Regards Mai 1997 - La Création

ANNEES 30
... Retour de guerre

Par Hélène Amblard


Les hommes qui ont survécu à la boucherie de 14-18, certains, ont la conviction qu'un monde nouveau doit naître. Il viendra, mais pas a la hauteur de leurs rêves.

Plus jamais ça ! " La voix des survivants se brisait à l'évocation du carnage. Jamais, dans l'histoire de l'humanité, une guerre n'avait fauché aussi brutalement. Jeunes et moins jeunes, ouvriers, intellectuels, employés de bureau, " flambeurs " ou gars des faubourgs; paysans ou métayers, hommes épris de justice ou aristocrates élitistes, impliqués dans toutes les formes d'engagement nées de la certitude que ce siècle nouveau serait celui de leur vision du progrès; indifféremment fauchés. Français, certes, mais aussi " pollaks ", " boyaux ", " ritals " de toutes confessions, devenus français en s'engageant dans les tranchées." Arbis " ou " négros ", ceux des colonies recrutés d'office.

 
L'après 1914-1918, un monde en plein chantier

L'après 14-18 serait le temps de la Révolution. Pour la paix, des Soviets s'étaient formés, des soldats avaient fraternisé; en Russie, pays féodal, ils étaient en train d'imposer un monde de justice, d'humanité: le communisme ! Si contre les Soviets et pour les Blancs, les alliés maintiennent des unités entières sous les drapeaux; si, en Allemagne, Rosa Luxembourg, qui avait tant écrit contre le réformisme et pour la Révolution, et Karl Liebknecht sont tombés sous les balles alliées du conservatisme et de la social-démocratie; si, en Italie, la bourgeoisie effrayée a choisi Mussolini contre les usines occupées par des conseils ouvriers; si, en France, la répression féroce licencie et arrête tout militant jugé fauteur de trouble, la Révolution mondiale n'en est pas moins pour demain. Ici, comme en URSS, un " homme nouveau " est à construire. Celui d'un monde en plein chantier.

D'autres ont aussi l'idée d'un absolu. Nés des habillages scientistes apposés aux certitudes du monde ancien, ils veulent, contre tous, leur homme nouveau. L'idée de l'élite que défendent les conservatismes depuis l'aube des temps invoquera le sang pour dépasser les classes et ériger une " race " élue, supérieure, " pure ". Elle aussi se fera certitude; au nom d'une justice rendue au plus fort. Conformément aux théories eugénistes défendues par un Prix Nobel nommé Alexis Carrel, les " tarés " et autres obstacles à l'édifice de l'ordre nouveau doivent disparaître. Fanatiques, ses défenseurs feront naître, pour faire vivre, " la race des seigneurs ". Temps déraisonnables. En Amérique, un certain jeudi noir, des hommes d'affaires, ruinés en un éclair, sont tombés des gratte-ciel. Des foules de chômeurs jetés sur les routes s'assemblent, menaçantes. De ce côté-ci de l'Atlantique, parties de Brest, de Marseille ou de Lille, les marches de la faim se forment grâce aux " popotes " des coopératives ouvrières." Du pain ou du travail ! ". Au commissariat, s'achèvent les manifestations interdites. On y apprend certes l'Internationale. Tour à tour, à l'ombre du populisme et des dames patronnesses, les ligues droitières veillent aussi au chevet des désespérés.

 
Contre le fascisme, l'idée vivante de la laïcité républicaine

Dans toutes les langues, on a entendu la voix du Pape diffuser son encyclique contre le communisme; les discours d'Hitler et de Mussolini, aussi. La " TSF " accompagne le cinéma parlant. Le téléphone pénètre les campagnes. Dans Paris Soir, le chanoine Kir donne son antidote au chômage: la femme au foyer. Les " dynasties " des fabriques usent d'autres recettes, qui renvoient aux frontières des milliers d'immigrés, déportés jadis par villages entiers pour briser les acquis d'un mouvement ouvrier. Quand le syndicalisme français a chuté à près de 10%, le recours à la " préférence nationale " assied le pouvoir d'un patronat. Forgée dans le sursaut de l'affaire Dreyfus, la conscience républicaine n'est pourtant plus qu'un mot. Peu à peu, autour de noms tels Romain Rolland, Barbusse ou Bloch, le mouvement né en 1932 à Amsterdam et à Paris, salle Pleyel, va se souder, contre la guerre et le fascisme. Bientôt, intellectuels de toutes disciplines, artistes ou fonctionnaires se retrouveront par milliers aux côtés d'ouvriers enfin unis.

Toutes opinions associées, ils prolongeront contre le fascisme une idée vivante de la laïcité républicaine, partageant leur savoir, leur art et leurs espoirs dans l'activité fourmillante des maisons de la Culture. Spontanément, les manifestations du Front populaire se parent des portraits de Victor Hugo, que côtoient ceux de Staline, Lénine, Thorez, non loin de Louise Michel ou Jules Vallès. Et si l'enthousiasme nourrit le dogme simpliste qui ne rassemble qu'un temps, des vétérans de la Commune défilent, le coeur gonflé de joie, chantant à tue-tête aux côtés de gamins acquis aux temps nouveaux. Fête fort brève mais gorgée d'avenir. Quelques jours de liesse bientôt qualifiés d'" esprit de jouissance " par un Pétain rédempteur. Quand le Reich annoncé pour mille ans enserrera l'Europe, chacun puisera au soleil de 1936 la force de combattre. Arrachés par les grèves, les congés payés ont offert les grillons du Midi aux gars du Nord. De villages en villages, une jeunesse à pied et à vélo, filles, cuisses nues comme les garçons, a découvert la France profonde. Bientôt, les fédérations de ciné-clubs sillonnant les bourgades donnent à tout un chacun le sourire de Gabin et le rire conscient de Charlot dictateur. Et si la Vie est à nous reste interdit, tous connaissent ce film, diffusé pourtant; l'histoire de chacun.

 
Des citoyens du monde pour défendre la République espagnole

1936. A Munich, les Jeux Olympiques jettent à la face du monde l'imagerie nazie. En Espagne, des contre-Jeux Olympiques rassemblent des athlètes venus du monde entier. Nombre d'entre eux seront parmi les premiers volontaires des Brigades internationales. De tous pays, ils sont venus aux côtés d'un peuple qui n'a pas eu le temps de former une armée de conscrits pour sauver sa République. Un putsch militaire venu des colonies avec des forces allemandes et italiennes, déployées en dépit de tous les traités. Les démocraties libérales se sont unies dans la " non-intervention ". Blum annonce la " pause " sociale.1939. L'Espagne est tombée. A l'image de Valmy, la solidarité internationale avait réuni pourtant des citoyens du monde. Etouffés de mensonges, les frères ont assassiné les frères. Les tueurs aux armes inédites sont dans la place." Plutôt Hitler que le Front populaire ", ont dit les droites possédantes." Cramponnez vous, tout fout l'camp ! " annonce la voix de Damia...

Ils se cramponneront, tous ces promis aux camps de la mort; ils survivront, ces indésirables de l'ordre nouveau. Ils s'agripperont à leurs idées, aux leçons de leurs pères pour rêver le monde enfin solidaire. Un avenir certain. Pétri des forces projetées de générations passées vers les vies à venir. Un espoir libre pourtant; sans cesse à inventer; léger et neuf comme le bonheur irradiant de musique un rire d'enfant, né de%13 coeurs qui l'invitent.

 


1. Musée d'art moderne de la ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75016 Paris tél: 01 53 67 40 00.Jusqu'au 25 mai

2. C'est dans le Pavillon de l'Espagne républicaine de cette exposition que fut montré Guernica de Picasso.

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