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Cannes
Par Marcel Martin |
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Voir aussi Agnès Varda,à propos de Cannes |
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Il y avait un festival qui ne satisfaisait pas tout le monde.
Vint une manifestation parallèle, et puis une autre et d'autres encore.
Histoires.
Tout comme les organisateurs des prochaines festivités millénaristes hésitent entre 2000 et 2001 pour fixer l'avènement du XXIe siècle, la célébration du demi-siècle du festival de Cannes a posé un problème de calendrier. Créé en 1946, son cinquantenaire tombait l'année dernière et c'est en 1995 qu'aurait dû avoir lieu sa cinquantième édition. Mais, comme le rappelle Danièle Heymann dans son bel album, le Roman de Cannes (1), il a été annulé à deux reprises: en 1948, parce que le Parlement avait refusé les crédits et en 1950 car la manifestation ayant été avancée de septembre à avril, le délai aurait été trop court entre les deux festivals successifs. Ce changement de saison était dû à l'accord conclu avec le festival de Venise, programmé en automne depuis 1932, et justifié par le fait que l'Italie était redevenue notre soeur latine, alors que c'est contre la Mostra mussolinienne que l'idée d'un festival français avait été lancée dès 1938, quand l'Olympia de Leni Riefenstahl avait été couronné au Lido en présence de l'état-major fasciste et des officiels nazis. Le premier festival de Cannes était donc prévu du 1er au 20 septembre 1939, avec une sélection où figurait un film soviétique au titre prémonitoire, Si demain c'était la guerre: bien entendu, les festivités durent être renvoyées à des jours meilleurs !
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Un festival tiraillé entre l'art et l'industrie, soumis aux impératifs de la diplomatie
Ce n'est que peu à peu, comme le note Pierre Billard, dans son précieux petit ouvrage D'or et de palmes. Le Festival de Cannes (2), que la manifestation prendra sa forme définitive. Le Grand Prix originel, bientôt flanqué des Prix d'interprétation, reçoit en 1955 l'appellation de Palme d'or, emblème prestigieux, qu'il perdra à nouveau toutefois entre 1964 et 1974. L'institution du (Grand) Prix (spécial) du jury traduit, depuis 1951, la volonté des organisateurs d'offrir au jury international la possibilité de couronner un film supposé moins commercial que le lauréat de la Palme d'or. Car le festival est d'une part tiraillé entre l'art et l'industrie, d'autre part soumis aux impératifs de la diplomatie, le gouvernement français étant au début la puissance invitante. C'est ainsi que le Quai d'Orsay exige le retrait du film soviétique Chine nouvelle et que Hiroshima mon amour est retiré de la compétition (il sera primé par les critiques) pour ne pas contrarier les Américains, lesquels demandant (en vain) l'exclusion du film japonais les Enfants d'Hiroshima. Les incidents diplomatiques sont nombreux, sans parler des bévues officielles, comme l'élimination de l'Année dernière à Marienbad de la sélection française par André Malraux, ministre de la Culture, qui l'estime " destiné à une trop petite audience "; mais le festival tiendra tête à un autre ministre en présentant la Religieuse malgré son interdiction par la censure. C'est pour éviter ces pressions que le délégué général Robert Favre Le Bret parviendra à conquérir une complète autonomie en cessant, en particulier, d'accepter les yeux fermés les choix effectués par les gouvernements étrangers, tel celui du film soviétique la Tragédie optimiste, fort diplomatiquement primé comme " meilleure évocation d'une épopée révolutionnaire ". Ainsi encouragés dans l'arbitraire, les responsables du Goskino refuseront obstinément, quelques années plus tard, d'envoyer Andrei Roublev, qui sera montré hors festival par le distributeur français et primé par la critique internationale. Dans " festival ", il y a " fête " et celle-ci a toujours battu son plein sur la Croisette, autour des stars adulées par le public et harcelées par les photographes, lesquels font aussi la chasse aux starlettes, promises à la gloire comme Brigitte Bardot ou Martine Carol, ou infortunées comme Simone Silva qui posa en tenue légère, les mains de Robert Mitchum lui servant de soutien-gorge, femme-objet d'un beau scandale et qui se suicida peu de temps après. En 1983, le nouveau Palais, aussitôt surnommé le bunker du fait de son architecture massive, offrit les larges espaces devenus indispensables aux aises des participants, dont aujourd'hui quelque 3 200 journalistes de presse écrite, télévision et radio et plus de 20 000 autres " accrédités ", " professionnels de la profession ", cinéphiles des ciné-clubs, et aussi des " festivaliers " qui semblent être avant tout des mangeurs de pellicule: ce sont eux qui ont naguère chahuté l'Avventura (Antonioni effondré et Monica Vitti en larmes au sortir de la projection) et plus tard la Grande Bouffe, qui ont conspué Bresson après la présentation de l'Argent et Pialat à l'annonce de la Palme d'or à Sous le soleil de Satan au point que ce cinéaste, le poing levé, leur décocha une apostrophe devenue célèbre: " Vous ne m'aimez pas ! Eh bien, moi non plus ! "
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La spécificité du festival menacée par la télévision, principal véhicule médiatique des manifestations
Le festival doit à son prestige de pouvoir obtenir les meilleurs films du monde entier; choix en principe considérable (plus de 400 longs métrages ont été visionnés l'an dernier par Gilles Jacob et son équipe). Cependant, le louable souci de répartition géographique se heurte à la raréfaction des oeuvres en provenance de bien des pays dont la production est en crise, comme les ex-pays de l'Est cette année. Le temps n'est certes plus où le festival n'était, par souci de notoriété commerciale, que la vitrine du show-biz, donc majoritairement américain. Un autre danger a plus récemment menacé la spécificité de ce festival de cinéma: celui d'être phagocyté par la télévision, principal véhicule médiatique de ses festivités, comme le souligne Pierre Billard: " Les rites grand public, tels que la montée des marches du Palais, risquent de se transformer en feuilleton télévisé. Déjà, la retransmission de la cérémonie d'ouverture ou la proclamation du palmarès introduit le style " petit écran " et tire le festival vers l'émission de variétés ". D'où le souci proclamé des organisateurs de recentrer la manifestation sur le cinéma, mais probablement en vain dans notre société du spectacle. A la fin des années 50, le festival semble irrémédiablement prisonnier du conformisme commercial et de l'académisme artistique et un jeune critique, François Truffaut, dénonce dans son compte rendu de 1957 " les combines, les compromis, les faux pas ". Il n'est plus invité mais ressurgit deux ans plus tard avec le triomphe des Quatre cents coups. Pourtant, le festival ne rendra pas justice à l'afflux de nouveaux talents que représente la Nouvelle Vague, et pas seulement en France. C'est pour remédier à cette carence que l'Association de la critique cinématographique institue en 1962, à l'initiative de son président, Georges Sadoul, la Semaine de la critique, consacrée aux premières et secondes oeuvres et qui attire, tout en se défendant de vouloir " combler les lacunes et présenter un salon des refusés ", les réussites d'un type de cinéma jusqu'alors ignoré par la sélection officielle. Sont ainsi promus des talents promis à un bel avenir, Bertolucci, Arcand, Mekas, Widerberg, Chytilova, Makavejev, Skolimowski, Rozier, Straub, Jessua, Eustache, Carrel, entre autres. La révolte de 1968 éclate, à Cannes, contre la sélection officielle restée trop routinière. Elle n'aura finalement dans l'immédiat d'autre conséquence visible que le renvoi de la responsable du service de presse, Christiane Rochefort, accusée d'avoir " pactisé avec les émeutiers ". Pourtant, l'année suivante voit surgir dans le paysage cannois une innovation de taille: la création par la toute nouvelle Société des réalisateurs de films de la " Quinzaine des réalisateurs ", autre manifestation " parallèle " qui se donne pour but de " faire connaître des cinéastes en toute liberté, sans la prudence des dosages politiques et commerciaux " et qui dispose d'un grand choix de films grâce à l'actif travail de prospection de son délégué général, Pierre-Henri Deleau. La " Quinzaine ", comme la " Semaine ", va obliger les dirigeants du festival à prendre en compétition des productions considérées comme non conformes au supposé modèle du " film de festival ". Ce souci d'ouverture sera officialisé en 1978 par l'institution de la Caméra d'or, prix destiné à couronner le meilleur premier film, toutes sections confondues. Dès lors, la lutte est devenue acharnée entre le festival et les " parallèles " pour dénicher les candidats potentiels à cette prestigieuse récompense. Le rôle pionnier de la " Semaine de la critique " sera consacré a posteriori par l'obtention à cinq reprises de la fameuse caméra (d'abord une vraie caméra, en effet, puis une coquette somme d'argent) au cours des six premières années d'existence du prix, que le festival et la Quinzaine ont monopolisé par la suite grâce à leurs importants moyens d'investigation à travers le monde. |
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1. Le Roman de Cannes.50 années de Festival, par Danièle Heymann, TF1 Editions, 298 F. 2. D'or et de palmes.Le Festival de Cannes par Pierre Billard, Découvertes Gallimard, 73 F.
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Agnès Varda,à propos de Cannes
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Luce Vigo: Après la mémoire du cinéma en 1995, on s'apprête à célébrer celle du Festival de Cannes.
Vous êtes une fidèle de Cannes...
Agnès Varda: ...
J'y ai connu toujours de bonnes surprises.
La première fois, c'est André Bazin qui m'y a envoyée, avec mes bobines de la Pointe courte sous le bras.
C'était en 1955 ! Et, en 1962, Cléo de cinq à sept a été invité en sélection officielle.
Quelle excitation ! Il n'a rien gagné mais il a fait sensation et s'est vendu dans le monde entier.
C'est un lieu bénéfique, Cannes.
Des gens viennent de très loin, de Corée, d'Amérique du Sud, d'Estonie, du Japon, d'Islande...
Mon court-métrage, Ulysse, a été montré à Cannes, et aussi les Demoiselles ont eu vingt-cinq ans, dans la section " Un certain regard ".
Cannes est un grand rendez-vous de cinéma où Jacques Demy aimait venir chaque année.
Il avait eu la Palme d'or pour les Parapluies de Cherbourg, quel souvenir excitant ! J'ai été contente que Jacquot de Nantes ait été montré là lors d'une séance vibrante.
Des gens venus de tous les pays ont assisté à l'hommage des acteurs de Jacques, sous la photo que j'avais fait agrandir.
Une image de lui, souriant.
L'émotion était grande.
J'avais réalisé le film mais aussi la soirée.
Car je suis une réalisatrice...
Oui, Cannes est un haut lieu de cinéma - et une foire aussi - un grand bazar un peu vulgaire.n
Propos recueillis par Luce Vigo
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