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Cannes
Par Franck Cormerais |
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Entretien avec Pierre Salvadori * |
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Un regard sur le Festival de Cannes par un cinéaste qui n'y est jamais allé.
Refus des préjugés et des conventions, comme dans ses films.
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Qu'est-ce que représente le Festival de Cannes pour un jeune réalisateur ?
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Pierre Salvadori : Lorsque l'idée de ce métier est arrivée, Cannes me paraissait être un lieu de reconnaissance où les gens de cette profession se côtoyaient.
Quand on veut faire du cinéma, on a parfois ce sentiment qu'il y a le monde de ceux qui travaillent et que la manière d'y parvenir est mystérieuse.
Je ne savais pas comment opérer.
Cannes représentait, d'une façon exacerbée, l'accession à ce milieu, la réussite, être réalisateur.
Ma vision des choses a évolué par la suite.
Maintenant, on présente davantage de films commerciaux.
C'est le meilleur moyen, pour ce festival, de se perdre.
Il y a toujours eu un côté " glamour " avec des stars, des paillettes, que j'imagine nécessaire à ce genre d'événement.
Parallèlement, on retrouve, quand même, Ken Loach, les frères Coen.
Le spectre est très large.
Toutes les tendances sont représentées.
Des oeuvres merveilleuses comme l'Epouvantail de Schatzberg ou Conversation secrète de Coppola ont obtenu la Palme d'or.
Il faut rester vigilant même si l'aspect commercial est contrebalancé par le jury composé, la plupart du temps, de gens assez brillants.Ça me ferait peur d'être juré.
Mon avis est toujours très tranché.
Quand je vais dans une salle, j'analyse le film.
J'essaie d'effectuer un véritable travail critique.
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Quelle serait votre réaction si un de vos films était sélectionné pour Cannes ?
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P.
S.: La question s'est posée pour les Apprentis.
Avec la distribution, on était un peu inquiets.
Il y a eu beaucoup de discussions autour du sujet.
Le Festival peut avoir un effet dévastateur.
Soit on parle du film abondamment.
Il sort dans la foulée et marche.
Soit il est vu au milieu de dix autres.
Les festivaliers sont fatigués.
Pour peu qu'ils soient de mauvaise humeur, ils le regardent mal et le critiquent.
Quand le film sort trois mois plus tard, personne ne va le revoir en projection de presse.
Finalement, on a décidé de ne pas tenter de se faire éreinter.
Notre budget était assez mince tant au niveau de la distribution qu'à celui de la production.
Si les Apprentis avaient été sélectionnés en compétition officielle, la pression aurait été encore plus grande.
Tout le monde nous aurait attendus au tournant.
Je préférais que mon film sorte normalement et soit, éventuellement, une surprise.
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A quoi attribuez-vous cette peur ?
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P.
S.: Peut-être est-ce un fantasme, mais Cannes, dans mon esprit, symbolisait la réunion de grands cinéastes venus présenter de grands films.
Je craignais de ne pas être à la hauteur.
Ce qui m'angoissait, également, c'était cette rumeur, ce brouhaha entourant une oeuvre présentée sur la Croisette.
Tout ce qui lui est extérieur et qui, finalement, peut l'étouffer.
Les avis sur un film sont souvent montés en boucle, dopés par l'environnement médiatique.
Si d'aventure on voulait me sélectionner pour Cannes, je crois que j'aurais toujours le réflexe de me dire: " Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux présenter ton travail dans des conditions normales que dans un contexte agité et surexcité ? " Je suis frappé chaque fois que je discute avec des réalisateurs qui ont eu une expérience cannoise, par leur extrême confusion.
Je ressens chez eux une grande frustration.
Rappelez-vous la polémique autour de la Haine.
Kassovitz est parti dans toutes les directions.
Chaque propos était repris et souligné.
Dans l'interview suivante, il s'expliquait sur ce qu'il avait dit dans la précédente.
A l'arrivée, il y avait une espèce de chaos.
Mais ce n'était pas de sa faute.
Il a dû énormément en souffrir.
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Qu'est-ce qui vous pousse à vouloir réaliser un film ?
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| P. S.: Ce qui me préoccupe, essentiellement, c'est de raconter une histoire qui ait du sens et me soit, à un moment donné, presque vitale. Après survient la forme mais, avant tout, il y a cette nécessité du moment. Il faut faire des films très sincèrement, ne pas penser à ce qui marche. Pour qu'une oeuvre ait une certaine légitimité, on a l'impression qu'il faut passer, maintenant, par un parcours obligé. Il est très difficile, en 1997, de réaliser un premier film. Plus que lors de mes débuts. J'ai eu la chance de commencer à l'époque où Rochant (avec Un monde sans pitié) et Christian Vincent (avec la Discrète) obtenaient des succès. Tout le monde pensait qu'un premier long métrage était forcément synonyme de beaucoup d'entrées dans les salles. Personnellement, j'ai toujours été attiré par la comédie. Wilder, Lubitsch. Mes deux premiers films sont des comédies. J'ai très souvent tendance à privilégier ce mode d'expression. Je le revendique. La comédie est intéressante parce qu'elle est subversive. On peut dire énormément de choses par son biais. Actuellement, il y en a beaucoup. En général c'est, malheureusement, une démarche de producteur. Ils ont tendance à croire que le public a peur des films d'auteur. On veut faire rentrer le cinéma dans un moule déterminé. Il doit devenir un produit facile à vendre.n |
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* Cinéaste, auteur de deux films remarqués, Cible émouvante (1993) et les Apprentis (1995), avec François Cluzet et Guillaume Depardieu. |