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EXTREME DROITE EN Europe
Par Alain Bihr* |
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A quoi tient la résurgence de mouvements d'extrême droite ? Crise symbolique, crise économique, les facteurs majeurs sont identifiables.
Si l'extrême droite n'était qu'un archaïsme, elle aurait disparu depuis longtemps ou n'aurait subsisté que marginalement. En aucun cas, elle n'aurait été en mesure de conquérir périodiquement une audience de masse. Il faut donc supposer qu'elle se caractérise aussi par une actualité certaine: qu'elle est organiquement liée à certaines crises propres à la modernité capitaliste; ou que, du moins, ces crises sont susceptibles de réactiver les éléments archaïques véhiculés par l'extrême droite, de les rendre en quelque sorte à nouveau fonctionnels. C'est l'objet de mon analyse du Front national (FN) (1). A partir de là, je propose des hypothèses sur les raisons de la résurgence de mouvements d'extrême droite dans différents pays d'Europe occidentale. Parmi les éléments qui assurent à l'extrême droite son actualité figure, en premier lieu, la crise du sens. Entendons le défaut d'ordre symbolique propre aux sociétés capitalistes développées, leur incapacité à élaborer et maintenir un système un tant soit peu stable et cohérent de référentiels, de normes, de valeurs à l'intérieur desquels les individus peuvent à la fois hériter du passé et se projeter dans l'avenir, communiquer entre eux, se construire une identité, en un mot donner sens à leur existence.
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Une individualité narcissique et autoréférencielle
Le symptôme le plus massif de cette crise, en même temps que sa solution illusoire la plus courante, réside dans le développement, au cours de ces deux dernières décennies, d'une individualité narcissique et autoréférentielle, qui n'accepte d'autre principe que son propre accomplissement. Refusant le plus souvent tout engagement social au delà du cercle de ses affinités personnelles, soutenant au mieux l'idéologie des droits de l'Homme, cette personnalité molle, pratiquant le pluralisme et le nomadisme identitaires, est en principe peu mobilisable politiquement. Tant du moins que les conditions socio-économiques permettent sa survie. Mais dès lors que, comme c'est le cas dans tout contexte de crise structurelle, la concurrence inter-individuelle s'exacerbe au point de dégénérer en une " guerre de tous contre tous ", dès lors que l'appropriation des moyens nécessaires au maintien de son rang social ou tout simplement de sa survie exige de chacun une mobilisation de plus en plus intense, cette individualité molle tend à se " durcir " dans deux directions. Pour les " gagnants " (ou ceux qui espèrent l'être) dans le sens néo-libéral de l'individualisme " entrepreneurial ". Pour les " perdants ", (ou ceux qui craignent de l'être) dans l'éclosion d'une structure psychologique prédisposant à l'adhésion à des idéologies et des mouvements d'extrême droite. En effet, lorsque se conjuguent le sentiment d'étrangeté à soi, aux autres, au monde, généré en permanence par l'absence de structuration symbolique du vécu, et la majoration des sentiments d'impuissance, d'abandon et de culpabilité propres à toute situation d'échec social, les conditions sont mûres pour que se mette en place une attitude de ressentiment: de rage impuissante, de révolte passive, de rumination interne de ses maux, qui ne trouve d'exutoire que dans la fusion de l'individu dans une communauté imaginaire (le peuple, la nation, la race selon le cas), son recours à l'homme providentiel et la recherche de boucs émissaires dont l'élimination, symbolique ou même physique, devient la condition de son propre salut. Le durcissement autoritaire est donc une tentation permanente pour l'individualité symboliquement déstructurée générée par la crise du sens, dès lors que se trouvent menacées les conditions sociales de son existence. La crise de l'Etat-nation, provoquée par la transnationalisation du capital, présente différents aspects, tous susceptibles de favoriser eux aussi l'affirmation de mouvements d'extrême droite. En premier lieu, elle se traduit par l'affaiblissement des solidarités, territoriales et sociales, à travers lesquelles les différentes nations se sont constituées historiquement. D'une part, la démultiplication de l'appareil d'Etat entre des instances supranationales (les instances de l'Union européenne), les instances nationales et les instances infranationales (les pouvoirs publics régionaux et locaux, qui ont été partout renforcés en Europe au cours des deux dernières dé cennies) aboutit de plus en plus à rendre incohérente et inefficace l'action globale de régulation socio-économique de l'appareil d'Etat, en affaiblissant en particulier ses instances nationales. A quoi s'ajoute, d'autre part, l'aggravation des inégalités de développement entre régions au sein d'un même Etat. L'abandon des actions correctrices sous l'effet des politiques néo-libérales et de la dynamique spontanée de la transnationalisation du capital renforce certains pôles de développement, en affaiblit d'autres, néglige des zones entières en les vouant à la marginalité socio-économique.
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Les deux processus entraînés par les blocs transnationaux
Dans ces conditions, deux types de mouvements politiques peuvent se produire, qui tous deux peuvent alimenter l'extrême droite. Certains estiment avoir tout à gagner à un pareil mouvement de remise en cause des solidarités nationales. Se sentant " forts " ou étant objectivement renforcés par le processus précédent, ils entendent se libérer du poids encombrant des " faibles ". Ils appuient donc le mouvement d'affaiblissement de l'Etat-nation, exigent une refonte de l'Etat national sur la base d'une critique de son inefficacité et de son coût, exacerbent des revendications régionalistes teintées de xénophobie, et vont même jusqu'à agiter le spectre de la sécession. C'est ce qui s'est passé ces dernières années, avec l'affirmation de la Ligue du Nord, dans ce Nord de l'Italie que son dynamisme économique intègre dans la fameuse " banane bleue " européenne et qui supporte mal le poids des transferts au bénéfice du Mezzogiorno. Et c'est un processus analogue qui est à l'oeuvre dans ces Flandres belges qui, au cours des années 1960-1970, ont su refaire leur handicap historique et entendent aujourd'hui renverser à leur bénéfice le rapport historique de subordination qui les a liées à la Wallonie, voire qui rêvent de se rattacher aux Pays-Bas dont elles sont géographiquement mais aussi linguistiquement et historiquement proches: c'est le fonds sur lequel prospère le Vlaams Blok. Inversement, tous ceux qui craignent de faire les frais de ce processus d'affaiblissement des solidarités nationales trouvent dans un nationalisme d'autant plus intransigeant qu'il est aux abois un refuge naturel. C'est sous le signe de la défense d'une nation menacée par les périls extérieurs (qu'il s'agisse des mouvements des capitaux, des flux migratoires, de la montée de l'intégrisme musulman ou de la pandémie du sida) que le MSI en Italie, les Republikaner en Allemagne, le FPO en Autriche aussi que le FN en France sont parvenus à mobiliser des troupes apeurées par le spectre de la dissolution voire de l'éclatement de l'unité nationale. En affaiblissant les solidarités nationales, la transnationalisation du capital alimente ainsi des régionalismes offensifs et des nationalismes défensifs qui font tous les deux le lit de l'extrême droite. En second lieu, en remettant en cause les différentes unités nationales, ce même processus de transnationalisation conduit également à l'ébranlement des différents blocs socio-politiques, dont les alliances aussi bien que les rivalités contribuaient à structurer l'espace politique national. J'ai montré sur le cas français comment, sous l'incidence du processus de transnationalisation, le bloc hégémonique d'un côté et le mouvement ouvrier de l'autre se sont trouvés remis en cause, incapables de maintenir les systèmes d'alliance, les projets et programmes, les valeurs autour desquels ils s'étaient historiquement constitués, en privant ainsi de représentation de larges couches sociales et en libérant en conséquence un espace politique que le FN est venu occuper.
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La crise structurelle du capitalisme en toile de fond
C'est bien évidemment en Italie que la remise en cause des différents blocs socio-politiques a pris ces dernières années le tour le plus spectaculaire. Des deux principales formations qui avaient dominé la vie politique italienne depuis 1945, la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, la première s'est littéralement effondrée; tandis que le second, renonçant à son identité, a connu une scission qui l'a considérablement affaibli. Il en est résulté une recomposition complète du paysage politique italien, qui a profité à la fois à l'Alliance nationale et à la Ligue du Nord. Et, là encore, l'ensemble du processus a été directement commandé par les exigences de la transnationalisation du capital via celles de l'intégration européenne. Car, par delà les péripéties des scandales politico-financiers, l'enjeu véritable de tout ce bouleversement n'est autre que la nécessité d'une profonde réforme des finances publiques, aussi bien dans son volet de recettes fiscales (l'évasion et la fraude fiscales sont un sport national en Italie) que dans son volet de contrôle de l'affectation des dépenses (gangrenée jusqu'à présent par le clientélisme et la corruption mafieuse). Ainsi l'extrême droite se nourrit-elle également d'un processus de désaffiliation d'une partie du corps politique envers les partis politiques traditionnels, du fait de la crise d'identité dans laquelle le processus de transnationalisation les a fait entrer. On ne saurait cependant expliquer la réémergence de mouvements d'extrême droite en Europe occidentale sans évoquer la crise structurelle dans laquelle le capitalisme s'est progressivement enfoncé à partir du milieu des années 1970. Cette crise constitue la toile de fond de tout le processus, sans laquelle celui-ci resterait incompréhensible. La montée du chômage et de la précarité, la remise en cause des avantages antérieurement acquis, le démantèlement rampant du système de protection sociale, la dualisation socio-économique grandissante et le développement des phénomènes d'exclusion auxquels cette crise a donné lieu dans tous les pays d'Europe occidentale sont connus. Mais il importe de souligner que ces phénomènes ont affecté en priorité les catégories les plus exposées du prolétariat (les jeunes, les femmes, les immigrés, les ouvriers et les employés non qualifiés ou situés dans les secteurs en déclin) ainsi que des pans entiers de ces classes moyennes traditionnelles structurellement placées en situation de dépendance et de sous-traitance à l'égard du capital. Et c'est bien auprès de ces populations plus particulièrement victimes de la crise ou directement menacées par elle que, partout en Europe, les mouvements d'extrême droite auront obtenu leur meilleur écho. Car c'est parmi ces populations à la fois apeurées et enragées qu'est le plus susceptible de se former le ressentiment, base psychologique de toute adhésion à l'extrême droite. La synthèse réactive du ressentiment s'y est d'autant plus facilement développée qu'aux effets propres à la crise économique se sont ajoutés ceux de sa gestion néo-libérale qui a progressivement prévalu partout en Europe à partir du début des années 1980. Par son démantèlement des dispositifs institutionnels de régulation hérités de l'après-guerre, non seulement cette gestion aura aggravé les effets réels de la crise pour ces populations, mais encore elle aura renforcé certains des processus idéologiques favorisant l'audience de l'extrême droite. En défendant la non intervention de l'Etat, le néo-libéralisme aura justifié la démission des hommes politiques face à la dégradation de la situation sociale, contribuant à les faire paraître comme des incapables ou des cyniques. En prônant le sauve-qui-peut et le chacun-pour-soi, il aura rendu chacun seul responsable de son sort, majorant ainsi les sentiments d'impuissance, d'abandon et de culpabilité, ingrédients majeurs du ressentiment. En faisant l'apologie de " la guerre de tous contre tous " du marché, il aura contribué à rendre acceptable l'inégalitarisme et la haine de l'autre qui comptent parmi les ingrédients majeurs de la conception du monde véhiculée par l'extrême droite. Ainsi, tant par ses effets institutionnels que par ses effets idéologiques, le néo-libéralisme aura ouvert la voie à l'extrémisme de droite. |
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* Docteur en sociologie 1. Alain Bihr, Pour en finir avec le Front national, Syros, 1993.Alain Bihr est aussi co-auteur de Négationnistes: les chiffonniers de l'histoire, Syllepse-Golias, 1997.
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