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Cannes
Par Serge Toubiana* |
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Le mouvement des jeunes cinéastes signataires de l'appel à la désobéissance civique m'a évidemment étonné par son ampleur immédiate.
Mais, à y réfléchir, il me paraît somme toute logique.
Cette génération se trouvait en " manque de politique ".
C'est-à-dire en manque d'expérience politique et ressentant le besoin de prendre parti, non seulement sur des questions morales, mais sur des enjeux de notre société.
Ce qui me paraît le plus manifeste, c'est que c'est là le premier mouvement d'opinion, de masse, de l'après-Mitterrand, prônant un retour à l'engagement, politique et moral, défendant vigoureusement des valeurs de citoyenneté.
Ces cinéastes, à l'origine de l'appel à soutenir Jacqueline Deltombe, " coupable " d'avoir hébergé un ami zaïrois, ont reconnu en cette femme un " personnage " du monde réel, tel que le pouvoir entend nous l'imposer par la Loi: innocent, mais quand même suspect, relevant des tribunaux. La puissance du mouvement d'opinion s'explique par la capacité qu'ont eue les cinéastes de faire de Jacqueline Deltombe un symbole: ils l'ont mise en lumière, pour reprendre une terminologie du cinéma. C'est ce que font d'ordinaire les cinéastes lorsqu'ils font leur travail: rechercher, dans le monde réel, les vrais enjeux du " scénario politique contemporain ". Comment vivre dans des villes cernées par des banlieues où règne un mal-vivre ? Comment vivre dans des villes déchirées par de multiples exclusions ? Comment vivre dans des ghettos ? Comment accepter une société du non-partage ? Toutes les contradictions de notre société, on les trouve dans les films de Cédric Kahn, de Pascale Ferran, d'Arnaud Desplechin, de Karim Dridi et de beaucoup d'autres, à travers un vrai souci du romanesque. Le jeune cinéma français d'aujourd'hui ne ressemble pas au cinéma britannique, fortement laminé à l'ère Thatcher, et dont le discours est sans doute plus radical, et la forme plus brutale, moins travaillée. Mais le jeune cinéma français est rassurant parce qu'il informe, il fait penser, il produit de la pensée, comme dirait Gilles Deleuze, sur des phénomènes essentiels de notre temps, vécus par des personnages appartenant au " monde réel ". Ce dont la France manque le plus aujourd'hui, c'est d'avoir un peu plus d'imagination: il faudrait concevoir le monde différemment, devant sa porte. Le cinéma le permet, pour peu qu'il soit exigeant. Plus d'imagination suppose de pouvoir enfreindre certaines règles, certaines routines, certaines lois. C'est ce qu'ont fait les signataires de l'appel, en nous demandant de désobéir. Désobéir, c'est chercher autre chose que ce que " la société " nous propose. Ces cinéastes, héritiers de la Nouvelle Vague, ont eu le souci d'être à l'heure politique. Cela n'était pas arrivé en France depuis la fameuse " Affaire Langlois ", en février 1968. Leurs films, souvent minoritaires en nombre d'entrées, offrent une grande variété de types sociaux, une grande richesse de sensations et de tonalités, qui composent une sorte d'écho du monde actuel, en son centre comme dans ses marges. Le cinéma, qui est aussi un loisir, pose à travers de nombreux films contemporains une question essentielle: qu'en est-il d'une société où le travail n'occupe plus la même place à la fin du XXe siècle que celle qu'il avait il y a trente ou quarante ans ? Quelque chose est en train de naître, sous-jacent dans nombre de films français actuels, autour d'un temps qui sera celui du non-travail, et sur les diverses manières, harmonieuses ou pas, de l'occuper. Comme si le cinéma avait un peu d'avance sur nous...n S . T. |
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* Rédacteur en chef des Cahiers du cinéma. |