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GEOPOLITIQUE
Par Paul Sindic |
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Depuis cinquante ans, si les objectifs américains demeurent de contrôler une région sensible, tout en renforçant leur mainmise sur les principales zones de ressources pétrolières, les méthodes ont changé.
Canal de Suez, débouché maritime de l'URSS vers le Sud, centre de gravité du monde islamique, depuis 1945, la stratégie américaine au Moyen-Orient a surtout visé à contrôler une région carrefour très sensible, et à renforcer son emprise sur une zone pétrolière qui contient les deux tiers des réserves mondiales, à faible coût de production. La rente est importante. Aujourd'hui, ces objectifs demeurent, mais la manière dont Washington s'efforce de les atteindre a connu une évolution sensible. Jusqu'à la fin des années soixante, l'obsession américaine reste l'encerclement de l'URSS. L'Union soviétique, dans une stratégie essentiellement défensive, quoi qu'on ait pu en dire, essaie de rompre l'encerclement occidental en nouant des alliances avec l'Egypte, la Syrie et l'Irak. Dès lors, Washington s'efforcera d'abattre les régimes de ces pays en particulier l'Egypte nassérienne. Les USA s'appuient sur leur nouvel allié régional, Israël. En 1956, ceux-ci sont désireux d'évincer définitivement le leadership régional des anciens colonisateurs britanniques et français, avaient contribué à stopper leur intervention à Suez. En 1967, en revanche, l'offensive d'Israël dispose clairement du soutien américain pour parvenir à une déstabilisation des régimes égyptien et syrien. Dès la mort de Nasser en 1970, Washington entame une révision de sa stratégie à partir d'une plus juste mesure des limites de l'influence soviétique, matérialisées par le retournement d'alliance spectaculaire de Sadate, deux ans après la mort de Nasser. La dérive des régimes se réclamant du " socialisme arabe " qui voient les castes militaro-bureaucratiques au pouvoir se réinsérer progressivement dans la logique capitaliste, réprimer les courants progressistes et jouer un jeu de bascule entre l'Est et l'Ouest va favoriser cet infléchissement de la politique américaine. Elle se structurera désormais autour de trois axes essentiels.
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L'évolution de la stratégie régionale américaine
Premier axe: elle entend faire jouer aux pays pétroliers du Golfe alliés des USA, et notamment à l'Arabie Saoudite, un rôle décisif pour asservir l'OPEP aux visées américaines (contrôle du niveau des prix et du recyclage des pétrodollars de la zone. Deuxième axe: Washington recherche un pays arabe dont la stature soit apte à relayer sa stratégie dans la région. Dans un premier temps, c'est l'Egypte qui jouera ce rôle, mais elle est reléguée après les accords de Camp David, rejetés par les peuples arabes. Sans abandonner l'Egypte, les USA s'appuieront désormais davantage sur l'Arabie Saoudite et l'aideront à conquérir le leadership régional, autour de la promotion d'un intégrisme islamique qualifié abusivement de " modéré " et visant à combler le vide idéologique laissé par l'échec progressif du " socialisme arabe ". Ce totalitarisme, prétendu à base religieuse, a la faveur des USA dans la mesure où il réprime violemment toute aspiration émancipatrice ou progressiste et toute contestation sociale, sans jamais poser les questions de la domination occidentale ou de l'exploitation capitaliste. Troisième axe: il s'agit pour les USA d'obtenir la désescalade dans le conflit israélo-arabe devenu contre-productif et gênant pour la consolidation du leadership américain sur la région par les tensions qu'il génère et l'opposition à l'Occident que le soutien américain à Israël alimente. Il s'agit enfin pour les Etats-Unis d'empêcher à tout prix, même par la force, l'émergence de puissances et/ou de leaders régionaux susceptibles de concrétiser à leur profit le soutien potentiel des peuples du Moyen-Orient à un nationalisme réellement anti-occidental. Les années 80 verront en quelque sorte l'apogée de cette stratégie, marquée notamment en 1986 par la manipulation réalisée par les USA et l'Arabie Saoudite: le prix du pétrole sera ramené au niveau souhaité alors par les USA ( entre 16 et 18 dollars le baril), l'expansion d'un intégrisme islamique financé par les pétrodollars séoudiens, la paix israélo-égyptienne suivie une décennie plus tard par l'accord d'Oslo, amorçant une paix israélo-palestinienne qui s'inscrivait dans le cadre de l'évolution régionale souhaitée par les mêmes USA. La politique de force se manifestera encore par l'appui occidental pour mettre à genoux le régime iranien et l'intégrisme chiite, anti-américain au moins en apparence. La guerre du Golfe devait liquider la puissance régionale irakienne avec ses capacités de développement autonome, potentiellement dangereuses pour les intérêts américains. Une guerre menée dans le but d'asseoir durablement une pax americana militairement contrôlée de Washington. Considérée par la majorité des commentateurs comme une consécration de " l'Imperium " américain au Moyen-Orient après l'effondrement de l'URSS, la réalité régionale nous paraît aujourd'hui sensiblement différente. En effet, l'obligation de recourir à l'intervention militaire trahissait aussi un échec politique: d'une part, la fragilisation ou l'isolement des régimes les plus liés aux USA. Affaiblissement des régimes oligarchiques du Golfe et en premier lieu de l'Arabie Saoudite, isolement d'Israël, lié à l'Intifada dont l'impact dans le monde a accru la reconnaissance de la légitimité des aspirations nationales palestiniennes. D'autre part, l'intervention elle-même a mis en lumière au sein de divers pays le divorce entre les classes dirigeantes, plus ou moins ralliées de fait à la stratégie américaine, et les peuples, enclins, au contraire, à voir en Saddam Hussein leur champion face à l'Occident (phénomène particulièrement visible en Egypte ou au Maroc). Depuis, le mépris raciste du gouvernement américain pour les souffrances infligées au peuple irakien du fait de l'embargo, comme son inertie devant les provocations de Benyamin Netanyahu et la remise en cause de facto de l'accord d'Oslo, ont accru les sentiments antiaméricains dans la population dont nombre d'indices confirment l'ampleur, même si les régimes autoritaires moyen-orientaux étouffent son expression publique: attentats antiaméricains en Arabie Saoudite, raidissement égyptien et jordanien, refus des gouvernements turc et séoudien en septembre dernier de voir leur territoire utilisé pour une nouvelle opération américaine contre l'Irak.
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De la ligne politique Rabin-Perez à la ligne Netanyahu
Ces refus soulignent l'ampleur des difficultés auxquelles se heurte désormais la stratégie militaire américaine. Sans bases terrestres régionales d'accueil, la force d'intervention US serait en effet largement paralysée. D'autre part, la guerre du Golfe a confirmé la supériorité technologique incontestable de cet outil, mais également son coût de fonctionnement exorbitant. Même les Etats-Unis n'auraient pu l'assumer seuls, sans mesures d'austérité internes. La facture présentée cyniquement par Washington à ses alliés du Golfe, notamment à l'Arabie Saoudite, a contribué à aggraver les contradictions dans ce pays. L'intensité du pillage financier auquel sa population est soumise renforce la probabilité de l'émergence d'un nationalisme séoudien qui serait certainement traité par les USA comme un casus belli, dans la mesure où l'importance stratégique de Riyad risquerait d'entraîner une crise régionale d'envergure. A cela s'ajoute le soutien de l'ultra-conservatisme américain à Benyamin Netanyahu qui contribue à un net changement de la politique de Bill Clinton. Celui-ci est passé d'un soutien à la ligne Rabin-Perez, contenu dans la domination économique israélienne sur la région et rendue possible par une reconnaissance relativement large des droits politiques du peuple palestinien, à un appui de facto, aux options provocatrices de la ligne Netanyahu, lesquelles remettent pourtant en cause les objectifs régionaux américains. Washington a opposé deux veto aux résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU condamnant la construction d'une nouvelle colonie israélienne sur le djebel Abou Ghneim, entre Bethléem et Jerusalem-Est (rebaptisé Har Homa par Israël). Ils confirment cette évolution et un certain isolement israélo-américain. La vulnérabilité d'Israël à de réelles pressions américaines n'est plus à démontrer. On est donc conduit à penser que la remise en cause de l'accord d'Oslo par Benyamin Netanyahu révèle soit une incapacité de Bill Clinton à exercer de telles pressions, essentiellement pour des raisons de politique intérieure, soit un changement de stratégie israélo-américain. Il s'agirait, d'une part, d'un passage en force de la pax americana avec neutralisation de l'autorité palestinienne. Yasser Arafat serait mis en échec, lui qui a tout misé sur la ligne de paix. Or, l'accord d'Oslo pourrait déboucher sur une reprise du terrorisme et sur des affrontements inter-palestiniens. D'autre part, les pressions seraient plus fortes pour une " normalisation " des relations entre Israël et les pays voisins. Une telle stratégie sous-estime gravement le rôle et le poids des opinions publiques arabes, ce qui la rend peu crédible. L'impasse dans le règlement du conflit israélo-arabe, pourtant décisif pour le déploiement de la stratégie régionale américaine, apparaît donc totale pour l'instant. Elle est confirmée par l'absence de résultat de la quatrième rencontre Clinton-Netanyahu, le 7 avril à Washington. Ainsi, le premier ministre israélien a pu déclarer lors de la conférence de presse: " Ce n'est pas Israël qui viole l'accord d'Oslo, ce sont les Palestiniens ", après avoir réaffirmé sa volonté de créer une nouvelle colonie dans la banlieue de la Jérusalem palestinienne, sur laquelle B. Netanyahu, a juré" ne jamais céder d'un pouce " l'exercice de l'autorité israélienne.
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Une politique qui ignore les aspirations des peuples de la région
Enfin, le volet économique de la pax americana, austérité et privatisations imposées par le FMI, libre-échangisme ouvrant une voie royale aux multinationales américaines ou européennes, en vertu du projet d'accord de libre-échange UE-pays méditerranéens, accentuera la déstabilisation des économies fragiles du Moyen-Orient. A la clef, montée du chômage et accroissement des inégalités. Rien d'étonnant à ce que, quelques jours avant, au Caire, la Ligue arabe ait appelé à geler les relations - à peine renouées - entre pays arabes et Israël. Décision que l'Egypte a prise pour sa part. La guerre du Golfe a donc ouvert une période de difficultés nouvelles pour une stratégie américaine qui, comme le dit justement B. Khader (1), " ne se fonde sur aucun critère général relatif aux besoins essentiels de la région " et ne répond en aucune manière aux aspirations des peuples moyen-orientaux au développement, à la dignité et au respect de leur identité. Les risques d'une déstabilisation régionale d'envergure se sont au contraire, nettement accrus. Malheureusement, la faiblesse actuelle des forces progressistes de la zone entrave l'émergence d'une alternative crédible à la pax americana qui réponde réellement et efficacement aux aspirations populaires à une vie meilleure en définissant pour chaque pays les conditions d'un développement global, nationalement maîtrisé, et de coopérations régionales et internationales efficaces. Cette situation renforce la probabilité de dévoiements des aspirations populaires dans les impasses de l'intégrisme ou de nationalismes opportunistes de type irakien. Mais cette évolution n'est pas fatale. Renforcer le dialogue entre les peuples riverains de la Méditerranée et rechercher en commun une issue positive permettrait de réagir. Des initiatives ont été prises en ce sens par le PCF et d'autres forces progressistes et devraient être poursuivies et amplifiées. |
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1. B.Khader, l'Europe et la Méditerranée, éditions de l'Harmattan. |