Regards Mai 1997 - L'Evénement

Cannes
50 ans/ Duel au soleil

Par Franck Cormerais


Voir aussi Brèves de Cannes

Le festival de Cannes est une vitrine du cinéma international, mais il est d'abord une compétition qui donne lieu à d'âpres luttes d'influence.

Le Festival de Cannes peut résumer toute l'histoire du septième art. La première édition, en 1946, voyait l'éclosion du néo-réalisme avec Rome ville ouverte, de Roberto Rossellini. L'année dernière, Arnaud Desplechin, Lars von Trier ou les frères Coen symbolisaient le cinéma de demain. Cannes est le lieu de toutes les passions, toutes les polémiques. Au fil du temps, il s'est transformé, élargi, modifié. Son parcours, loin d'être linéaire, épouserait plutôt les contours accidentés d'un massif montagneux. Cette histoire se décompose en plusieurs périodes. Le Festival actuel se caractérise par une volonté délibérée de se tourner vers des films destinés à un public plus large (Basic Instinct ou Cliffhanger avec Stallone ont été présentés ces dernières années). Auparavant, jusqu'à la fin des années 50, Cannes incarnait une vitalité et une exubérance synonymes d'une certaine joie de vivre. La guerre s'achevait et les cinéastes étaient simplement heureux de se retrouver. Les fêtes se succédaient les unes aux autres. Les acteurs se déplaçaient sans avoir de films à présenter. Sur la plage, on croisait Jean-Paul Sartre en maillot de bain. Robert Mitchum provoquait un scandale en étant photographié aux côtés d'une starlette qui osa poser les seins nus. Scandalisée, l'Amérique envisagea de boycotter Cannes.

 
Enthousiasme et déboires d'un jury au-dessus de tout soupçon

En 1946, le succès se fit pourtant attendre. Les quelques mois qui précédèrent la réouverture du Festival, le gouvernement français ne reçut que sept réponses à ses invitations. Les pays ne se manifestèrent que très tardivement. La surprise fut donc d'autant plus grande de constater que chaque délégation s'était déplacée en nombre bien plus important que prévu. Les organisateurs ne savaient pas où loger les gens. Les restrictions alimentaires, le manque d'essence posèrent de multiples problèmes. A l'époque, les nations invitées sélectionnaient elles-mêmes les films qu'elles souhaitaient envoyer. Ce qui valut un premier palmarès incongru où tous les pays représentés furent récompensés. Mais Cannes est véritablement né cette année-là. L'enthousiasme des participants permit de présenter une seconde édition en 1947.

L'histoire du Festival est aussi celle des luttes d'influence lors de l'attribution de la Palme d'or et des autres prix en compétition, pour se terminer dans l'oubli. Combien se souviennent de Palmes d'or comme Deux sous d'espoir, de Renato Castellani, Une aussi longue absence, d'Henri Colpi ou la Parole donnée d'Anselmo Duarte ? A l'inverse, certains films, complètement absents des délibérations cannoises, sont restés dans les mémoires: El de Buñuel, les Vacances de Monsieur Hulot, Ma nuit chez Maud de Rohmer ou Monsieur Klein de Losey. Plusieurs grands cinéastes sont régulièrement repartis bredouilles. Alfred Hitchcock avec les Enchaînés, la Loi du silence et l'Homme qui en savait trop. Sans doute échaudé, les Oiseaux furent présentés hors compétition. Robert Bresson alla plus loin en critiquant ouvertement le Festival. Malgré le prix du meilleur metteur en scène pour Un condamné à mort s'est échappé et le Prix spécial du jury pour le Procès de Jeanne d'Arc, le réalisateur déclara, lors de la polémique qui accompagne en 1974 son Lancelot du Lac, que le Festival de Cannes enfonce le cinéma dans la médiocrité et l'erreur.

Les pressions (le plus souvent générés par les intérêts commerciaux ou médiatiques) supposent que le président du jury soit doté d'une bonne dose de diplomatie et de persuasion. Il doit imposer ses choix non seulement au public mais également à ses jurés. En 1960, Georges Simenon est président. Lors d'une réunion, il demande à chacun leur opinion sur la Dolce Vita de Fellini. L'écrivain s'aperçoit, avec horreur, qu'il est le seul à avoir apprécié le film. A la stupeur générale, sa seule réaction est de demander à quelle heure part le prochain avion pour Genève. Le président du Festival, Robert Favre Le Bret, le persuade de ne pas partir en plein milieu de la compétition. Simenon convoque alors tous les jurés un par un et leur explique, séparément, pourquoi la Dolce Vita est un chef-d'oeuvre. Fellini recevra finalement la Palme d'or. On se rappelle aussi des problèmes rencontrés par Polanski qui avait attribué, en 1991, trois des principales récompenses à Barton Fink des frères Coen. On évoqua un changement de règlement interdisant un tel cumul. Ulcéré, Polanski se contenta de répondre: " Le Festival de Cannes n'est pas une organisation charitable qui distribue des chaussures. Alors, si on en a déjà donné une paire à celui-là, il faudrait aussi en donner aux autres, même si elles ne sont pas à leur taille ? "

Toutefois, le postulat de base de Cannes ne fut sérieusement remis en cause qu'à une seule occasion. Après avoir été présidente, en 1979, Françoise Sagan dénonça " les truquages du Festival ". La Palme fut attribuée conjointement, cette année-là, à Apocalypse Now de Coppola et au Tambour de Volker Schlondorff: " Il est exact que j'ai essayé de faire pression sur le jury. Tout simplement parce que, la veille, M. Favre Le Bret qui, lui, n'avait pas à intervenir, avait tenté la même manoeuvre." La romancière soutenait qu'on avait décidé d'honorer aussi Coppola, alors que la Palme devait uniquement revenir au film allemand. Cette perpétuelle polémique permet de mieux mesurer l'attrait qu'exerce inlassablement le Festival. Deux ans avant de présenter, en 1959, les Quatre Cents Coups, François Truffaut attaquait violemment le Festival dans le journal Arts. Truffaut ou l'emblème de l'évolution du Festival. Son apparition sur les marches de la Croisette marque l'émergence de la Nouvelle Vague et du cinéma d'auteur. Cannes ne peut plus être uniquement un lieu frivole rempli de starlettes. Il doit exprimer les réalités de son époque.

 
Quand les cinéastes commencent à entendre le tumulte des rues

Truffaut, encore, à l'origine du Festival le plus tumultueux: celui de Mai-68. Avec Jean-Luc Godard, il appelle, le 18 mai, au nom des Etats généraux, à faire cesser toute projection: " Il est impensable que des gens voient des films ici à Cannes alors que le sang coule à Paris ". On décide, le 19, d'occuper la grande salle du Palais. Des membres du jury (Roman Polanski, Monica Vitti, Terence Young et Louis Malle) démissionnent. Alain Resnais, Milos Forman, Richard Lester retirent leurs films. La projection de Peppermint frappé de Carlos Saura ne peut se dérouler car on s'accroche au rideau de l'écran. Le lendemain, le Festival est annulé. Il est peu probable qu'une telle situation se reproduise de sitôt. Cannes a, désormais, le regard tourné vers les sphères du profit. L'oeil du festivalier ne s'anime plus qu'à la vue du nombre d'entrées des films. La commémoration de cette année recouvrira une autre réalité moins glorieuse: à l'ombre des Palmes, on distingue surtout des tiroirs-caisses.

 

 


Brèves de Cannes


1939 Le premier Festival n'a pas lieu, à cause du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

1946 Le Festival s'ouvre, officiellement, le 20 septembre. Onze pays obtiennent le Grand Prix. Michèle Morgan est sacrée meilleure actrice pour la Symphonie pastorale de Jean Delannoy.

1947 Les prix sont attribués par genre (Ziegfield Folies l'emporte dans la catégorie comédies musicales).

1948 Le Festival est annulé, faute de crédits (en 1950, ce sera à cause du retard pris dans la construction du Palais de la Croisette).

1949 Orson Welles, l'interprète du Troisième Homme (Grand Prix du Festival), éclipse son metteur en scène, Carol Reed.

1952 Le Maroc gagne le Grand Prix grâce à l'Othello d'Orson Welles, produit sous ses couleurs.

1953 Double récompense pour le Salaire de la peur d'Henri Georges Clouzot: Grand Prix et meilleure interprétation masculine (Charles Vanel).

1955 Pour la première fois, le " Grand Prix " devient la " Palme d'or ". En or véritable.

1956 La Palme est décernée au Monde du silence réalisé par le commandant Cousteau et un jeune metteur en scène de 23 ans: Louis Malle. Le Mystère Picasso vaut à Clouzot le Prix spécial du Jury.1957 Le Septième Sceau de Bergman, Un condamné à mort s'est échappé de Bresson, les Nuits de Cabiria de Fellini: la cuvée 57 est exceptionnelle.

1959 Avant les Oscars, Simone Signoret est déjà récompensée pour son rôle dans les Chemins de la Haute Ville de Jack Clayton.

1960 L'Avventura d'Antonioni est sifflé dans la salle du Palais. A la fin du Festival, il obtiendra un prix inespéré.

1962 Création de la Semaine de la Critique.

1963 La Palme est attribuée, à l'unanimité, au Guépard de Luchino Visconti.

1964 Changement au règlement: le président du Jury n'est plus élu mais désigné. Fritz Lang est le premier cinéaste (si l'on excepte Pagnol et Cocteau) à présider. Il en profite pour couronner les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy.

1965 Olivia de Havilland (Autant en emporte le vent) est la première femme à présider le Jury du Festival.

1966 Pendant de longues années, Un homme et une femme de Claude Lelouch restera le dernier film français à avoir reçu la Palme d'or.

1968 Suite aux événements, le Festival est interrompu le 19 mai.

1969 Création de la Quinzaine des réalisateurs. If et Easy Rider témoignent de leur époque.1970 Doublé italien pour le prix d'interprétation: sont sacrés Marcello Mastroianni (pour Drame de la jalousie de Scola) et Ottavia Piccolo (pour Metello de Bolognini).

1971 Chaplin fait son apparition sur la Croisette. Pour ne blesser personne, le jury honore Mort à Venise de Visconti par le Prix du XXVe Festival et le Messager de Losey par la Palme d'or.

1972 Jean Yanne déclare refuser son prix d'interprétation pour Nous ne vieillirons pas ensemble, de Maurice Pialat.

1973 La Grande Bouffe, de Marco Ferreri crée la polémique.

1976 Fred Astaire, Gene Kelly, Cary Grant et bien d'autres sont invités pour fêter les trente ans du Festival. Révélation d'un jeune acteur avec Taxi Driver, de Martin Scorsese (Palme d'or) et 1900, de Bertolucci: Robert de Niro.

1977 Seul contre tous, Roberto Rossellini obtient la Palme pour Padre, Padrone des frères Taviani au détriment d'Une journée particulière, de Scola. Il mourra juste après le Festival.

1978 Création d'" Un certain regard " et de " la Caméra d'or " destinée à récompenser le meilleur premier film.

1981 Rarissime: Isabelle Adjani est récompensée pour deux films: Possession de Zulawski et Quartet de James Ivory.

1982 Le Festival est installé pour la dernière fois au Palais Croisette. Yilmaz Güney sort clandestinement de Turquie pour présenter Yol qui décrochera la Palme avec Missing de Costa-Gavras.1983 Inauguration du nouveau Palais du Festival (on le surnomme rapidement " le Bunker ").

1986 Les Américains ne viennent pas sur la Croisette à cause des risques d'attentat.

1987 L'attribution de la Palme d'or à Pialat pour Sous le soleil de Satan provoque des remous dans la salle. Le Prix du 40e anniversaire est accordé à Intervista de Fellini.

1989 A 26 ans, Steven Soderbergh est le plus jeune réalisateur à recevoir la Palme dans l'histoire du Festival, grâce à Sexe, mensonges et vidéo.

1990 Depardieu triomphe en enlevant le Prix d'interprétation masculine pour Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau.

1992 Marlène Dietrich meurt la veille de l'ouverture alors que sa photo orne l'affiche du Festival.

1993 Double événement pour l'attribution de la Palme d'or. Pour la première fois, sont récompensées une femme (Jane Campion avec la Leçon de piano) et la Chine (Chen Kaige pour Adieu ma concubine).

1995 Emir Kusturica (avec Underground) est le troisième cinéaste à recevoir deux Palmes d'or (les autres ont pour nom Francis Ford Coppola et Bille August).

1997 Isabelle Adjani préside le cinquantième Festival de Cannes.

Rétrospective effectuée par Franck Cormerais

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