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Cannes
Par Luce Vigo |
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Entretien avec Claire Simon * |
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Le Festival de Cannes s'empare de l'actualité cinématographique.
Mais la vie dans la cité continue à rester au premier plan.
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Vous venez de terminer un film de fiction, Sinon oui.
Il n'a pas encore de distributeur, est-ce que le Festival de Cannes, dont on fête cette année le cinquantenaire, peut y aider ?
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Claire Simon : Je l'espère.
Je ne suis pas allée très souvent à Cannes mais ce que j'aimais c'est que l'on y voyait énormément de films, hors compétition officielle.
Mon premier court-métrage, Madeleine, a été montré dans une sélection à part.
Quand j'y suis retournée quelques années après, j'ai eu l'impression d'un mouvement inverse, que les gens n'allaient voir que l'officiel.
Cannes a un côté " foire ", un peu vulgaire.
Je trouve ça bien, d'autant plus que c'est quand même un festival d'art et d'essai bien que l'on fasse croire aux gens que c'est un festival commercial.
Mais aucune grosse machine n'y va pour ne pas mettre de l'argent en péril sur un jugement.
C'est le seul festival où on a l'impression que le business et l'art se mélangent.
Nous, les cinéastes documentaristes, nous rêvons que nos films aillent à Cannes, qu'ils soient vus dans la masse de la foire.
Peu de documentaires de cinéma y sont présentés, surtout, je pense, lorsqu'ils n'ont pas été produits avec l'argent du CNC (Centre national de la cinématographie).
Mais avoir un film en sélection à Cannes fait vivre à l'auteur une grande souffrance.
C'est du business, il faut le prendre comme tel, mais pas seulement du business: c'est une vitrine Art et Essai qui se présente comme une foire, mais c'est une foire de cinéma mondiale.
Je préfère ça à certains festivals chics d'auteurs ou aux endroits qui sont purement du marché.
On pourrait dire que votre itinéraire est un peu particulier...
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C.
S.: Généralement, on fait un court-métrage pour pouvoir ensuite en écrire un long et le déposer à l'avance sur recettes.
J'ai fait, sciemment, le chemin inverse.
Je trouvais très déprimant - c'est très orgueilleux de ma part - l'idée de faire comme les autres, c'est-à-dire de demander l'autorisation de faire un " vrai " film, avec la respectabilité sociale que cela suppose.
J'ai toujours essayé de rentrer dans les failles que je pouvais voir, d'essayer d'envisager de nouveaux territoires qui me donnent, à chaque fois, l'impression de faire du cinéma pour la première fois.
Parce que je crois que le cinéma est un art de pionnier.
Et j'ai été terrorisée de faire Sinon oui parce qu'il entre plus dans la norme, qu'il échappe plus difficilement à l'idée d'un certain calibrage.
Je me suis aperçu que dans les commissions du CNC les projets qui étaient soutenus - j'ai moi-même fait partie, comme suppléante, d'une commission d'aide au court-métrage et c'était très intéressant - répondaient à une espèce de concept, très dangereux, d'authenticité qui, le plus souvent, est un leurre.
Dans mon film de fiction, j'ai aimé travailler l'histoire, et pas sa signification.
J'ai essayé d'éviter de jouer sur l'idée d'une fausse vraisemblance.
Sinon oui pose la question du passage à l'acte, comment il advient, sans préméditation.
C'est un film sur la passivité qui, aujourd'hui, gagne du terrain.
Je l'ai tourné, en complicité avec Richard Copans, en prenant le maximum de risques au moment du tournage, sans préparation.
On arrivait le matin, je savais ce que j'allais tourner, avec quels acteurs, mais pas comment on allait tourner.
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Vous avez participé au mouvement des cinéastes contre les lois Debré.
Le collectif s'est dissous, des initiatives individuelles ont été prises par certains d'entre vous.
Par exemple, vous avez été de ceux qui ont contribué à l'existence d'un film de trois minutes, largement diffusé dans les salles de cinéma: Nous, Sans-papiers de France..
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| C. S.: Nous étions nombreux à chercher comment réagir. Je pense que beaucoup de gens font des films parce que c'est la seule façon qui leur paraît adéquate d'agir. J'ai réalisé Coûte que coûte parce que j'avais envie, absolument, de faire un film qui parle à la fois du travail et de l'argent et aussi de mes copains qui sont arabes en France, sans être prise en otage par des discours qui ne me plaisaient pas. Pascale Ferran et Arnaud Desplechin ont trouvé un acte qui s'appuyait sur un travail de juriste et qui disait que nous ne pouvions pas être des délateurs. C'était très bien pour démarrer et cela a permis à beaucoup de cinéastes de se connaître, surtout les cinéastes de fiction. Car, dans le documentaire, nous nous connaissons bien, nous réfléchissons ensemble. Nous sommes la minorité impossible qui a le moins droit au respect, aux sorties en salles. Mais nous faisons du documentaire pour des raisons politiques, pour dire notre rapport au monde. Le collectif des premiers signataires s'est dissous parce qu'il ne voulait pas fonctionner de manière démocratique, et refusait de se structurer de peur de devenir une organisation politique. L'information ne circulait pas vraiment. En fait, c'était un groupe de gens qui se retrouvaient au bas d'une pétition. De là est née l'idée d'autres initiatives: Jeanne Labrune a invité, en son nom et avec l'aide de certains, le troisième collectif à s'exprimer au Trianon. Et une dizaine d'entre nous avons proposé au Collectif de Saint-Bernard de faire un film, si cela les intéressait. Car ce qu'ils ont à dire ne passe jamais, ou passe par le filtre de TF1 ou des journaux. C'est toujours un point de vue " sur", jamais ce qu'ils ont à dire. Sans doute n'ont-ils pas toujours maîtrisé l'image que l'on donne d'eux. Des gens pensaient qu'ils étaient sans maison, qu'ils se réfugiaient dans l'église à cause de cela. Alors qu'ils étaient en situation de non-droit. Il fallait sortir du discours humanitaire qui rend l'autre muet, qui produit de l'aphasie. Donc, après avoir manifesté derrière les sans-papiers en disant: nous, les Français nous ne sommes pas solidaires, en tant que citoyens, d'une loi scélérate qui nous oblige à nous renier dans notre position morale, humaine, minimale, il fallait leur donner la parole. On leur a dit: " Ce que nous pouvons faire en tant que cinéastes, c'est un petit bout de travail gratuit, que tout le monde s'y mette, les producteurs, les industries techniques, les réalisateurs pour coproduire et réaliser un film dont on tirerait 450 copies." C'est un plan fixe, une porte-parole des sans-papiers de Saint-Bernard, une jeune militante, lit leur propre manifeste qui se termine ainsi: " nous ne sommes pas des clandestins, nous apparaissons au grand jour." Je pense que ces paroles donnent une grande émotion et permettent aux gens de percevoir enfin la situation autrement que du côté de l'humanitaire. |
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* Cinéaste documentariste (les Patients, Récréations, Coûte que coûte), elle vient de terminer un premier long-métrage de fiction, Sinon oui. |