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ATELIERS D'ECRITURE
Par Ricardo Montserrat |
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Voir aussi Le blues de Lorient |
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Mulhouse, quartier " Les Coteaux ", des mal-aimés, des jeunes en pétard, prêts à péter la gueule de Patrick Raynal, écrivain, et de Paul Vecchiali, cinéaste.
On se calme.
On fait un scénario et un film, un vrai.
Directeur, chez Gallimard, de la célébrissime Série Noire et de la prestigieuse Noire, dans lesquelles il a fait entrer l'internationale antifasciste du polar, Argentins, Mexicains, Chiliens, Cubains, Espagnols, Français aussi, car ils sont nombreux les Français, les Daeninckx, Jonquet, Prudhon, Pouy...à vouloir régler son compte au libéralisme assassin dans des ouvrages bourrés de talent explosif, Patrick Raynal y prouve que la littérature populaire peut être une littérature d'idées. Il donne l'exemple en publiant chez Albin Michel Né de fils inconnu, lettre ouverte sans complaisance d'un ex-soixante-huitard aux enfants de la crise. Exemple aussi, en participant à l'aventure anarcho-joyeuse du Poulpe (Arrêtez le Carrelage, éditions Baleine) et, encore, en écrivant avec les mal-aimés du quartier " Les Coteaux " de Mulhouse le scénario du film Zone franche de Paul Vecchiali. Ses amis l'appellent " le Gros ". Il n'y a qu'à le regarder: il a un coeur gros comme ça. Il a toujours écrit. Il ne sait faire que ça. Mais c'est le Roman Noir qui lui a fait passer le pont de la passion à l'écriture. Et le pont a tremblé sous le poids de son indignation quand il s'y est engagé. Le roman noir - même chez les auteurs qui ne s'engagent pas - regarde le monde sous l'angle de la violence politique. Il décrit les fêlures d'une société qui a promis le bonheur pour tous et n'a pas tenu sa promesse.
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Les fêlures d'une société qui a promis le bonheur
Aussi quand le ministre en place - il dit " Douste " comme s'il séparait le citoyen qui prononce à Châteauvallon un " vrai discours de militant " de Blazy le politicien - lui demande de s'engager dans un projet culturel de quartier, il ne refuse pas. Il ne peut pas. Le Gros ne se dégonfle jamais. Voilà Sancho Panza, à l'âge où ses camarades des barricades se sont emmitouflés dans leurs souvenirs, qui part aux Coteaux de Mulhouse à la rencontre de ces fils inconnus dont il a fait les héros de ses romans.- Ça a été l'horreur ! dit-il avec des yeux d'enfant et un sourire gourmand. Les portes sont closes. Le centre culturel du quartier est blindé et ne laisse entrer que les enfants sages. Avec ceux qui sont de nulle part et n'ont pour zone franche que les terrains vagues et interdits, l'imposant justicier vêtu de noir se retrouve dans un local défoncé avec des keums que la vie a tout aussi défoncés, comme sur un ring de boxe. L'éducateur qui les accueille est d'ailleurs un champion de boxe. Son prédécesseur s'est pris un mois plus tôt un coup de couteau. Les chaises volent, les insultes pleuvent, façons de détourner l'envie de péter la gueule de l'écrivain, Patrick Raynal, et du cinéaste, Paul Vecchiali, marchands de rêves d'une société qui a trahi ses engagements. Le lendemain, c'est la gueule de bois. Honte de s'être ainsi exhibé. Le livre, le film, ils en ont envie. Ils ne savent pas à quoi ils veulent arriver mais savent quelle image ils refusent de donner. Celle de la Haine, le film. Farouches, ils ont vaguement conscience d'être, dans un système qui réduit toute résistance, les derniers fauves. La méfiance est leur principal mécanisme de défense. Ils n'ont aucune envie qu'on s'intéresse à eux s'il s'agit de mieux les ficher et les mettre ensuite en tôle. A la façon d'un maître d'école des catacombes, Raynal noue les liens - " apprivoiser, c'est créer des liens " - et transcrit sur un tableau noir les paroles sauvages. Une fois le scénario bourré de tout le bon et le mauvais qu'ils ont pu y fourrer, les jeunes scénaristes s'attendent à bricoler un bout de film-vidéo avec un caméscope et un magnéto. Sancho Raynal et Quichotte Vecchiali décident de tromper leur attente et d'en faire un vrai film. Débarquent les rails, les grues et le bric-à-brac nécessaires. Le film prend corps dans la tourmente et la colère. Il faut veiller sur tout et tout le temps. Mais les acteurs improvisés sont là à sept heures du matin, apprennent leur texte et ne râlent pas quand il faut refaire les prises. Les apprentis-héros ont en même temps un désir violent de faire voler le film en éclats tant est forte la pression d'une ville qui déteste par avance le miroir qui lui sera tendu. Après le tournage d'une course poursuite dans les rues, des commerçants menacent de porter plainte si leur devanture apparaît dans le film. Les intégristes de tout poil jouent avec les jeunes au jeu ambigu " c'est de toi-même que je te protège en t'empêchant d'exister ! " Qui aimera en effet ce film et ses cicatrices, ses ecchymoses et ses fractures mal réduites ? La culture - même celle de 68 qui n'a pas encore vingt ans - n'aime la contre-culture que lisse et repassée par la moulinette intellectuelle. Aux seuls professionnels de la profession et aux diplômés, le droit de repenser la société. Sancho a un coup de vieux quand il remonte sur sa moto. Il se souvient de ses méfaits de jeunesse enragée dans un autre quartier aux côtés d'Arlette, son épouse tendre et lumineuse comme l'utopie. Pendant les mois passés à Mulhouse, il n'a plus eu ni âge ni réalité. La réalité est trop grande pour un écrivain seul, affirme-t-il. Il faut la partager. De toute façon, personne ne voudra y croire. Qui pourrait croire qu'existe là-bas une telle réserve de violence et de misère qu'elle peut péter à tout instant. Dos au mur, dos à l'écran, les acteurs de ce cinéma permanent, ce " people-show ", ne se laisseront pas abattre. Ils surprendront. Leur intelligence est " enguanguée " dans une culture appauvrie mais elle est souple et pointue. Héros d'un jour, héros toujours. Le film est plus qu'imparfait, conclut Raynal. Mais ce n'est pas le film que qualifie ce mauvais passé, c'est la société qui tourne le dos à l'avenir." Nique tes mots, Raynal ! " lui répondent ses fils inconnus. Sa Série n'a de noir que l'encre des mots. Le noir sied aux gros. Il souligne la rondeur du coeur. Le rouge de l'émotion.. |
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Le blues de Lorient
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Vous avez lu dans le journal ? Ils font un roman noir sur Kervé.
Un roman noir ! Comme s'il n'y avait pas assez de choses sales à se passer dans le quartier, il faut qu'ils en rajoutent.
Et puis faut voir qui l'écrit: un écrivain qui n'est même pas français, des Africains, des Arabes, des drogués, des alcooliques, des taulards, des divorcées, des jeunes efféminés et j'en oublie ! " Ah ça, elle en suffoque, la veuve Le Troadec, guetteuse malfaisante de la " tour fantôme " d'un quartier de Lorient, à la page 126 de Zone mortuaire.
Et c'est un amusant pied-de-nez que de faire énoncer par ce personnage à la Carmen Cru le projet même, aux enjeux vitaux, de ce roman inhabituel (1).
Au centre de cette histoire, il y a le quartier de Kervé, de simples baraques au lendemain du bombardement de Lorient durant la Seconde Guerre mondiale, aujourd'hui une ville dans la ville où des tours déglinguées abritent des milliers de vies abîmées, brisées par l'exclusion sociale, par l'horreur économique.
Dans cet univers désolé, entre vie et mort, erre Clémence, ouvrière dans une poissonnerie industrielle, hantée par la perte de son fils qu'elle croit avoir tué.
Clémence que courtise l'îlotier Théo, qui tente de l'empêcher de devenir une épave.
Clémence qu'espionne et tente de supprimer un étrange personnage, surgi des tréfonds du passé.
Et, tout autour d'elle, un entrelacs de vies minuscules et pourtant riches d'innombrables expériences.
Mais Zone mortuaire, s'il contient les récits issus des voix entremêlées de ses nombreux auteurs, est aussi, il faut le souligner, un polar remarquablement agencé, avec des rebondissements qui en font un roman de " suspense " très efficace." Emotion, action ", comme aime à dire Samuel Fuller.
Le pari était difficile de transformer ces paroles d'exclus en trame romanesque, et l'on imagine que l'accouchement, après de multiples contractions, a dû être difficile.
Mais les auteurs, réunis sous le pseudonyme de KELT (Kompagnie des Ecrivains de LorienT, avec un K puisqu'on " les prenait pour des analphabètes " !), et Ricardo Montserrat, se sont révélés de merveilleux magiciens.
Accueilli avec enthousiasme par la Série Noire (qui confirme ainsi sa faculté d'héberger l'écriture en liberté), Zone mortuaire est un roman noir authentique, qui possède la saveur de la vie.
Et puisqu'on sait que le roman noir est avant tout le roman des villes, eh bien, disons haut et fort que celle de Lorient a trouvé ses écrivains.
1.
Voir ci-contre l'article de Sadek Aïssat.
Par Hervé Delouche
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