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Analyses
Par Jean-Paul Jouary |
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Débat entre Julia Kristeva* Elisabeth Roudinesco** David Wizenberg*** animé par Arnaud Spire Voir aussi Viennent de paraître |
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C'est en 1896 que Freud créa le mot psychoanalyse pour désigner l'ensemble de découvertes, démarches et pratiques auxquelles son nom reste attaché.
C'est pour célébrer le centenaire de ce qui allait devenir " la psychanalyse " que la dernière fête de l'Humanité prit l'initiative d'un débat public qui apparut très tôt comme un événement: sous l'impulsion de l'animateur, le philosophe Arnaud Spire, des centaines de personnes suivirent ce débat, et des dizaines d'interventions de la salle contribuèrent à son intérêt (et sa durée).
Dans l'impossibilité de tout publier de ces heures d'échanges, cette sorte de compte-rendu permettra aux lecteurs d'en connaître les moments forts.
Autour du micro, il y avait Elisabeth Roudinesco, Julia Kristeva et David Wizenberg.
Pour ouvrir le débat, Arnaud Spire rappelait que, depuis le vivant même de Freud, la psychanalyse a toujours connu divisions, implosions, discussions difficiles et que, de son côté, le Parti communiste français a entamé la critique de son passé, du temps où, prétendant régenter la société, il se permettait d'intervenir en tant que parti dans ces discussions, sous des formes parfois si grossières que toutes les séquelles n'en ont pas disparu. Après avoir évoqué l'arrivée de Freud à Paris, sa rencontre avec Charcot, l'étude du cas Annah O., ses réflexions sur l'hystérie, il donnait la parole à ses invités. Elisabeth Roudinesco rappelait alors l'arrivée de Freud à Paris en 1885, la façon de soigner alors les malades hystériques par l'hypnose, c'est-à-dire en les endormant par le regard, la gestation progressive de la psychanalyse à travers la méthode cathartique, idée antique de " purger les passions ". Le patient n'est plus endormi, il parle seul de ses problèmes. Freud attribue l'innovation à son collaborateur viennois Breuer, qui pourtant l'abandonne quand Freud la privilégie. L'invention de la psychanalyse substitue la parole consciente au sommeil. C'est cette histoire que Julia Kristeva reprenait, qualifiant cette invention de " purification de l'âme par la parole ", dans une tradition complexe qui passe par l'Antiquité, les religions, une foule de pratiques diverses, l'intérêt des juifs pour l'interprétation " comme moyen de lever les malheurs et les malaises "." Il y a le moment inaugural où Freud se rend compte que le langage a des pouvoirs sur le corps, à travers ses travaux de neurologue, et son écoute des patients. Il assigne au langage un levier dans le développement du psychisme et de la relation interpersonnelle." Et d'évoquer les travaux sur l'aphasie de 1891, sur l'hystérie en 1895-96, et son ouvrage l'Interprétation des rêves, premier livre psychanalytique, et " le plus abouti ". Ainsi, " s'il y a une origine de la psychanalyse, celle-ci est constamment remise en cause, en évolution, en invention ". Ainsi, il faut attendre les années 1912-1914 pour que Freud réalise les limites de la parole: " les gens résistent, ils racontent mais...cause toujours ! Le malheur ne se lève pas ". Dès lors, Freud n'abandonne pas la psychanalyse mais la développe encore. Il articule le langage avec la biologie des pulsions, il incorpore le darwinisme, " sans pour autant abandonner ce qu'il va appeler l'essence supérieure de l'homme qu'est le langage ". Julia Kristeva ajoutait que cette évolution ne pouvait s'achever: " Mes patients sont-ils les mêmes que ceux de Freud ? N'y a-t-il pas de nouvelles maladies de l'âme ? Par exemple, certains patients sont dans l'image, dessinée ou médiatique, sans connaître le sens de l'image. L'appel à la psychanalyse, dans ce cas, consiste à vouloir reconstituer l'espace psychique, sortir du colmatage de l'image, creuser le for intérieur, reconstituer les capacités verbales... Il y a ainsi une évolution de la psychanalyse comme un ensemble complexe qui touche la langue mais aussi les passions, la pulsion, le biologique. Freud a laissé une conception extrêmement riche de l'humain, que les approches actuelles sont parfois très loin de toucher." David Wizenberg, reprenant l'invitation initiale d'Arnaud Spire, soulignait la nécessité que le débat aborde le problème des rapports des communistes avec la psychanalyse." Une histoire douloureuse; on ne peut dire "la page est tournée" comme l'Eglise dit "Galilée n'est plus excommunié". Par exemple, on pourrait se poser la question de savoir si la psychanalyse peut aider à comprendre pourquoi la psychanalyse a pu être si strictement condamnée par les communistes, même si ces résistances vont bien au-delà des communistes. Les dialecticiens comme Marx ne prédisposaient pas à de tels blocages. Ce débat m'intéresse..." Avant d'en venir à cette question, Arnaud Spire invitait ses invités à éclaircir quelques notions qui demeurent souvent confuses dans le grand public; par exemple, la distinction entre psychiatrie et psychanalyse. Elisabeth Roudinesco précisait alors que " la psychiatrie est une branche de la médecine qui depuis Pinel, il y a deux siècles, s'occupe de "la folie", des maladies mentales, et en a opéré la classification. C'est avec la Révolution française que naît l'idée que pour soigner la folie il faut la considérer comme une maladie. On crée alors l'asile, c'est-à-dire l'enfermement. Freud n'était pas psychiatre mais neurologue; il a commencé à soigner les maladies nerveuses (et non mentales) des gens qui, dans la vie quotidienne, n'étaient pas considérés comme des fous qu'on devait interner à l'asile. Vous, moi, ce qu'il appelait la psychopathologie de la vie quotidienne. A Vienne, à la fin du siècle dernier, régnait en particulier l'hystérie: des femmes se révoltaient parce que leur corps était soumis à une oppression particulière. Un cri du coeur, l'hystérie. C'est à ce propos que Freud a créé cette nouvelle méthode, non psychiatrique. Mais sa découverte a eu des répercussions en psychiatrie, et beaucoup de psychiatres sont devenus psychanalystes.". Elisabeth Roudinesco raconte ensuite comment en cette fin de XXe siècle la psychiatrie est envahie par la pharmacologie, cette " camisole chimique ", qui peut certes supprimer la souffrance, mais jamais guérir tout le malaise psychique, puis elle en vient à la question du Parti communiste." Pourquoi la psychanalyse a été la bête noire des régimes communistes, pourquoi ceux-ci l'ont d'ailleurs supprimée dès les années trente ? D'abord parce qu'il n'y avait pas la liberté d'association, et que la psychanalyse suppose des institutions libres et non d'Etat. Ensuite, parce qu'elle suppose la liberté du sujet, la liberté de parler. Elle est toujours le symptôme de la démocratisation d'un pays. Ce fut impossible dans ces régimes, comme par exemple dans les régimes islamistes. Mais elle peut aussi être en danger aux Etats-Unis, à cause de l'ultra-libéralisme et la croyance en une guérison purement pharmacologique. Dans une belle phrase, Lacan disait que pour avoir accès à son inconscient qui empêche d'être libre de soi, encore faut-il être libre de le dire ! Quant au PCF, il a été amené à condamner la psychanalyse en 1950, et en même temps de nombreux psychiatres communistes sont devenus psychanalystes..." David Wizenberg intervenait à son tour sur les rapports entre psychiatrie et psychanalyse: " une société se crée des moyens de défense contre ce qu'on appelle les maladies mentales, et c'est en son nom que fonctionne la psychiatrie. D'une certaine manière, la psychanalyse fonctionne de façon diamétralement opposée, à partir d'une analyse personnelle, en rupture possible, autorisée, avec du social. Elle est du côté du sujet, même si elle a pu être parfois mise au service de la société, d'un modèle de normalisation, aux Etats-Unis mais aussi à l'échelle internationale. C'est contre quoi Lacan a mené son combat historique dans les années cinquante. C'est pourquoi les difficultés des communistes avec la psychanalyse ne me semblent pas se réduire à la question du totalitarisme. Il faudrait un jour avoir un débat qui permette d'aller plus loin sur ce problème..." Julia Kristeva intervient sur les deux aspects de la discussion." Freud nous a ouvert une voie qui consiste à dire que l'espace psychique n'est vivant que s'il est révolté, s'il revient sur son passé, s'il parvient à se transformer. Tout cela suppose une expérience de renouveau constant, qui est l'expérience analytique. La psychiatrie, elle, normalise le sujet. Elle tente de mater l'individu qui gêne, tandis que la psychanalyse essaye de faire du malaise psychique une créativité, une possibilité de renaissance. On comprend que les institutions religieuses ou dogmatiques aient quelque chose à dire contre elle. Ces menaces contre la psychanalyse sont visibles, connues. Celles que comportent les sociétés libérales, américaine ou même française, apparemment démocratiques, sont moins visibles: à coups de médicaments, on va vous bombarder le corps, et ne plus en parler." L'erreur des mouvements psychanalytiques a été souvent d'oublier le dualisme freudien, complexe, qui ne nie pas le biologique et en même temps affirme que l'essence supérieure de l'homme passe par le langage. Certains ont ignoré le biologique pour faire ce que Lacan appelait de la "linguisterie". Moi qui ai travaillé avec des malades déprimés à la Salpétrière, je sais que certaines situations, graves, nécessitent des thérapies neuroleptiques ou même électriques; mais cela soulage sans toucher les causes. J'ajoute que le langage en général ne suffit pas plus: il faut chercher et trouver le langage du sensible. L'acte analytique est une histoire amoureuse, faite de vrais discours et de transferts, ce qu'un psychiatre en tant que tel ne fera pas." C'est alors qu'Arnaud Spire engage la seconde partie du débat, sur les rapports des communistes français avec la psychanalyse." Le moins que l'on puisse, dire c'est que le parti qui se revendiquait de la classe ouvrière ne s'est pas massivement intéressé au freudisme. Pourtant Georges Politzer, avant de devenir communiste, y avait travaillé, comme Henri Wallon, au début des années trente. Sans même parler de la période 1949-1950, le PCF n'a pas favorisé le débat sur la psychanalyse. Et quand paraît une partie de la Révolution sexuelle, de Wilhelm Reich, un anti-freudisme communiste se constitue contre le freudo-marxisme..." Elisabeth Roudinesco intervient alors pour distinguer les directives du PCF et ce qui se passait à la base, où ces directives n'étaient pas forcément suivies - elle cite Lucien Bonnafé, qui signe le texte de 1949, mais continue de pratiquer la psychanalyse ! - ce qui à ses yeux explique l'évolution ultérieure, avec Louis Althusser notamment. Elle ajoute que, si les communistes français ont été d'un anti-freudisme épouvantable, les freudiens furent d'un anticommunisme épouvantable aussi. Elle raconte le drame de Reich, qui fut exclu des deux camps en même temps en 1934, et l'internationale freudienne, qui fut plus anti-communiste qu'anti-nazie, avant d'être liquidée par les nazis, et poursuit: " Le PCF étant dans un pays où il y avait un extraordinaire développement du freudisme, il a bien dû se débrouiller avec cette réalité. Et quand Politzer devient anti-freudien féroce et d'un stalinisme effarant, il l'est plus que la direction de son parti, qui n'en demandait pas tant. Et puis enfin, l'ennemi numéro un de la psychanalyse, partout, c'est d'abord l'extrême-droite..." Arnaud Spire retrace alors le long processus qui, de la condamnation du freudisme de 1949-1950 par le PCF, a conduit à l'article de Louis Althusser sur Lacan dans la Nouvelle Critique en 1964, qui fut " un signe tangible que le temps des excommunications était en train de passer ", puis aux années 70, au Congrès de Tbilissi, en Géorgie, sur l'inconscient..." Moi aussi, je veux bien défendre le PCF, je trouve ça bien ! (rires dans le public), mais qui peut dire que sa position a été absolument sans influence au-delà de nos frontières ? ". Et il évoque une histoire personnelle: " moi j'ai été de ceux qui, sans doute pris par le zèle d'un Politzer ou d'autres, ont longtemps lu à l'envers ce que Marx avait écrit sur les rapports entre individu et société. Alors qu'il écrit que le développement de chaque personnalité conditionne le développement des sociétés, j'entendais que pour lui, pour transformer les individus, il fallait attendre que la société soit transformée. Par curiosité, un jour, j'ai vérifié que cette fausse version, nous l'avons écrite ! Alors la responsabilité est-elle en haut ou à la base, je ne sais, mais cette fausse phrase, tout le monde a pu la lire..." Un long débat s'ensuit avec le public (cf.encadré), au cours duquel Elisabeth Roudinesco déplora qu'on en soit arrivé à une situation " où la demande sociale ne favorise pas le discours psychanalytique. Si nous sommes ici ensemble, c'est parce que c'est la fête de l'Humanité: il n'y a pas une place publique en France, qui peut ouvrir un débat sur la nécessité de la psychanalyse pour rendre les gens libres. Pourquoi ? parce que personne ne veut que les gens soient libres ". Au milieu de diverses interrogations, celle d'une personne qui demandait ce que pouvait être l'" utilité de la psychanalyse pour les militants communistes " entraîna une première réponse, sous forme de question, de David Wizenberg: " demandez-vous un outil de plus pour augmenter votre efficacité au service d'un programme, ou bien attendez-vous de la psychanalyse qu'elle vous aide à accéder plus finement à une humanité, à la perception du fonctionnement de l'autre ? Dans cette dernière hypothèse, la psychanalyse peut vous aider y compris à modifier le programme, votre façon de poser les questions (applaudissements). La psychanalyse est anti-fasciste, a-t-on dit, mais on dit aussi que le marxisme est dialectique...pour autant les marxistes le sont-ils toujours ? Il y a bien eu des moments où les communistes ont pris des positions contre des avancées concernant les femmes, l'avortement, et ils peuvent avoir des comportements contradictoires dans leur vie privée. Le communiste est quelqu'un qui s'engage dans un travail de révolte sociale parfois lourd à porter. C'est fatigant ! Et cette fatigue quotidienne peut rendre un peu faible dans d'autres domaines. L'histoire des communistes et celle des psychanalystes montrent cette difficulté à assumer cette position de révolte en tous domaines. Mais ce questionnement sur la révolte, dont s'occupe la psychanalyse, intéresse tout le monde. Et puis, entre les communistes et les psychanalystes, l'un des problèmes fut une certaine conception objectivante de la science, de l'individu comme résultat de la lutte des classes, etc. Beaucoup de questions restent ouvertes, que les communistes doivent retravailler pour que la psychanalyse leur soit utile." Julia Kristeva, pour sa dernière intervention, répond d'abord à une femme qui a posé une question sur les médicaments et les électrochocs." J'ai des patients, en analyse, qui sont eux-mêmes psychiatres et qui sont choqués par la recrudescence des pratiques sismographiques et autres traitements électriques. Il faut dire que dans certains cas on ne peut les éviter. Je me suis trouvée dans une telle situation, un jour, lorsqu'un ouvrier est arrivé à l'hôpital à la suite d'un choc psychique dû à un deuil. Il était comme paralysé, immobile, incapable de parler. Il n'était donc pas question d'entreprendre un traitement psychanalytique, et la chimie n'y pouvait rien. La seule solution provisoire était l'électrochoc. Je ne dis pas cela pour généraliser cet usage, mais pour expliquer que dans certaines situations il est inévitable. A partir de là, il faut questionner cette pratique psychiatrique et voir dans quelle mesure elle est généralisée. Il faut peut-être aussi reposer la question du déclin de la formation psychanalytique des psychiatres, qui font de plus en plus de cures comportementalistes, cognotivistes, etc., mais de moins en moins de psychanalyse. Cela dit, une fois que la personne est passée par les électrochocs, le problème n'est en rien réglé, et c'est là que commence le rôle du psychanalyste. Car on a soulagé, on a fait sortir de l'état paralysé et muet, mais on n'a pas levé les causes qui conduiront à des malaises analogues. Malheureusement, ce qu'on ne fait pas aujourd'hui, c'est ce qui doit suivre les électrochocs." Julia Kristeva répond ensuite à une question sur le concept d'inconscient, en rappelant que ce fut quelque chose de construit, en constante évolution, et jamais quelque chose allant de soi." La recherche psychanalytique est très diverse et vivace. Par exemple, il existe bien des tentatives de penser le pré-psychique, d'introduire dans l'inconscient tout ce qui est d'ordre biologique, d'ouvrir l'histoire, des aspects politiques, etc. Les chercheurs n'en restent pas à la notion d'inconscient de 1900." Puis elle aborde la question tant soulevée par le public, des rapports des communistes avec la psychanalyse. Que peut faire le militant communiste de la psychanalyse ? Je répondrai par une boutade: le militant peut se demander quelle est la dépression qui l'a conduit à adhérer (rires et applaudissements). Et la seconde question rejoint celle que Proust et Hannah Arendt (qui était une lectrice de Proust) se posaient: comment se fait-il qu'en France la question de Hamlet "être ou ne pas être" soit devenue "en être ou ne pas en être" ? Autrement dit, la question "Qui suis-je ?" est devenue une question d'appartenance à un clan. Tout le monde veut avoir une identité, mais ce n'est pas une identité personnelle. C'est le "je suis féministe", "je suis homosexuel (le)", "je suis corse", "je suis lepéniste". Cela me ramène à la question du monsieur, et je lui demande à mon tour: s'il ne pouvait pas "appartenir", où irait son désir ? C'est peut-être une question qu'un membre du Parti communiste pourrait se poser, tout en continuant à adhérer, car la question d'" en être" est une question de liens." Une personne posait le problème de la différence entre l'individuel et le social; je ne ferai pas une aussi nette différence, car je crois que l'individuel, c'est déjà du social. L'analyste s'intéresse à la question de l'être, mais laisse entière la liberté du sujet pour décider que faire du "en être". Vous, si vous êtes militant, vous êtes dans une optique d'" en être". Tant mieux pour vous, c'est une solution, peut-être provisoire, peut-être pour toute la vie. Mais si vous imaginez, un jour, que vous pouvez ne pas "en être", que ferez-vous de vos désirs ? C'est une bonne question, car ça permettrait d'" en être" avec plus de lucidité et peut-être plus de sens critique." Enfin Julia Kristeva concluait par quelques mots sur la révolte de la démarche analytique, et la révolte de la démarche communiste." Je suis de ceux qui ont traversé, dans ma jeunesse, les mouvements communistes, puis je m'en suis écartée. Je trouve aussi qu'on est en train de fermer une parenthèse, celle du discrédit du communisme. Vous savez autant que moi qu'il y a mille raisons à ce discrédit. Néanmoins, en considérant l'histoire de ce pays, et celle de l'Europe, je crois que nous appartenons, nous les analystes, et certains communistes - disons les communistes moins les staliniens - à un courant qui est la pensée du négatif. Cette pensée du négatif est un des bons côtés de notre civilisation (en le valorisant on pourrait être à la fois national et européen). Par pensée du négatif, j'entends l'interrogation, l'inquiétude, la contestation, la révolte; cela consiste à ne pas se contenter des valeurs et des réponses acquises. Cette tradition remonte à Platon: il y a l'être, je peux interroger l'être, ça donne lieu au dialogue, à la prière chrétienne." On dit souvent que les analystes sont une version laïque des catholiques, et les communistes des cathos décolorés. Il y a quelque chose d'intéressant dans cet amalgame, qui est généralement fautif. Dans la démarche qui conduit une personne en analyse, il y a une interrogation. Dans la démarche de celui qui prend sa carte au parti, il y a ce mécontentement, des questionnements, ce souci d'interroger, de se cramponner. Celui qui adhère se dit "ça y est, j'ai trouvé". S'il ne se pose plus de questions, cela donne la dérive des dogmatismes qu'on a connus dans le passé. Dans une analyse, l'individu apprend la nécessité de l'éternel questionnement et, lorsqu'il arrive à la fin de l'analyse, le lien est rompu, contrairement à ce qui se passe avec les obédiences religieuses, y compris les plus respectueuses. Mais bien sûr, chacun peut avoir en tête bien des exceptions..." Il appartenait à Elisabeth Roudinesco d'intervenir la dernière: " Tout Freud est dans le travail du négatif, dans l'inacceptation au fond de quelque chose qui est donné. Pourquoi va-t-on voir un psychanalyste ? Parce qu'on n'est pas content soit de ce qu'on est, soit de la manière dont on le vit. Et je crois que c'est pour cela qu'entre nous il y a toujours eu ces liens. Beaucoup de communistes se sont fait analyser, d'après ma pratique. Il y a une histoire commune entre, disons, ce qu'a pu être la diaspora des communistes, les interrogations du marxisme, et l'histoire de la psychanalyse. Ce sont deux internationales, dans nos deux histoires il y a des juifs, et puis il y a ce travail du négatif, cette révolte dont parle Julia. Et cette communauté entre ces deux histoires, se retrouve aussi dans la pratique. Pourquoi ? Parce que, tout de même, même s'il y a beaucoup de psychanalystes de droite, individuellement, la psychanalyse a toujours été portée par des valeurs de gauche." La psychanalyse vient du nietzschéisme, de quelque chose qui est critique, qui soupçonne, qui est porté par des valeurs de progrès critique, même si elle n'adhère pas aux utopies qu'ont pu développer les communistes, à l'idée que "l'homme est bon", etc. On ne peut imaginer être psychanalyste et être contre le droit à l'avortement, contre les valeurs qui ont été celles de la libération des sujets. Donc, sur ce plan-là, on se retrouve toujours du côté de cette gauche - et je ne parle pas ici d'opinions politiques personnelles." Un des drames de l'émigration forcée des psychanalystes d'Europe, à cause du nazisme, a été, aux Etats-Unis, cette théorie de l'adaptation que Freud avait critiquée avant Lacan. Il accusait la psychanalyse américaine d'être la bonne à tout faire de la psychiatrie. Cette obligation des psychanalystes à s'intégrer à une société où régnait le communautarisme, le libéralisme politique, a fait que la psychanalyse y a perdu ce sens de la révolte. Quelqu'un a posé une question sur l'Argentine. Si le mouvement psychanalytique y est si fort, c'est parce que dans ce pays la psychanalyse a dû à la fois se battre contre la dictature, et que tous les mouvements psychanalytiques ont réussi à s'intégrer, tout en contestant le modèle nord-américain. Je crois encore une fois que la psychanalyse ne peut être portée que par les valeurs de gauche." Arnaud Spire devait alors convaincre le public que le débat, qui avait largement débordé le temps imparti, ne pouvait se poursuivre, sinon après, ailleurs, par l'engagement de chacun de contribuer à ce qu'il fasse boule de neige. De longs applaudissements répondaient positivement à cette invitation. Quant à l'auteur de ce compte-rendu, il espère y avoir contribué en le portant à la connaissance des lecteurs, convaincu de l'extrême importance pour tous ceux qui agissent pour la libération humaine, de comprendre et détruire les obstacles qui purent (et peuvent encore) les priver de l'apport irremplaçable - et révolutionnaire par essence - de la psychanalyse.n
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| Compte rendu par Jean-Paul Jouary |
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* Les plus récents ouvrages, théoriques et littéraires de Julia Kristeva sont Sens et non-sens de la révolte (Fayard, 1996), Possessions (Fayard, 1996), le Vieil Homme et les loups (LGF, 1996), les Nouvelles Maladies de l'âme (LGF, 1997). ** Ces dernières années, Elisabeth Roudinesco a notamment publié: Jacques Lacan, esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée (Fayard, 1993), Généalogies (Fayard, 1994), Histoire de la psychanalyse en France (2 volumes, Seuil, puis Fayard, 1994), Dictionnaire de la psychanalyse, en collaboration avec Michel Plon (Fayard, 1997). *** * Pédopsychiatre et psychanalyste, membre de la direction d'Espaces Marx.
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Viennent de paraître
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Friedrich Engels, savant et révolutionnaire.
Les actes du Colloque international tenu sous ce titre en octobre 1995 viennent de paraître aux PUF.
Regards avait déjà publié l'essentiel des contributions de Georges Labica et de Lucien Sève.
C'est l'ensemble des travaux, d'un intérêt exceptionnel, qui se trouve désormais disponible.
A la trentaine de communications prononcées, les éditeurs ont ajouté un aperçu biographique d'Engels et la bibliographie la plus complète disponible du collaborateur de Marx.n
Marx après les marxismes (tome 1: Marx à la question).
Cet ouvrage collectif propose douze interventions (D.
M.
Vincent, C.
Preve, M.
Löwy, L.
Sève, A.
Tosel, M.
Vakaloulis, T.
Andréani, etc.), qui explorent sans complaisance quelques grands thèmes qui ont façonné la portée de la pensée de Marx jusqu'à nous (édition l'Harmattan).n
Deleuze.
Alain Badiou approfondit sa propre pensée en lisant Deleuze (l'Etre, l'Un, le Temps, le Hasard, le Virtuel...), comme Deleuze avait su former sa pensée dans la lecture des philosophes et écrivains.
Alain Badiou ajoute en fin d'ouvrage quelques textes de Deleuze qui éclairent son propos (éditions Hachette).n
Les Lois du chaos d'Ilya Prigogine.
Les éditions Flammarion publient deux conférences données à Milan, en 1992, par l'un des phares de la nouvelle pensée planétaire.
Un texte fondamental, sans doute le plus accessible pour les non-spécialistes, qui vient compléter la Fin des certitudes (éditions Odile Jacob, 1996).n
Fait et à faire, de Cornélius Castoriadis.
Les éditions du Seuil publient les écrits que l'auteur a consacrés ces dernières années à la philosophie et la psychanalyse.
Freud y côtoie Aristote, et Kant, Merleau-Ponty.
Une pensée riche et stimulante qui jamais ne se clôture en système.n
La Reconstruction des identités communistes (M.
Bertrand, G.
Campagnolo, O.
Le Guillou, E.
Duflo, P.
Serne).
Cet ouvrage collectif explore quelques aspects du communisme d'après les effondrements en Europe de l'Est.
Au coeur des travaux, le PCF, le PCUS, et la dissolution du PCI (éditions l'Harmattan).n Georges Canguilhem, par François Dagognet.
Un essai stimulant sur l'itinéraire de ce " philosophe de la vie ", qui contribua à épurer l'histoire des sciences des scientismes divers, et mit la biologie et la médecine à l'épreuve du mouvement du vivant lui-même (éditions Synthélabo).n
Naissance du psychanalyste, par Léon Chertok et Raymond de Saussure.
Les auteurs retracent la genèse de la psychanalyse freudienne, genèse elle-même insérée dans les réflexions qui, un siècle durant, l'ont rendue possible.
Les éditions Synthélabo rééditent cet ouvrage, paru en 1973 aux éditions Payot.
L'une des références obligées, en ce centenaire du concept d'inconscient.n
Freud avant Freud, d'Ola Anderson.
Autre ouvrage essentiel sur la même question, paru en Suède en 1962, traduit par Sylvette Greize, et présenté par Elisabeth Roudinesco et Per Magnus Johansson.n
Guillaume d'Ockham, de Joël Biard.
L'auteur, traducteur d'Ockham et spécialiste de la philosophie du XIVe siècle, parvient à mettre la pensée d'Ockham à la portée d'un public qui dépasse les seuls chercheurs.
Peu à peu, l'image d'un Moyen Age muet, comme en attente de l'âge classique, fait place à celle d'un riche processus de formation d'idées nouvelles (éditions PUF).n
Introduction à l'Emile de Rousseau, de Yves Vargas.
L'Emile de Rousseau, comme bien des ouvrages majeurs du XVIIIe siècle français (la Lettre sur les aveugles, de Diderot, par exemple) peut paraître confus, peu structuré.
Aussi, fait-on trop souvent l'économie de sa lecture au profit de quelques extraits et d'une poignée d'idées toutes faites.
Yves Vargas propose un itinéraire précis dans cette oeuvre, et en révèle l'exceptionnelle richesse philosophique.
Bien des analyses rousseauistes sur la nature, l'éducation, la femme, la famille, la religion, y trouvent une expression philosophique de grande cohérence.
Un glossaire, un résumé précis, une bibliographie et un index achèvent de faire de cet ouvrage la meilleure introduction à l'étude de l'Emile (éditions PUF).n
Sélection réalisée par Jean-Paul Jouary
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