Regards Mai 1997 - La Planète

EXTREME DROITE EN Europe
La résistible ascension

Par Philippe Breton*


Le fait est là: la perte de repères identitaires autant que la crise économique conduisent à une inquiétante résurgence de l'extrême droite en Europe. Cette percée prend pour chacun des pays des formes particulières, liées à l'histoire des peuples eux-mêmes. Elle appelle aussi des formes de résistance diverses qui, pour l'instant, ne trouvent pas, dans l'expression politique, les moyens de mettre durablement terme à cette progression. En France, la manifestation de Strasbourg, spectaculaire prise de " parole citoyenne ", augure de la construction d'un processus de résistances qui cherche ses marques. Contradictoirement, en Italie, la montée de l'extrême droite s'accompagne d'un réveil revendicatif certain. Des éléments qui ébranlent le caractère inéluctable du retour de la " bête immonde ".

Le week-end pascal à Strasbourg a été un moment de fort contraste. D'un côté, enfermés dans leur bunker, protégés par les grilles, les herses et les canons à eau des forces de l'ordre, ceux dont les discours prêchent l'exclusion, la haine, la xénophobie. De l'autre, en une interminable manifestation, point d'orgue de multiples initiatives citoyennes, une parole joyeuse, un désir d'ouverture à l'autre, une exigence, aussi, d'un changement en profondeur de la société. Pour les uns, la parole n'est que le support à un exercice permanent de manipulation. Elle n'est que l'outil d'une mise en scène propagandiste, construite notamment autour du monstrueux amalgame qui associe l'étranger au chômage, au désordre, à la violence, à la décadence. La parole, pour les dirigeants du Front national, n'a en soi pas d'intérêt. Elle est pur instrument de pouvoir (il est symptomatique que quatre militants aient cru possible de se faire passer pour policiers, croyant sans doute qu'il suffisait de le dire pour l'être). Elle se réduit au moyen d'exercer une influence néfaste sur l'opinion. Elle ne craint pas la contradiction interne. Un jour ceci, un jour cela, peu importe, pourvu que cela marche, pourvu qu'elle unisse le public dans l'illusion d'une fusion identitaire. La propagande dépossède celui qui s'y laisse prendre de sa propre capacité de parole. C'est tout cela que l'on a pu voir dans ce palais des congrès où la réaction des démocrates avait confiné, en vase clos, les militants du Front national et leurs chefs.

Pour les autres, dehors, ce week-end était le point d'orgue du formidable exercice de démocratie auquel Strasbourg se livrait depuis plusieurs semaines. Dans une région soumise plus que d'autres au démon identitaire, à une fossilisation de la classe politique, empêtrée mentalement dans la recherche permanente d'un consensus entre soi, l'annonce de la tenue du congrès d'extrême droite a sonné le réveil des démocrates. Qui pourra véritablement rendre compte de cette prise de conscience qui, soudain, a saisi ceux qui, depuis de longues années, s'étaient un peu endormi, sous estimant l'ampleur du danger, ou, pire, croyant que l'on n'y pouvait rien ? L'événement fondamental reste sans doute l'éclatement des coquilles individuelles dans lesquelles chacun s'était progressivement enfermé. Tous les témoignages indiquent la force de ces retrouvailles, comme si, après des années de télévision, de cocooning, comme disent les publicitaires, d'isolement dans son propre univers de souffrance et de problèmes, chacun de ceux qui se retrouvaient là redécouvrait les autres. La parole, pour un temps, circulait à nouveau, et avec elle l'espoir. Et, du coup, le Front national passait au second plan, comme une sorte de prétexte dépassé. Tous ceux qui avaient organisé et suivi de près, depuis décembre, la riposte citoyenne, s'étaient progressivement rendu compte que quelque chose d'étrange se déroulaient sous leurs yeux. Tant de visages nouveaux, tant de détermination de la part d'inconnus, qui soudain, prenaient part aux discussions, donnaient un coup de main, tout simplement, parlaient. Tant de monde aussi, aux premiers débats. Et puis, rapidement, les organisateurs débordés par l'ampleur de la réaction. Et enfin, quelques jours à peine avant le week-end pascal, cette incroyable mobilisation nationale qui conduira à la convergence, vers la capitale alsacienne, des dizaines de milliers de manifestants.

Prenons garde toutefois, en nous réjouissant, de ne pas occulter ce que Strasbourg a aussi révélé. Une parole libérée, certes, mais pour l'instant sans autre objet qu'elle même, que la redécouverte de sa propre puissance, du fait qu'elle est le fondement de la démocratie. Une parole qui pour l'instant, se tient à l'écart du politique, qui s'en méfie même. L'accueil des dirigeants de la gauche par les manifestants a bien témoigné de ce que l'on pourrait appeler une réserve prudente. Car le mouvement de Strasbourg ne se comprend que dans la poursuite d'une mobilisation qui a commencé, non pas avec les manifestations contre la loi Debré, qui ne furent qu'une étape, mais avec la grève de décembre 95. Depuis, le mouvement s'amplifie et, s'élargissant, il se cherche encore plus. Il faut être attentif, désormais, à la distance qui sépare ce mouvement de ceux qui peuvent lui donner une traduction politique concrète. Si cette distance se réduit trop vite, le mouvement s'amenuisera et ceux qui craignent les effets réducteurs de la récupération politique auront raison. Si cette distance augmente trop, la parole des gens, ainsi libérée, tournera en rond et s'épuisera pour rien. Toutes les déceptions seront alors à craindre. L'après-Strasbourg est délicat. La foule rassemblée lors du week-end pascal est exigeante. Elle souhaite plus que le silence de la propagande, elle demande que sa parole réinvente la démocratie.

 


* Sociologue.

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