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Ouverture possible au Maroc Par Abraham Serfaty * |
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La révision constitutionnelle constitue une ouverture qui cohabite avec la consolidation du noyau Makhzen, le pouvoir féodal, dans les provinces.
En effet, il y a, d'une part, des avancées, limitées, avec l'instauration d'un pouvoir législatif nouveau lié à une chambre des députés élus au suffrage universel direct.
Une "première".
Un gouvernement peut en émaner, ce qui serait un incontestable progrès démocratique.
Mais dans le même temps, toute une structure Makhzen se trouve renforcée, notamment par la nomination directe des gouverneurs par le roi.
Leur autorité est renforcée par la nouvelle loi organique consacrée au pouvoir régional.
Cela limiterait beaucoup les avancées.
Ainsi, la dualité qui apparaissait dans la modification consitutionnelle - contradiction entre une possible percée démocratique et la consolidation du pouvoir absolu du roi - en sort fortifiée, au profit du Makhzen.
Le combat des forces démocratiques en sera donc plus difficile, mais il existe pour elles une possibilité d'intervention.
Evidemment, l'influence des forces démocratiques ne pourra être appréciée qu'après les élections législatives de mai. Il est d'autant plus difficile de se livrer à des prévisions que toutes les tractations entre les forces politiques et le Palais se passent en coulisses. On peut pourtant, raisonnablement, tabler sur une certaine alternance, avec la participation de l'actuelle opposition démocratique à un futur gouvernement. La question est de savoir si celle-ci sera assez puissante pour pouvoir le diriger ou le contrôler. Si les élections étaient totalement libres, on pourrait penser que l'opposition démocratique sera majoritaire. Mais les pressions ne manquent pas, même indirectes. Dans les provinces, par exemple, le représentant du ministère de l'Intérieur reste un homme craint, qui infléchit le vote. Je veux préciser qu'il n'est pas impossible que les intégristes obtiennent un résultat notable. Ils participent indirectement aux élections par le biais d'un des partis qui les représentent. Il est exclu que cette influence soit majoritaire mais elle peut être assez forte pour gêner tous les jeux politiques. Le fond du problème n'est d'ailleurs pas là. Il se situe dans le terrible fossé social creusé dans les dernières décennies. La majorité des Marocains vivent dans une misère terrible sur fond de chômage. Le système d'enseignement est en déconfiture. On peut parler de décomposition du pays, littéralement. Si le futur gouvernement d'alternance est assez fort, du point de vue de la représentation démocratique, pour obtenir des changements sensibles sur ce terrain, il pourra gagner la confiance de la population. Dans le cas contraire, tôt ou tard le risque d'une marée islamiste existe. Cependant, le Maroc n'est pas l'Algérie. La société marocaine est plus structurée, le mouvement démocratique est conséquent, des ponts sont possibles avec une version de l'islam moins fanatique que celle que l'on connaît en Algérie. Mais une période de trouble et d'instabilité qui risque d'être longue peut s'ouvrir. D'autant que restent les incertitudes sur la succession de Hassan II. En attendant, les Marocains respirent réellement un air nouveau. Grâce à la poussée démocratique intérieure d'abord, relayée ensuite de l'extérieur, nous avons gagné une autre situation. Les militants politiques ne craignent plus la torture. La liberté d'expression est réelle. Même les islamistes arrêtés en janvier ont été rapidement transférés au tribunal. Mais il sera difficile, pour le pouvoir, de continuer à affirmer que l'on a conquis tous les attributs de la démocratie et de continuer à me refuser l'entrée dans mon pays. Reste à savoir quand. A tout point de vue, l'avenir du Maroc dépend du combat que conduiront les forces démocratiques pour lever les blocages existants.n A. S. |
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* Abraham Serfaty est le dernier exilé politique marocain.Il vit en France. |