Regards Mai 1997 - La Planète

EXTREME DROITE EN Europe
Le charme discret du néofascisme

Par Ludmila Acone


Une lente banalisation de l'extrême droite italienne a débuté par des attaques contre ce que fut la République issue de la Résistance.

Franco fut un sage qui sauva sa patrie de la guerre." De qui peut venir pareil jugement ? Ce n'est pas d'un homme d'extrême droite mais du Président de la République italienne, Oscar Luigi Scalfaro, saluant la mémoire du caudillo à Madrid, le 27 juin 1996. Il avait déjà proposé la réconciliation entre vainqueurs, les résistants, et vaincus, les fascistes de Mussolini, au cours des célébrations du cinquantenaire de la Libération. Dès lors, comment s'étonner du scandaleux acquittement d'Heinrich Priebke, le bourreau des fosses Adréatines, ou encore de la campagne de presse qui l'a accompagné en vue de blanchir de ces crimes l'ancien chef nazi ? Ce n'est pas un mauvais rêve mais la suite d'une campagne de banalisation du fascisme qui grandit depuis quatre ans en Italie. Elle a commencé avant l'arrivée au pouvoir de l'Alliance nationale (ex-MSI) et s'est poursuivie après la chute du gouvernement Berlusconi. Le vide créé par la crise politico-institutionnelle, la multiplication des scandales et la crise économique, la contre-offensive des milieux obscurantistes de l'église catholique, ont créé un terrain très favorable à la prolifération des idées rétrogrades et fascisantes.

Déjà, dans les années 80, le secrétaire du Parti socialiste italien, Bettino Craxi, président du Conseil, avait légitimé le leader du MSI Almirante en le recevant officiellement. Il n'avait pas davantage hésité, en 1996, à prononcer l'éloge de Mussolini. Les enquêtes dites " mains propres " ont largement profité aux fascistes du MSI et ont servi a discréditer la première République. Si celle-ci était corrompue, la Résistance dont elle est issue peut être remise en cause et avec elle les acquis sociaux comme le système du " Welfare " de l'après-guerre.

 
Nostalgie et savant lifting du parti néo-fasciste

Cependant, le MSI demeurait suspect et devait subir un ravalement de façade pour devenir fréquentable. Lors d'une conférence nationale, le parti néo-fasciste dirigé par Gianfranco Fini a adopté un nouveau nom: l'Alliance nationale, et il a opéré ce savant lifting. Mais ce fut sans une autocritique capable de faire oublier qu'il a pour fondateur le ministre de la " Culture populaire " de la République de Salo'et qu'il a abrité des personnes liés au terrorisme noir. L'AN s'est contentée d'une vague dénonciation du racisme qui n'a pas empêché G. Fini d'être à l'origine du décret anti-immigrés du gouvernement Dini. Depuis, le paysage politique italien s'est déplacé: Le Parti populaire italien (ex-démocrate chrétien), qui refusait auparavant de se compromettre avec le MSI, s'est scindé en deux. Son aile droite a fondé le Centre démocratique unitaire (CDU) et s'est alliée avec le " pôle de droite " de Berlusconi et de Fini. Le PDS a invité G. Fini à sa conférence nationale, puis à son récent congrès, après l'avoir accueilli pour un débat avec Walter Veltroni à la fête de l'Unità où il se fit applaudir lorsqu'il critiqua les résultats sociaux de l'Europe actuelle.

Le monde de la culture subit aussi cette influence: le philosophe Massimo Cacciari, maire de gauche de Venise, après avoir donné des interviews à l'hebdomadaire du syndicat néo-fasciste CISNAL, souhaite, dans un de ses livres, l'édification d'" une Europe du sol et du sang ". Toutefois la palme revient au maire de Rome, Rutelli, qui a récemment essayé de rebaptiser une place de la capitale au nom du hiérarque fasciste auteur des lois raciales de 1938. Dans le milieu universitaire, le célèbre historien Renzo De Felice, récemment décédé, s'est défini comme " révisionniste " et a proposé, de fait, une réhabilitation du fascisme et de la République sociale italienne. Il s'agit là d'une réécriture systématique, voire d'une falsification de l'histoire, qui ne s'appuie pas sur des faits avérés, mais sur des spéculations, dans le but de modifier la mémoire populaire pour faire table rase des valeurs qui ont constitué la Résistance et le mouvement ouvrier.

Aujourd'hui dans l'opposition, l'AN est passée à la contre-offensive idéologique en se dotant de deux nouvelles revues théoriques qui tentent de disputer leur hégémonie aux revues théoriques de gauche. Le révisionnisme traverse la culture, les débats de société et les idées fascisantes, si elles se font plus discrètes sous le nouveau gouvernement de centre-gauche que sous celui de Berlusconi, n'en continuent pas moins à gagner des adeptes. Cela s'accompagne d'une multiplication effrayante des actes de racisme et d'anti-sémitisme qui trouvent appui dans la Ligue du Nord d'Umberto Bossi. Ce sécessionniste contribue à créer les conditions d'une sorte d'" union sacrée " italienne au bénéfice de l'Alliance nationale. Après avoir échoué dans sa marche pour la " Padanie indépendante ", Umberto Bossi a accentué ses interventions " contre " les impôts et de tonalité raciste en vue de mobiliser davantage. Après avoir créé ses milices, les chemises vertes, Umberto Bossi multiplie les appels anti-immigrés, notamment contre les réfugiés albanais. Ses discours de haine font des émules à Milan et à Turin.

Les problèmes identitaires profonds de l'Italie ont pour origine la gestion clientéliste et mafieuse de la démocratie chrétienne fécondée par l'augmentation des inégalités sociales et leur accentuation entre le Nord et le Sud. Les rapports Nord-Sud sont davantage marqués par les revendications des " nantis " du Nord contre les pauvres du Sud, jugés indignes d'entrer dans l'Europe de Maastricht, que par un véritable écart ethno-culturel qui n'a pas lieu d'être en Italie. Mais dans l'électorat, choqué par les scandales et par la progression d'un chômage ravageur, certains sont séduits par l'idée d'un pouvoir fort qui résoudrait ses problèmes.

Certes, des résistances se manifestent, mais les forces de gauches et progressistes qui les impulsent (Parti de la refondation communiste, aile gauche du PDS, Verts, syndicats, catholiques de gauche et les différents mouvements de base organisés dans le pays) sont pour le moment minoritaires. Pourtant, il n'y a pas d'inéluctabilité de la montée de l'extrême droite. En témoigne le réveil revendicatif et populaire (grève des cheminots, refus de la réforme des retraites et succès salariaux chez les métallos) refusant la super-austérité par laquelle le gouvernement tente de faire entrer l'Italie dans le " club de l'Euro ".

 


* Docteur en sociologie

1. Alain Bihr, Pour en finir avec le Front national, Syros, 1993.Alain Bihr est aussi co-auteur de Négationnistes: les chiffonniers de l'histoire, Syllepse-Golias, 1997.

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