîne de la connaissance et du savoir. Arte, qui bénéficie d'une très bonne image de marque auprès des amateurs de télévision culturelle, avait trouvé sa place dans le paysage audiovisuel français, malgré son côté confidentiel et élitiste. A priori donc, deux chaînes poursuivant le même but ont tout intérêt à fusionner. A priori seulement, car l'idée de départ est quelque peu erronée. En effet, comme le souligne Dominique Wolton, "les chaînes thématiques sur la connaissance n'ont pas eu cette volonté de "distinction", à tous les sens du terme, que l'on retrouve dans les chaînes culturelles et Arte. C'est même le contraire: elles sont officiellement faites pour élargir les connaissances de tout le monde. Pour vulgariser. Elles appartiennent ainsi au paradigme des télévisions généralistes..." (1). A quoi ressemblera donc cette super chaîne ? Verra-t-on de moins en moins de films à 20 h 30 en version originale lorsque les impératifs commerciaux imposeront 10% de part de marché à une chaîne qui entrera alors en concurrence avec France 2 et France 3 ? Les inquiétudes demeurent. A part cela, il faudra bien expliquer aux téléspectateurs qu'ils ne sont pas entrés au delà du réel s'ils observent un écran noir persistant sur leur télé: il s'agit de la dernière arme accordée au CSA afin de punir les chaînes fautives.

 


1. Dominique Wolton, Penser la communication, Flammarion, 1996, 408 p., 135 F.

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