Regards Mai 1997 - Edito

Le progrès social et humain contre l'horreur économique

Par Henri Malberg


Ainsi, alors qu'il disposait d'une large majorité à l'Assemblée nationale, le président de la République a fait le choix des élections législatives anticipées. Nul ne sait ce qui va sortir de ce quitte ou double, car les Français sont animés de sentiments divers et beaucoup hésiteront jusqu'au dernier moment. Pourquoi le président de la République a-t-il décidé de courrir ce risque ? C'est une bonne question pour apprécier la suite. La droite est prise de plein fouet par la force des contestations que provoquent ses choix et par la crise politique. Au delà du va-et-vient des sondages - un jour plus, un jour moins - une chose est claire: le président de la République et le premier ministre bénéficient d'un taux de popularité qui varie entre 25 et 30%. Comment, dans ces conditions, diriger un pays dans la tempête ? Or, pour satisfaire les marchés financiers, respecter les critères de Maastricht et la monnaie unique, il faut aller beaucoup plus loin dans la pression sur l'emploi, le pouvoir d'achat et sur les dépenses publiques. Plus de chômage et de précarité, moins de protection sociale, moins que l'indispensable pour faire face à la lutte contre l'exclusion...rudes perspectives. Plutôt les élections maintenant, même risquées, que dans un an. Les leaders de la droite pensent prendre de vitesse la contestation sociale et politique. Et cela au moment où la gauche est apparue en défaut, pas assez combative. En effet, ces derniers temps, on a vu s'exprimer du désappointement par rapport au Parti socialiste, son propre électorat s'inquiétant de son manque d'engagement. Il est probable que les analystes du pouvoir sont également préoccupés de la mise en cause croissante de leurs choix de société. Les élections anticipées peuvent-elles faire refluer, au moins pour un temps, tout ce qui bouge dans la société française ? Peut-être. Et peut-être pas. La situation est ouverte. Personne en vérité ne connaît la suite. Il peut se passer autant de choses en trente jours qu'en trente mois. La campagne électorale ne se développe pas sur un terrain sans mémoire.

 
Les luttes sociales et la pensée critique progressent

Car il y a tout ce qui a précédé. D'abord l'ampleur des luttes sociales et démocratiques et leur diversité: cheminots, enseignants, transports aériens, électriciens et gaziers, salariés des banques, internes des hôpitaux... Mobilisation contre la loi Debré, mobilisation de Strasbourg contre le congrès du Front national... Un mouvement exigeant et qui ne s'en laisse pas conter. On a vu s'approfondir une réflexion sur le rôle des multinationales et du capital financier - l'argent roi - le type d'Europe et de mondialisation actuel, le divorce entre la poussée des connaissances qui continue à un rythme inouï et le sort des hommes, qui ne suit pas. On a pu noter aussi une déstabilisation des partisans de Maastricht et de la monnaie unique. Dans de larges milieux, on commence à dire que la monnaie unique crée une situation ingérable. On le voit aussi au Parti socialiste. Les communistes ont beaucoup fait pour rendre tout cela plus clair. Au total, la pensée critique gagne en dynamisme sur la pensée unique. Mme Geneviève Anthonioz-de Gaulle l'a exprimé à l'Assemblée nationale: " On ne peut pas mépriser les gens comme cela. On est actuellement menacé par une espèce de totalitarisme de l'argent." Pierre Bourdieu (les Inrockuptibles du 9/4/97) fait remarquer que " détruire la croyance dans la fatalité, le destin économique, c'est contribuer à libérer des forces sociales dormantes ". Et de dénoncer ceux qui traitent de " revanchards archaïques " ou d'" utopistes irréalistes "..." ceux qui s'insurgent contre la loi d'airain des marchés financiers et tentent d'exclure la possibilité même d'une action collective orientée contre des tendances économiques décrites comme fatales ". Un peu partout s'exprime la critique d'un capitalisme déchaîné qui met à genoux le monde et le pays. Chacun a noté dans la dernière période la montée d'attentes politiques, parfois même de l'exaspération, dirigée vers les formations politiques accusées de ne pas faire leur travail en n'allant pas au fond des choses. Ainsi, dans l'enquête que publie Regards et réalisée avant la dissolution (voir pp.13 à 15), on peut lire: " Un déclic manque. Non pas que le monde politique ait pour mission d'enflammer le corps médical ni que le corps médical souhaite s'enflammer pour un projet politique, mais il est évident que c'est du projet politique que l'on peut décliner un projet alternatif " (Dr Aubart, président de la coordination médicale hospitalière). Ou encore: " Nous vivons dans une société malade dont nous ne pouvons nous satisfaire. La notion de libéralisme est mise à toutes les sauces, installée, renforcée, faute d'avoir d'autres idées, faute de créativité: on ne réfléchit plus, une calculette nous tient lieu de cerveau " (Murielle Rebichon, secrétaire de la CGC du Crédit foncier). Sondage après sondage, le pays répond largement qu'il n'est pas content et qu'il faut un changement. Des gens luttent. L'élection, c'est l'occasion, et pourquoi pas une chance, de passer du mécontentement à la prise de position politique. Pourquoi ce qui mûrit depuis des années ne se nouerait-il pas maintenant ? " Et si la droite était battue ? " a interrogé l'Humanité après le discours présidentiel.

 
Le Parti communiste pour le changement

Les communistes, dans une telle situation, mesurent leurs responsabilités. Leur message dirigé vers toutes les forces de gauche et vers le pays peut se résumer ainsi: il faut faire échouer le plan de la droite et ouvrir une perspective de changement. Si l'on ne veut pas que la droite gagne, serait-ce par défaut, si l'on ne veut pas que Le Pen apparaisse comme la seule force de protestation radicale, il faut que la gauche soit porteuse d'un message fort qui assure ceux qui souffrent de la situation actuelle et s'inquiètent pour l'avenir du pays que leur vote peut être efficace et porteur de changements réels efficaces dès maintenant. Il faut que s'exprime devant le pays des engagements communs, le socle d'une politique de gauche, et soit affirmé clairement qu'on s'appuiera sur le peuple, qu'on gouvernera avec lui, qu'on écoutera ses aspirations et attentes. Si les millions et les millions de Françaises et de Français de gauche, progressistes, écologistes, se sentent concernés, associés et mis en confiance, alors une dynamique naîtra. L'engagement d'une vraie politique de gauche appellerait la participation de ministres communistes. D'ailleurs, sans ministres communistes, peut-on envisager une vraie politique de gauche ? Dans la période écoulée, le Parti communiste a acquis de l'autorité en prenant de front la politique de la droite, en affirmant son refus absolu du diktat des marchés financiers et des principes issus de Maastricht. Demain et en toutes circonstances il en sera de même. C'est une raison forte de voter communiste. Une autre est de donner de la crédibilité aux propositions qu'il soumet actuellement au pays pour une politique de gauche sans concession, pouvant être mise en oeuvre maintenant. Enfin, il faut encourager l'engagement pris par les communistes d'être les interprètes attentifs, les interlocuteurs, les relais de tout ce qui bouge dans la société, des volontés individuelles et collectives qui, tout en refusant d'être assimilés à telle ou telle prise de position partisane, souhaitent compter et être entendus. La gauche a tout à gagner à un parti communiste plus influent.

 


1. Ancien directeur du Fonds Aragon au CNRS, directeur de l'Information du Moulin de Villeneuve.

Maison d'Elsa Triolet et Aragon, rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (tél.: 01 30 412015).Ouverte au public les samedis, dimanches et jours fériés de 14 à 18 h.Expo du centenaire jusqu'au 26/10/97.

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