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François Maspero " J'ai toujours eu la chance de respirer et de faire respirer l'air du large " Par Sadek Aissat |
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Voir aussi Portrait de l'homme qui marche, curieux des êtres et des choses , Itinéraire du lecteur |
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François Maspero," L'Europe existe, je l'ai rencontrée ".
Des rivages de l'Adriatique aux bord de la mer Noire, François Maspero, ancien éditeur, écrivain, publie le récit de cinq années de voyage au coeur des Balkans.
Accompagné dans ce nouveau périple par un photographe, Klavdij Sluban, il a, en toute complicité, pris le temps des rencontres et des regards posés avec attention et patience sur ceux dont il a croisé le chemin.
Entretien avec un honnête homme du voyage.
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Ce n'est ni un ouvrage d'historien, ni véritablement un récit de voyageur.
Ce sont des rencontres avec l'histoire, avec des êtres, des paysages, des mots, des langues...
Votre itinéraire participe de cette recherche, de cette rencontre avec l'humanité...
François Maspero: Vous résumez si bien que je n'ai rien à répondre...
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Ce ne sont pas véritablement des questions.
Vous êtes un voyageur déjà rencontré dans la Plage noire.
L'humanité aujourd'hui tient dans un passage de frontières.
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F.
M.: Oui...mais vous le dites vous-même: ce n'est toujours pas une question.
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Cela peut sembler désuet, mais vous voyagez pourquoi ?
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F.
M.: J'ai voyagé dès mon adolescence.
Dans l'après-guerre immédiate, au sortir de la Résistance dont j'ai été imprégné par mon histoire familiale, il y a eu une tentative poussée de retrouver une forme d'humanisme, après et malgré ce qui s'était passé.
Abolir définitivement la haine.
Cette recherche d'un nouvel humanisme, je l'ai perçue, entre quinze et vingt ans, chez Sartre, mais aussi Camus ou même, ce qui est plus lointain pour moi aujourd'hui, chez Saint-Exupéry qui disait qu'il fallait jeter des passerelles entre les hommes.
Camus croyait à l'expansion de la fraternité humaine grâce au développement des moyens de communication.
Je raconte dans le Figuier ce rêve qu'eurent, en 1945, des jeunes gens qui avaient fait la guerre: ils voulaient installer une radio universelle dans la capitale la plus haute du monde: ils l'appelaient " Radio Sucre ", parce qu'ils avaient mal regardé la carte: la Bolivie est bien le pays le plus haut du monde, La Paz est à plus de 4 000 mètres...mais Sucre est dans la plaine.
Pour moi, c'est une métaphore de ce rêve de parler au monde entier, et de son échec.
Aujourd'hui, nous avons Internet, mais les frontières n'ont jamais été aussi imperméables.
L'idée simple que j'avais à cet âge-là, c'est que les frontières pouvaient être abolies, qu'il allait se produire un métissage humain, c'était...
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Vous en parlez au passé...
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F.
M.: Oui.
Cinquante ans plus tard, je constate que cela ne s'est pas réalisé.
Sur le plan technique, il y a eu des avancées énormes, mais sur le plan humain les choses ont régressé.
Malraux disait que le XXIe siècle sera religieux, j'espère que non, mais en tout cas le XXe siècle aura été celui du repli sur les nationalismes, du bouclage des frontières.
Avant la guerre de 1914, on circulait pratiquement sans passeport.
Mon grand-père est né en 1846 à Paris d'une mère italienne et ce n'est qu'en 1871, après avoir fait l'Ecole normale supérieure, qu'il s'est dit qu'il ferait bien de se naturaliser français: jusqu'à cet âge de vingt-cinq ans, personne ne lui avait jamais rien demandé...
Et puis, au fur et à mesure que le siècle suivant a avancé, on s'est livré à des déplacements de populations et à des exterminations d'une barbarie et d'une ampleur sans précédent dans l'Histoire.
La plus évidente, et qui reste inégalée, est l'extermination des juifs d'Europe.
Le XXe siècle est pour moi celui de la réduction des peuples à une idée nationale qui est elle-même une caricature de l'idée de nation, au sens où l'on a pu parler de la " nation allemande " du Sturm und Drang romantique, ou de la " nation française " de la Révolution.
Repli à l'intérieur des frontières avec ce paradoxe que lorsque se forme un ensemble comme l'Union européenne, il n'a rien de plus pressé que de se rendre hermétique à " l'étranger ".
Je ne sais pas si je suis un " passeur de frontières ", mais ce qui me frappe comme bien d'autres, c'est que le cloisonnement des classes, entre riches et pauvres, est désormais matérialisé aussi géographiquement.
Je le dis dans la Plage noire qui est une préfiguration sur le plan de la fiction de Balkans-transit, et que j'ai écrit à l'époque où je voyageais pour préparer ce dernier livre: un homme va mourir parce que la France, où il a vécu, qui est une part de sa culture, lui refuse un visa.
J'ai mêlé mes souvenirs d'Amérique latine et la réalité que je vivais dans les pays balkaniques, où les gens sont piégés par l'impossibilité de sortir, alors qu'ils ont une immense nostalgie de l'Europe dont ils ont conscience de faire partie et dont ils ont été doublement coupés: jadis, par l'Empire ottoman, plus récemment par leur rattachement au bloc soviétique.
Cette nostalgie n'est pas comprise à l'Ouest et provoque un sentiment d'abandon.
La chute du Mur n'a rien réglé.
L'Est n'empêche plus de voyager; c'est l'Ouest, désormais, qui pratique le Mur efficace des visas.
Plus mondialement, les habitants de l'Ouest vont, en sens unique, passer leurs vacances dans des villages réservés ou des circuits banalisés, dans des pays où le seul palliatif à la misère est le tourisme et où ils n'ont pas de contact avec la réalité.
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Vous parlez de Camus, nous sommes quelques Algériens à avoir des petits problèmes avec lui.
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F.
M.: Oui.
Il n'y a pas un seul Arabe dans la Peste, si mes souvenirs sont bons...
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Dans Noces, il célèbre l'Algérie sans voir les Algériens...
Cette notion de citoyen du monde...
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F.
M.: C'est une notion qui me séduisait quand j'avais quinze ans.
En 1947, un ancien GI américain avait créé un mouvement qui portait ce nom.
C'était un peu léger.
Au moment de l'Assemblée générale des Nations unies à Paris, il s'était installé avec son sac de couchage dans la zone extra-territoriale, sur le terre-plein du Palais de Chaillot, et j'allais le voir tous les jours.
De même dans Balkans-transit, près de cinquante ans plus tard, je raconte que je suis ému en découvrant, au centre de la petite ville de Prilep, dans cette Macédoine partagée entre divers peuples de culture et de langue différentes, la statue de Zamenhof, le créateur de l'espéranto (dont trois pays, l'Ukraine, la Pologne et la Biélorussie revendiquent la naissance, compte tenu des déplacements de frontières).
C'était en même temps une idée dangereuse.
Il y a toujours deux aspects entre lesquels il faut naviguer: la citoyenneté du monde ne doit pas produire un nivellement des différences, mais, par ailleurs, la reconnaissance des différences ne doit pas produire un cloisonnement.
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Vous voyagez " le nez en l'air, spécialiste de rien, mais pas non plus touriste innocent ", pas avec désinvolture...
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F.
M.: Au contraire.
Ce qui était bien, dans le fait de partager le voyage et le livre avec Klavdij Sluban, c'est que nous avons trente ans d'écart, des visions différentes et complémentaires; ce qui nous rapproche, c'est l'inquiétude, l'insatisfaction constante, le désir d'aller plus loin dans la connaissance de ce que nous traversons, tout en sachant bien que les passants sont toujours en " transit ".
Bref, tout le contraire de l'innocence.
J'ai fait dans le livre un rapprochement avec le travail de journaliste, qui est à l'opposé, car on est dans un temps radicalement différent.
Pas d'analyse à chaud, pas de jugement pressé par la nécessité de faire bref et de rendre la copie à l'heure, mais tout le temps devant nous pour tenter d'exercer une vigilance constante.
C'est aussi ce qui différencie la photo de Klavdij de la photo de reportage: il ne prend pas une image choc, mais ce qui s'imprime sur la pellicule est le fruit d'une longue imprégnation, marquée par le rythme lent de la marche.
Un paysage n'est pas un simple panorama, il faut savoir s'arrêter pour le faire parler; de même, il faut prendre le temps de comprendre que ce que disent les gens aux étrangers dans un contact rapide n'est pas forcément ce qu'ils pensent.
Aller au-delà des formules, des apparences.
Qu'est-ce que cela veut dire, par exemple, quand tous les Albanais répètent d'emblée: " Tous les Albanais sont frères: musulmans, orthodoxes, catholiques..." Est-ce que, en parlant longtemps, on ne découvrira pas que cela cache une longue inquiétude, est-ce qu'on ne découvrira pas, entre autres, l'opposition cachée mais tenace entre Tosques et Guègues ?
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Dans des périodes troublées comme celles que nous vivons, ces choses-là: la langue, la religion, sont liées à des questionnements aigus sur l'identité, un peu à l'image de ce qui se passe ici dans les banlieues.
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F.
M.: Dès lors qu'il y a impossibilité de vivre avec une dignité élémentaire, c'est-à-dire avec le droit au travail, tout s'enchaîne...
Sur quoi se replier, quelle dignité garder, si l'on se heurte à l'impossibilité d'assurer son existence ? Qu'est-ce qui peut donner le sentiment d'exister, d'être encore solidaire avec d'autres, sinon le nationalisme et la religion ? Dans les Balkans, c'est évident.
C'est tout l'apprentissage de la conscience politique qui est à redécouvrir.
Un immense espoir a accueilli la chute du Mur, et ensuite une immense désillusion.
L'Ouest avait propagé une image idyllique et n'a exporté que le capitalisme sauvage.
Les Occidentaux ont pris les plus efficaces, c'est-à-dire les plus cyniques, des cadres des anciens régimes pour partenaires.
Ces régimes n'avaient plus de communiste que le nom.
Ce sont ceux-là mêmes qui les ont conduits à la faillite sous le nom de communistes, qui pratiquent le capitalisme sous une forme brutale qui n'a rien à voir avec l'intelligence, la ruse, avec lesquelles les bourgeoisies française ou autres ont su assurer leur pouvoir pendant deux siècles et protéger leurs arrières par le développement d'une classe moyenne: voyez la période Iliescu en Roumanie, la mise en coupe réglée de la Bulgarie par d'anciens apparatchiks rebaptisés " socialistes " et qui a abouti à des émeutes de la faim, le pouvoir personnel et clanique de Berisha en Albanie.
Ces gens ont gardé les commandes économiques et se sont reconvertis à l'économie de marché en bradant, au nom de celle-ci, tout ce qui les encombrait après avoir servi d'alibi à la légitimité des régimes en faillite: couverture sociale, réseaux médicaux, et bien sûr, culture.
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Je ne vous crois pas tellement quand vous dites que vous êtes anticommuniste.
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F.
M.: J'emploie évidemment ce mot dans un sens provocateur.
Je suis profondément antistalinien, et je pense que les régimes qui se sont dits communistes ont été marqués jusqu'au bout par le stalinisme.
Le communisme, c'était la démocratie par les soviets, les conseils ouvriers...le contraire de la dictature figée et obtuse d'une classe d'apparatchiks.
L'idée du communisme ne se confond pas pour moi avec les régimes qui ont terni ce nom.
Sinon je n'aurais pas été tant d'années à la Ligue communiste, et ceux dont je me sens encore le plus proche, mes amis, ne seraient pas toujours là, comme Alain Krivine ou Daniel Bensaïd.
Je vous ai parlé de ma fille, Julia, qui découvre le communisme parce que cette année, comme dans toutes les classes de première, elle doit lire Malraux, et elle s'enthousiasme.
Elle ne comprend pas mon " anticommunisme " quand je lui dit que ce n'est pas si simple, que le communisme a été dévoyé par Staline et que, justement, à l'époque, Malraux était un stalinien inconditionnel: il avait épousé Staline, comme il a ensuite épousé la France...
Alors que celui qui voyait clair dans ce temps-là, c'était Gide.
J'ai de l'estime pour la lucidité de Gide dans son voyage en URSS.
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Vous parlez avec beaucoup de tendresse des communistes grecs.
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F.
M.: Je ne pouvais pas, dans ce voyage, passer près du Mont Gramos sans évoquer les communistes grecs de la guerre civile, les partisans de Markos abandonnés à leur sort par les calculs de " realpolitik " de l'Union soviétique, lâchés par Tito, bombardés au napalm américain, massacrés par les royalistes que soutenaient les Britanniques...
C'est mon frère, qui était communiste et qui est mort à la Libération, à dix-neuf ans, qui m'a parlé du communisme quand j'étais gosse.
Pour moi, ce communisme-là, celui de mon frère et de ses camarades, je ne sais pas si c'est seulement une idée, un idéal, je ne l'ai pas vu réalisé, mais je l'ai vu en action chez les militants.
Je ne confondrai jamais les militants, qui ont lutté, dont beaucoup ont donné leur vie pour le communisme, avec les appareils.
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Vous parlez de ce prix Nobel de la Paix, d'Estournelles de Constant qui se trouve être un grand-oncle, et vous dites qu'aujourd'hui on l'aurait qualifié d'utopiste.
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F.
M.: Oui, je l'aime bien.
Il avait un nom à tiroirs, pas un sou, des ancêtres calvinistes émigrés en Suisse, il a épousé une Anglaise, marié une de ses soeurs à un Grec, une autre, ma grand-mère, à un égyptologue d'origine italienne...cosmopolite et en même temps très français.
Il a eu le prix Nobel de la Paix parce qu'il a été à l'origine de la Cour internationale de la Haye qui préfigurait la Société des Nations.
Si j'ai rencontré sa trace dans mon voyage, c'est parce qu'à l'issue des guerres balkaniques de 1912-1913 il a présidé une commission d'enquête sur les responsabilités des atrocités commises par les belligérants et sur les chances de paix.
Il a crapahuté dans la région ravagée par la guerre et le choléra: les Grecs (" berceau de notre civilisation ") pratiquaient la purification ethnique en Macédoine, les Bulgares étaient chargés de tous les crimes alors que les Serbes n'étaient pas en retard, sans oublier les Turcs.
Chaque puissance européenne avait ses protégés et soufflait sur le feu: la crainte de ces puissances, tout au long du XIXe siècle, ayant été de voir les peuples de la région se fédérer dans un grand ensemble...
Et si je parle d'utopie, c'est parce qu'en avril 1914, Paul d'Estournelles de Constant, dans son rapport qui reste le document fondamental pour qui veut comprendre l'histoire de la région, parlait de la nécessité d'aboutir à quelque chose comme les Etats unis des Balkans, sous peine de voir toute l'Europe sombrer dans la guerre...
Trois mois plus tard, c'était l'attentat de Sarajevo et la Première Guerre mondiale.
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Pourquoi ce choix des Balkans ?
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F.
M.: Au départ, je voulais visiter les pays de l'ancien bloc soviétique, que j'avais connus quand je faisais la revue l'Alternative qui essayait de comprendre les oppositions démocratiques de ces pays.
J'ai commencé par le Sud...
Cinq ans plus tard, j'y étais encore.
Dans les Balkans, les gens vous disent qu'ils sont au coeur de l'Europe.
En France, on voit les Balkans comme une banlieue lointaine.
On les voit comme les gens de la Place des Vosges voient La Courneuve.
Or, la vie et l'avenir de la France ne sont pas Place des Vosges, où il y a, c'est vrai, une des plus grandes concentrations au mètre carré de fric, de suffisance, de pouvoir décisionnel...mais la vie, l'avenir, c'est La Courneuve.
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La France.
Vous dites qu'il faut " regarder son pays à l'envers ".
Et puis, il y a dans votre livre cette belle citation d'Istrati...
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F.
M.: Je suis très impressionné par le degré d'incompréhension, peut-être jamais atteint, de la part d'individus suffisants, arrogants et prétentieux qui tiennent les leviers de la France.
Je ne comprends pas une telle absence d'intelligence chez des gens qui ont fait l'ENA, les grandes écoles, qui devraient avoir des compétences - ou peut-être sont-ils tellement imbus de leur compétences qu'ils ne voient ou n'écoutent plus rien - et qui font comme s'ils n'étaient pas responsables de ce qu'ils produisent: le désespoir.
Cela me fait peur.
Je sais qu'il y a aussi partout des gens porteurs d'espoir, qui luttent, mais toujours tellement vulnérables par rapport à cette " bêtise au front de boeuf " du pouvoir comme disait Mauriac.
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Il y a aussi une citation de Cioran très forte sur la violence comme fascination, idéal, comme destin, mais en même temps comme une dérision incroyable.
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F.
M.: Il y a une incalculable régression dans les rapports sociaux.
Rapports de violence dans l'entreprise, rapports de peur entre ceux qui ont du travail et ceux qui n'en ont pas, rapports d'incompréhension entre ceux qui ont des papiers et ceux qui n'en ont pas.
On est revenu avant Zola.
Dans l'imaginaire des nantis, il y avait autrefois la hantise des classes dangereuses: aujourd'hui, c'est celle de la représentation qu'ils donnent des banlieues.
Il y avait la hantise du péril jaune: aujourd'hui, c'est celle du déferlement des peuples affamés qui vont leur bouffer leur pain.
Alors, ils s'enferment.
Et qu'importe, après tout, que les Rwandais et les Burundais se massacrent: ce sont autant d'indésirables en moins.
Enfermons-nous toujours davantage, disent-ils: le reste du monde ne nous regarde pas, sauf pour y vendre nos merveilleux produits technologiques.
C'est toujours l'histoire d'une certaine idée de la France qui est en cause. A la fin de mon livre, je dis: c'est parce que je suis patriote que je hais les nationalismes. Aimer son pays, c'est exiger de lui ce qu'il peut donner de meilleur. Que la France ne se trahisse pas. J'ai milité contre les guerres d'Indochine et d'Algérie, parce que j'avais le sentiment de la trahison totale de notre Déclaration des Droits de l'Homme, et de la Résistance. Quel sens cela peut-il avoir, aujourd'hui, que la Bulgarie et la Roumanie fassent partie de la francophonie, si leurs habitants ne peuvent pas venir pratiquer le français ? Ce que je constate, dans mon livre, c'est que la francophonie est un leurre, un mensonge: réduite à une grosse meringue creuse qui rend artificiel et improductif le travail de toute institution culturelle française dans ces pays-là.
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L'air du large, plutôt que l'air du temps...
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F.
M.: J'ai toujours eu la chance de respirer et de faire respirer l'air du large: quand j'étais éditeur, par les livres de tous les horizons.
Aujourd'hui, en traduisant de trois langues: espagnol, italien et anglais.
Et par mes propres livres, en voyageant dans d'autres temps et d'autres espaces.n
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Portrait de l'homme qui marche, curieux des êtres et des choses
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Pas vraiment voyageur désinvolte, François Maspero, non, plutôt inquiet, c'est-à-dire lucide.
Sur la lame du rasoir.
Un homme en mouvement, curieux des êtres et des choses.
Les yeux et le coeur ouverts, à vif.
Il n'aime pas qu'on parle de lui comme d'un " passeur ": passeur de mots, passeur de frontières...c'est galvaudé, comme le Livre avec un grand L.
Ce qui est frappant chez lui, c'est la tendresse.
Je ne saurais dire pourquoi.
Peut-être le jeu de dominos qui va jusqu'au double-neuf, déniché dans un coin paumé d'Albanie ou de Macédoine, acheté pour Julia, sa fille, pour le plaisir égoïste de jouer avec elle.
Peut-être aussi sa manière de dire à Julia qu'il est anticommuniste, elle qui découvre le communisme dans la Condition humaine de Malraux, ou encore sa façon de parler du vin ou de son complice, Klavdij Sluban, alors là, quelle inquiétude quand il travaille ! Il est des discours humanistes lénifiants, suffisants et condescendants." Vas-y, on n'est pas des bouffons ! ", rétorquerait-on à La Courneuve.
Lui, dit que c'est dans les banlieues que sont la vie et l'avenir de la France.
Cette France qu'il aime tant, et qu'il regarde à l'envers.
Quand il en parle, son regard bleu se porte au loin, là où il va chercher ses mots, et sa main qui tient un petit cigare tremble un peu.
Un homme qui marche.
Le bout de l'humain, c'est le bout du monde.
Avec Gérard de Nerval, l'ombre de Chateaubriand, la Roumanie de Cioran.
Et puis, cette résurrection d'Istrati, que je ne connaissais pas, découvert agonisant un petit matin, macérant dans son sang, avec, dans sa poche, une lettre adressée à Romain Rolland.
Il fut sauvé du suicide et publié, connut la gloire, voyagea en URSS.
Au bout de deux ans, il écrivit une lettre au KGB: " Ce qui se passe est monstrueux et vous ne le savez pas." Puis les trahisons, et la mort dans le dénuement.
Touchant et magnifique Istrati.
Un peu de naïveté troublante, mais une lucidité lumineuse.
C'est sans doute pour cela qu'avec Maspero je mélange tout.
Un entretien qui n'en est pas un, plutôt une rencontre, un voyage.
Mais de ces voyages dont on met du temps à revenir.
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Itinéraire du lecteur
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François Maspero vient de publier: Balkans-transit (photographies de Klavdij Sluban), Seuil, 397 p., 149 F.
Il a aussi publié :
le Sourire du chat, Seuil 1984 ;
le Figuier, Seuil 1988 ;
les Passagers du Roissy-Express (photographies d'Anaïk Frantz), Seuil, 1990; l'Honneur de Saint-Arnaud, Plon 1993 ;
le Temps des Italiens, Seuil 1994 ;
la Plage noire, Seuil 1995.
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