Regards Mai 1997 - La Planète

MIRAGES
Le chaos albanais

Par Bernard Louvel


Voir aussi L'épargne pyramidale

Les Albanais voteront bientôt. De violentes manifestations ont secoué le pays fin janvier et dégénéré en soulèvement populaire. Elles ont pour cause directe le scandale financier qui a ruiné une partie de la population.

Nombre d'Albanais, cédant aux mirages de la société occidentale, ont pensé pouvoir s'enrichir rapidement en effectuant des placements dans le système d'épargne pyramidal (voir encadré). Celui-ci s'est de ce fait effondré brutalement. La plupart des épargnants ont cédé le peu de biens qu'ils possédaient pour effectuer des dépôts dans les sociétés d'investissement créées depuis l'arrivée au pouvoir du Parti démocratique (PD). La colère des Albanais, spoliés par un capitalisme mafieux, n'a donc rien de surprenant. Il reste cependant à analyser les raisons pour lesquelles de telles illusions ont pu se diffuser. Après 1990, l'effondrement de l'économie a été brutal. De 1990 à 1992, le PNB recule de près de 50%, la production agricole diminue de 30%, la production industrielle de plus de 60% (1). La victoire du Parti démocratique et l'arrivée à la présidence de Sali Berisha en 1992 entraînent l'adoption d'un programme de thérapie de choc pour le passage à l'économie de marché.

Le " coût social " est très élevé pour une population qui avait un faible niveau de vie et que, de surcroît, on a privé de la sécurité, de garantie d'emploi et de diverses mesures sociales. A partir de 1993, le PIB enregistre une croissance de 6 à 8% par an, chiffres qu'il faut évidemment relativiser du fait de l'effondrement antérieur. En fait, la production industrielle continue de chuter: la part de l'industrie dans le PIB passe de 37% en 1990 à 13% en 1995. Le chômage passe officiellement de 26% à 15% environ, mais ce résultat est dû à l'émigration d'une forte proportion de main-d'oeuvre. Le léger redressement de l'économie provient de l'agriculture. Sa part dans le PIB est passée de 32% en 1989 à 55% en 1995. On ne peut pourtant parler de " relèvement " dans ce domaine précis. La privatisation des terres a eu pour effet l'extrême morcellement des exploitations dont la superficie moyenne est maintenant de 1,4 hectare. Une des conséquences de la dissolution des coopératives agricoles a été un exode rural considérable vers les villes: 100 000 personnes supplémentaires vivraient à Tirana, la capitale, qui ne comptait que 230 000 habitants en 1990. La production dans les exploitations a amorcé une remontée mais sur de nouvelles bases. L'agriculture albanaise est devenue une économie de survie pour les exploitants agricoles qui ont pour souci premier d'assurer leur propre subsistance. Les villes ne sont plus que faiblement approvisionnées.

 
Une situation favorable aux agissements des bandes mafieuses

Devant importer des produits agricoles et ne disposant plus de productions suffisantes pour l'exportation (elle était le troisième exportateur mondial de chrome), l'Albanie voit le déficit de sa balance commerciale s'alourdir. Les revenus des travailleurs émigrés compensent en partie cette situation, mais le pays s'est fortement endetté et sa dette extérieure atteint 760 millions de dollars. D'obsolète, l'économie albanaise est devenue sinistrée après cinq années de libéralisme. C'est dans cet environnement économique et social que de nombreux Albanais ont pu croire à une solution à leurs problèmes grâce aux sociétés d'épargne. Il ne semble pas que les " conseillers " économiques occidentaux aient beaucoup insisté sur les risques financiers des opérations lancées. Ces sociétés pyramidales ont aussi financé les campagnes électorales de Sali Berisha, par ailleurs se présentant d'autant plus confiant dans ses succès que le recours à la fraude électorale s'est réalisé à grande échelle.

Les élections législatives des 26 mai et 2 juin 1996 ont été l'objet de telles violences et manipulations que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et le Parlement européen ont demandé l'organisation de nouvelles élections, elles n'eurent lieu que dans 17 circonscriptions sur près de 200. Le caractère autocratique du pouvoir du président Berisha n'est allé qu'en se renforçant. Face aux premières manifestations de la population spoliée, le président et son gouvernement n'ont répondu que par une répression sauvage. Plus de cinq cents des militants du Parti socialiste (issu de l'ex-Parti des travailleurs d'Albanie, qui aujourd'hui se tourne vers l'Internationale socialiste) ont été arrêtés. Très rapidement cependant, le mouvement de révolte s'est armé et, du sud du pays, s'est étendu vers le nord sans que le gouvernement puisse s'opposer à ce mouvement en raison de la défection d'une grande partie de l'armée et de la police, mais sans non plus que le Parti socialiste puisse le contrôler. La situation de chaos ainsi créée a été favorable aux agissements de bandes mafieuses. Berisha s'est accroché au pouvoir bien que les Etats-Unis, qui ont été son principal soutien, souhaitent maintenant son effacement. Au début de mars, le président Berisha s'est résolu à nommer Bashkim Fino, ancien maire de Gjirokastër et membre du Parti socialiste, premier ministre. Ce dernier a repoussé l'éventualité d'une démission de Berisha, exigée pourtant par les " comités de salut public " qui se sont formés dans le sud. Bashkim Fino a formé un gouvernement de réconciliation nationale dans l'attente de nouvelles élections législatives anticipées qui devraient avoir lieu en juin.

 
L'aide humanitaire, une action nécessaire mais insuffisante

L'Italie, qui est concernée directement par la défense de ses intérêts sur place et par la crainte d'un déferlement de réfugiés, s'est montré favorable à l'envoi d'une force multinationale pour sécuriser la distribution d'une aide humanitaire. Avec l'acord d'autres pays européens, comme la France et la Grèce. Finalement, six mille hommes sont dépêchés sur place par la force multinationale. Or, toute solution militaire risquerait de provoquer un embrasement général dans le pays. La seule présence de soldats italiens (le souvenir de l'annexion de l'Albanie par l'Italie en 1939 hante encore les esprits) et grecs (la Grèce a des visées annexionnistes sur l'Albanie du Sud où vivent des minorités grecques) risque pour le moins de raviver des tensions dans une région où les armes ont été distribuées massivement. L'avenir de l'Albanie reste incertain. Le maintien de Berisha, qui s'oppose aux contacts avec les comités du Sud, exigeant son départ, ne facilite pas une issue pacifique. Face à un Berisha responsable de la crise actuelle en raison de ses relations avec le capitalisme mafieux et parvenu au pouvoir par des procédés irréguliers, de nouvelles élections sont un des éléments de la stabilisation de la situation. La question du remboursement des épargnants spoliés reste toutefois en suspens et l'Albanie ne pourra y pourvoir seule. Surtout le pays ne pourra sortir de son désastre économique que si s'établit dans le cadre européen et mondial une véritable coopération excluant les recettes ultra-libérales mises en place par le FMI.

 


1. Statistiques issues de Images économiques du monde, no41, (1996/1997), Ed.Sedès, et de deux publications de la Documentation Française: Transitions économiques à l'Est (1989/1995), l'Europe centrale et orientale (1996).

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L'épargne pyramidale


Après la victoire du Parti démocratique de Sali Berisha en 1992, se sont créées les premières sociétés d'investissement dites pyramidales qui se sont ensuite largement répandues. Le principe en est simple. Il consiste à offrir aux déposants des taux d'intérêts attractifs, allant dans le cas albanais de 30 à 100% par mois. Le paiement de ces intérêts était effectué grâce à l'arrivée de nouveaux déposants. Le système pyramidal peut fonctionner tant que la masse des nouveaux épargnants grandit. C'est là aussi qu'il trouve ses limites car cette masse ne peut s'accroître indéfiniment. Les dépôts reçus n'étaient que faiblement réinvestis dans l'économie mais servaient d'une part, à verser les intérêts faramineux (même compte tenu des taux d'inflation albanais) et d'autre part, à enrichir les promoteurs de ces sociétés. La faillite d'une de ces sociétés a ébranlé la confiance des épargnants et entraîné l'effondrement des systèmes pyramidaux qui se présentèrent comme des fondations de bienfaisance. L'Albanie n'a pas l'exclusivité de ce type d'escroquerie. Ce qui l'a distinguée, c'est l'ampleur de la spoliation de la population: 300 000 épargnants (l'Albanie a un peu plus de trois millions d'habitants) se sont trouvés ruinés. Le remboursement des pertes, estimées à 900 millions de dollars, entraînerait un déficit du budget de l'Etat équivalant à 40% du PNB.

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