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Centenaire Aragon. Visite au moulin d'Elsa et de Louis Par François Mathieu |
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Aragon aurait 100 ans cette année, le 3 octobre.
Il repose au côté d'Elsa à Saint-Arnoult-en-Yvelines, dans le jardin de ce qui est déjà une « Maison d'écrivain », ouverte au public, aux chercheurs, emplie de vie et de travail.
Le mercredi 4 mai 1977, au siège du Centre national de la recherche scientifique, Louis Aragon remettait « à la Nation française l'ensemble des manuscrits et documents en sa possession ainsi que le legs littéraire et artistique d'Elsa Triolet », titrait l'Humanité du lendemain et qui reproduisait le discours prononcé par le donateur et qui commençait par ces mots adressés au récipiendaire: « Vous êtes avant toute chose (...) à la tête d'un organisme qui donne enfin légitimité à toute une catégorie de travailleurs intellectuels d'un type nouveau, lesquels se sont appelés eux-mêmes les chercheurs, et, sous l'aile des universités, ont entrepris depuis un certain nombre d'années de donner corps à leurs recherches, diversement regardées par bien des gens, notamment par les écrivains de ce pays, ceux-ci considérant leurs entreprises avec des yeux divers, et peut-être un peu souvent une manière de suspicion...laquelle tient, sans doute, à la nature même des questions que leur posent les chercheurs, touchant leurs travaux et leurs oeuvres, mais, bien entendu, et du même coup, aussi bien leurs personnes et leur vie, tout autant que leur métier et leur art.» Sur deux pages de l'Humanité, un titre courait: « Le discours d'Aragon: "Une gifle à ceux qui ne croient pas à l'écriture" ». Louis Aragon était né à Paris, quatre-vingts ans plus tôt, le 3 octobre 1897. Un peu plus d'un demi-siècle plus tard, après la tourmente d'une Seconde Guerre mondiale, Elsa Triolet peut écrire à sa soeur Lili Brick à Moscou: « Nous avons dans le jardin deux hêtres gigantesques. Je veux qu'on nous enterre là. En attendant, en qualité de vivants, nous continuons à embellir la maison et le jardin.» Les deux hêtres géants ont été depuis abattus. Elsa meurt le 16 juin 1970. Louis meurt le 24 décembre 1982. En ce premier jour de printemps, à Saint-Arnoult-en-Yvelines, au Moulin de Villeneuve, les jonquilles et les jacinthes passent déjà, jaunes et bleues, de plus en plus pâles, quand des fraisiers sauvages vert tendre pointent leurs promesses devinées rouges. Dépassé le lavoir, le pont, le chemin des hêtres conduit au tombeau où reposent Elsa et Louis. Sur la dalle très plate et grise ces mots: « Quand côte à côte nous serons enfin des gisants, l'alliance de nos livres nous unira pour le meilleur et pour le pire dans cet avenir qui était notre rêve et notre souci majeur à toi et à moi. La mort aidant, on aurait peut-être essayé et réussi à nous séparer plus sûrement que la guerre de notre vivant: les morts sont sans défense. Alors nos livres croisés viendront, noir sur blanc, la main dans la main, s'opposer à ce qu'on nous arrache l'un à l'autre. Elsa.» Louis avait voulu qu'à l'étrangère, venue de Russie, appartînt « un petit coin de France », ce qui se réalisa quelque jour de 1951. Le bâtiment en L est vaste. A main gauche, tels qu'ils ne les reconnaîtraient plus, les communs qui abritent aujourd'hui une salle d'exposition, la partie recherche et les chambres d'hôtes. A main droite, les appartements où ils vécurent: la cuisine aux murs carrelés des mêmes carreaux de faïence blancs à motifs bleus que ceux de la cuisine de Monet à Giverny. Quand commence l'univers des livres, le bureau d'Aragon, le grand salon, la mezzanine, le grenier aujourd'hui aménagé en salle de travail et de consultation. Le placard presque secret où Elsa enfermait sa « Série noire », son pêché mignon.
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Un espace ouvert à la découverte de la jeune création
Pour traverser la chambre à coucher, puis le bureau d'Elsa. Il y a là de grandioses surprises. On penserait à Hohenschwanstein en Bavière, mais l'évocation d'une suite de pièces à l'architecture si différente l'une de l'autre, y compris à l'étage la reconstitution d'une grotte n'est pas de mise. La pensée irrévérencieuse s'écroule. Tout ici est autre qu'étalage baroque, parce qu'Elsa, aidée en cela par Louis, a respecté l'esprit du lieu et sa mémoire. Quittant le bureau silencieux d'Aragon, la grande pièce bruisse, le bief coule entre un escalier en bois et une bibliothèque. Il n'est que de monter ce bref escalier pour apercevoir le torrent provoqué et tout aussitôt dompté qui fit, des siècles durant, tourner la roue du moulin de Villeneuve. En amont, le miroir placide de ce qu'Elsa nommait « ma petite Venise », bordé de saules trop envahissants. Nous sommes ici dans une maison d'écrivain. Une route historique nous y conduit, qui peut passer non loin d'ici, au sud de Paris, par Châtenay-Malabry, où vécut un de nos maîtres en prose, François-René de Chateaubriand, et par Vulaines-sur-Seine, où vécut Stéphane Mallarmé, un de nos maîtres en poésie. La maison d'écrivain est dans notre pays une institution récente. Or, comme le constate Michel Apel-Muller (1) l'intérêt du public pour ce type d'établissement va croissant, qu'il soit d'ordre touristique ou, plus encore, culturel et pédagogique. On comprendra à l'explication de celui qui ne cesse de questionner l'oeuvre d'Aragon l'originalité des maisons d'écrivain, même si celles-ci sont fort diverses quant à leurs origines et leurs statuts: certaines « appartiennent au domaine public, assez peu à l'Etat (c'est la cas du Moulin); un certain nombre aux instances régionales (c'est le cas de la maison de Chateaubriant qui dépend des Hauts-de-Seine, ou de Malagar, la maison de François Mauriac); mais d'autres relèvent du domaine privé, comme la maison d'Alain-Fournier.» Un tel « établissement de type nouveau » se définit par trois composantes: le souvenir, la création et la recherche. Le lieu-même, les objets que l'on y voit, la présence de la sépulture des deux écrivains font évidemment du Moulin de Villeneuve un lieu du souvenir par excellence. Mais, conformément aux voeux d'Aragon, on a également « créé les conditions d'un espace ouvert à la découverte de la jeune création, qu'elle soit littéraire, musicale ou picturale ». En dépit de moyens que l'on voudrait plus importants, la belle salle d'exposition aménagée dans les anciens communs a déjà accueilli des grands de la génération d'Aragon, tels André Masson, ou aujourd'hui Joan Miro dans le cadre de l'« Exposition du centenaire », mais aussi des jeunes créateurs, comme Charlette Morel-Sauphar qui expose aujourd'hui, à côté d'autres relieurs, son Fou d'Elsa - Livre objet. Dans ce contexte, le Moulin, qui dispose de quatre chambres et leur environnement pratique, peut recevoir des créateurs « en courte, longue ou moyenne durée, ces personnes pouvant être de jeunes poètes, de jeunes romanciers qu'un séjour ici peut aider en les plaçant dans des conditions de travail confortables ».
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La maison d'écrivain la plus complète de France
La troisième dimension du lieu est celle de la recherche scientifique.« Le CNRS, en accord avec le ministère de la Culture et le conseil d'administration de la fondation Elsa Triolet-Louis Aragon, se disposent à transférer ici la conservation des manuscrits et à y affecter des moyens.» Donnant une sorte d'avant-goût, l'Exposition du centenaire propose quelques-uns des manuscrits d'Aragon, y compris quelques mots au crayon de graphite tracés par le très jeune Louis. La Maison d'Elsa Triolet et Aragon peut donc, avec la présence active des trois composantes citées, constituer une exemplarité: n'est-elle pas ainsi « la maison d'écrivain la plus complète de France » ? Son fonctionnement répond bien aux conclusions du rapport demandé par le ministre de la Culture au Conservateur général du patrimoine, Michel Mélot, qui vise à « trouver un dénominateur commun à ces maisons, les reconnaître et leur donner un label à partir duquel des aides de l'Etat ou/et des pouvoirs locaux et régionaux seront rendues possibles, lorsqu'elles seront nécessaires ». Il y aura bientôt dans la salle où Michel Apel-Muller accueillait des lycéens de terminale, les 30 000 volumes qui avaient entouré Aragon. Que de chemin parcouru ! Le 4 mai 1977, l'écrivain achevait ainsi son discours: « Vous le voyez bien, que je n'ai pas de raison de mettre fin à cet interminable discours, qu'il soit comme une gifle majeure à ceux qui ne croient pas à l'écriture, poésie ou romans, aux chants de toute sorte, et passant leur bel âge à nier les moissons à venir, et les travaux sans fin qui s'ouvrent, comme à ceux d'aujourd'hui, pour tous les chercheurs du futur.» |
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1. Ancien directeur du Fonds Aragon au CNRS, directeur de l'Information du Moulin de Villeneuve. Maison d'Elsa Triolet et Aragon, rue de Villeneuve, 78730 Saint-Arnoult-en-Yvelines (tél.: 01 30 412015).Ouverte au public les samedis, dimanches et jours fériés de 14 à 18 h.Expo du centenaire jusqu'au 26/10/97.
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