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TELE_VISIONS
Par Guy Chapouillie |
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Nous sommes, paraît-il, à l'heure où l'informatique, la téléphonie et la télévision s'imbriquent pour proposer des services nouveaux appelés à bouleverser la vie quotidienne.
L'enjeu est colossal et quelques grands groupes de communication s'affrontent dans une vive compétition; il n'est pas une journée qui passe sans son lot d'alliances, de ruptures et de contre-alliances...
Seulement voilà, il faut séduire les consommateurs, " le grand public " comme ils disent, et vaincre une certaine fatigue médiatique.
Pour y parvenir, le meilleur angle d'attaque du marketing va consister à faire, des autoroutes de l'information, des autoroutes du divertissement; vaste programme pour une valeur sûre.
En effet, actuellement en Allemagne et en France, l'audience des variétés, par exemple, dépasse de très loin celle des programmes d'information ou éducatifs; la distraction fait recette en dépit d'une foule de commentaires peu tendres.
Mots vagues, notions flottantes, divertissement et distraction sont équivoques.
Pour beaucoup, c'est le moyen de détourner l'esprit d'une occupation ou d'une préoccupation, très commode, surtout dans une époque de fracture, de chômage, d'intégrisme...
Mais s'amuser, qui n'est pas toujours se laisser abuser, peut prendre la forme d'une résistance avec le gain d'un espace-temps de liberté en apesanteur sociale, ivresse singulière et recul salutaire; chacun déguste de manière personnelle son penchant pour une personne, une chose ou bien une chanson et se laisse aller à quelque appréciation critique. Dans ces conditions, celui qui reçoit invente et conteste la légitimité du " bon goût "; et, parfois, dans la veine des variétés où règnent toujours d'étranges démons, jusqu'à la plus mineure plainte d'accordéon, il ressent, de heurts en bonheurs, son appartenance à un groupe et se rassure. De sorte que, même loin de l'oeuvre inépuisable, la chanson n'en demeure pas moins une forme sonore, porteuse ineffable d'histoire partagée, qui nourrit la mémoire collective et contribue à cimenter la société. Elle est devenue un besoin et par conséquent un filon dont le marchand a depuis longtemps entrepris l'exploitation. L'exercice des goûts légitimes vit ainsi au risque des commerçants qui, de vague en vague, roulent des tubes en un rien de temps. Parfois, souvent en période de crise, la déferlante prend des airs de diversion; actuellement, c'est un peu le cas des boys bands qu'une opération de marketing, sans précédent, colle sur tous les écrans de télévision, au tempo le plus souvent de 130 battements à la minute. Chaque garçon de la " bande " possède une sacrée technique respiratoire, il chante, il danse et dévoile sur scène de frais pectoraux, parties appétissantes de son corps vocal; le potentiel est fort. Cependant, fragiles sur la crête de la vague, ils ne sont pas encore ces " Enfants de l'Olympia " dont TF1 a fait défiler les ombres le lundi 14 avril. Sur une scène mythique, qui va changer de peau, Arthur a déballé un inventaire, à la Prévert, des formes musicales qui ont patiné l'Olympia. Mais, de ce défilé de modes, avec sa valse des albums tristes, a jailli, petite mélodie à deux voix, " les mots bleus ", métissage de timbres et de rythme où l'empreinte du raï a fait d'une chanson un chant de fraternité et d'une émission de variété un beau mariage de cultures, indicible frisson. A la télé comme ailleurs, la chanson, c'est un peu cela, peu réductible à l'auto-promotion de chanteurs VRP et aux clips qui font les boulevards, elle est incertaine et sauvage, elle se souvient des rues. Chaque mercredi à 0 h 05, Jean-Louis Foulquier le rappelle dans la chaleur de son repaire " Capt'ain café ". Ce corsaire des ondes heureux aime ceux qui tâtonnent et prennent des risques pour donner de l'air à la chanson; ce voyage au bout de la nuit est un vrai régal. A sa manière, mais plus près du repas du soir, Pascal Sevran organise une " Surprise party " avec des sonorités du passé où cependant elle ne se dissout pas et une variété de productions nouvelles; le mélange confine parfois au télescopage, dans la recherche sincère de la pluralité des goûts. Et puis ici, chose rare, on respecte par des cadres de velours les corps qui dansent, les visages qui chantent, contrairement aux " as " de la suture qui fragmentent l'image sans principe et anéantissent tout effort du corps, toute expression du visage; syndrome de la boîte de nuit, les images coulent de l'écran en un flot chaotique de signaux lumineux psychédéliques. Messieurs les réalisateurs, le temps est venu d'apprendre à filmer la chanson, n'oubliez pas la force de la bouche, n'oubliez pas les techniques du corps et lâchez un peu les manettes à tubes. Au fait, par ce temps de crise aux vents incertains, un public de plus en plus jeune se distrait de rengaines, ce rappel sonore des profondeurs du passé.... |
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1. Statistiques issues de Images économiques du monde, no41, (1996/1997), Ed.Sedès, et de deux publications de la Documentation Française: Transitions économiques à l'Est (1989/1995), l'Europe centrale et orientale (1996). |