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ANNEES 30
Par Lise Guéhenneux |
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Voir aussi Un salut à Fougeron |
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L'exposition " Les années trente en Europe, 1929-1939, le temps menaçant " (1), dans son parcours chronologique et géographique, montre la réalité d'une scène artistique européenne dont Paris est reconnu comme le centre dans le domaine des arts plastiques.
Cette exposition a été conçue pour le soixantième anniversaire de la création de deux musées: le Musée national d'art moderne, installé aujourd'hui au Centre Georges-Pompidou, et le Musée d'art moderne de la ville de Paris au Palais de Tokyo. Elle évoque donc les deux événements qui présidèrent à la création de ces musées: d'une part, " l'Exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne " (2) de 1937 et, d'autre part, le Front populaire. Cette origine soulève nombre de questions quant à la création artistique induite par ces deux événements qui peuvent être perçus comme antinomiques. Elle veut échapper aux propos neutralisateurs des grandes manifestations telles que " Kunst und Diktatur " en 1994 à Vienne, " Moscou-Berlin " en 1995-1996 à Berlin et " Art and Power " la même année à Londres. Elle bénéficie de l'expérience de ces expositions antérieures et essaye d'échapper aux simplifications hâtives qui montrent sur le même plan la production artistique et les images de propagandes esthétisées sous la forme du tableau, de la sculpture ou de l'architecture monumentale. Les salles d'actualité qui accompagnent le parcours artistique proprement dit sont significatives, notamment quand elles abordent la question du corps et de sa représentation. Les photographies documentant le mouvement du Front populaire en France célèbre la fête, la liberté débonnaire des premiers congés payés, tandis que le corps est déjà un enjeu autrement discipliné dans les grandes mises en scènes sportives et paramilitaires des messes totalitaires en Italie comme en Allemagne.
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Des blessures inscrites sur le corps des sociétés européennes
Le parcours débute avec le krach boursier, le " Jeudi noir " de 1929, pour aboutir à l'année 1939, par un chapitre intitulé " La crise de l'humanisme ". Cette période a été longtemps considérée comme maudite car les mouvements artistiques liés à l'utopie de la construction d'un monde et d'un homme nouveaux ont déjà été englouti dans le grand naufrage de la Première Guerre mondiale, dont les débris serviront aux affrontements futurs. Ce premier conflit a stoppé les échanges internationaux, notamment entre la France et l'Allemagne qui se développaient autour de la revue Sturm. Les nationalismes pointent déjà et le cubisme est attaqué par des critiques français comme étant une forme d'art étrangère et non avenue dans la grande tradition classique française. Les blessures sont désormais inscrites sur le corps de sociétés européennes et les avant-gardes les plus radicales, expressionnisme, cubisme, dadaïsme ne se remettront pas de cette boucherie. L'espoir en un progrès alliant humanisme et science, dans la construction d'un projet de société où la création artistique avait sa part, n'est plus perçu comme une logique historique. La période des années trente est nommée et reconnue comme celle du " retour à l'ordre ".
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L'art pictural du tableau de chevalet à l'espace de la vie
En France, la notion d'art décoratif marque à elle seule toute cette ambiguïté. Les grandes fresques murales et décoratives telle celle de Matisse usant du découpage de grandes masses colorées sont des recherches pour sortir l'art pictural du format tableau de chevalet, pour le faire participer à l'espace de la vie. Mais cet art décoratif est aussi inclus dans le décor du salon bourgeois ou des salons luxueux du paquebot " Normandie ", par exemple, où cohabitent les innovations formelles et un exotisme presque hollywoodien, vitrine de la production française. L'esthétique du Bauhaus, en Allemagne, et des Vhutemas, en Union soviétique, qui voulait abolir la hiérarchie entre les Beaux-Arts tel qu'on l'enseignait dans les académies et l'art total transformant la cité et la société, ne peut plus apporter sa caution aux régimes totalitaires qui voient le jour en Europe. La résistance et la lutte dans une société qui se radicalise prend la forme d'une écriture politique percutante sous le scalpel incisif de Heartfield qui invente un langage du montage photographique entre l'onirisme surréaliste et la satire politique. Les artistes sont confrontés à l'urgence d'une situation qui implique différentes postures: celle de l'engagement dans un réalisme témoignant de son temps et dénonçant les injustices; celle d'une abstraction qui ne renie pas les acquis des avant-gardes internationales et que l'on voit perdurer à travers les groupes "Cercles et carrés", "Abstraction et Création", le groupe "Progressive Kunst" à Cologne et les artistes à l'origine du musée de Lodz (Streminski et Kobro), le premier musée d'art moderne qui est, à lui seul, une utopie mise en pratique, créant une nouvelle science muséologique. Le surréalisme marque également cette période de façon durable avec, lui aussi, un réseau international très riche en formes de recherches synthétiques, de l'abstraction géométrique au biomorphisme et au vitalisme lyrique. Si la célébration de l'avènement du Musée d'art moderne de la Ville de Paris et du Musée national d'art moderne permet de revenir sur l'exposition internationale des arts et techniques de 1937 qui avait déjà fait l'objet d'une exposition en ces lieux, elle est également l'occasion de rappeler que, la même année, ouvraient à Munich l'exposition de " L'art dégénéré " et celle de " L'art allemand ". Ces deux expositions sont évoquées par la présentation des oeuvres des artistes persécutés par le régime nazi, alors que les images de propagande sont mises à l'écart du parcours artistique, dans une salle à part, soulignées par des cartels aux commentaires délibérément sans équivoque. Cette exposition rappelle également l'achat, en 1937, par l'Etat français d'oeuvres des sculpteurs Despiau et Belmondo dont on connaît les allégeances qu'ils feront au régime nazi et à celui de Vichy. Cette exposition fleuve, remarquable par sa recherche documentaire et son immense parcours, demande plusieurs visites si l'on ne veut pas avoir l'impression d'un nivellement qui serait celui d'un seul document historique.n L. G. |
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1. Musée d'art moderne de la ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson, 75016 Paris tél: 01 53 67 40 00.Jusqu'au 25 mai 2. C'est dans le Pavillon de l'Espagne républicaine de cette exposition que fut montré Guernica de Picasso.
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Un salut à Fougeron
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André Fougeron est présent dans l'exposition " Les Années 1930 " avec deux oeuvres de 1936-1937: Mourir de faim.
Espagne et Espagne martyre.
Un ouvrage vient, par ailleurs, de lui être consacré par Raymond Perrot (1).
En 1930, Fougeron est un jeune homme de 17 ans, convaincu depuis plusieurs années que sa voie est dans la peinture.
Il a fréquenté des cours du soir de dessin.
Il est, depuis un an ou deux, un habitué du musée du Louvre.
C'est en 1936, après son service militaire, qu'il participe de plein pied à la vie artistique de l'époque, bouillonnante, accentuée par le Front populaire et les luttes contre le fascisme.
Ses oeuvres, marquées par la critique sociale et politique, sont exposées à la Maison de la Culture, au Salon des surindépendants, à la galerie Billiet.
Son travail commence à s'inscrire dans l'histoire de la peinture française.
Dans l'après-guerre, il occupera une place importante avant que ne viennent de longues années où elle sera annulée pour cause de " réalisme socialiste " et d'" art de parti ", et jusqu'à ce que les études de certains historiens de l'art comme Denis Milhau ou Bernard Ceysson commencent à la lui rendre.
Le livre de Raymond Perrot s'y emploie à son tour, mais selon une visée " générative ", l'auteur, lui-même peintre, reconnaissant dans l'oeuvre de Fougeron ses préoccupations essentielles.
Il trace ainsi, au fil de ses analyses, une généalogie où des mouvements comme la Figuration narrative ou la Figuration critique trouvent leur inscription dans la suite d'un tableau central dans l'oeuvre du peintre, Civilisation atlantique - celui-là même que dénonça violemment Aragon en 1953.
On a là un travail de filiation qui ne manque ni de pertinence ni de perspective.n Pierre Courcelles
1.
Raymond Perrot, Esthétique de Fougeron, E.
C.éditions, 84 boulevard Magenta, 75010 Paris, 190 p., 150 F.
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