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ATELIERS D'ECRITURE
Par Sadek Aissat |
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Lorient, sa zone portuaire, ses quais, des femmes, des hommes, du chômage, des morceaux d'existences à recoller.
Un écrivain parmi eux au travail d'écriture.
Une fourgonnette bleue qui tangue, il y a de cela deux fêtes de l'Huma, nous transportait vers La Courneuve, à l'invitation des copains de la section du XIXe. Il y avait là un homme habillé de noir, avec un chapeau noir aussi. Dans les hoquets du fourgon, j'appris qu'il était écrivain. Ricardo Montserrat. Dans le quartier, cette portion du monde comprise entre la station Jaurès et les Buttes-Chaumont, sa dégaine à la Lucky Lucke est devenue familière. On peut apercevoir l'homme, le matin, tenant par la main une petite boule de feu - " ma boule de soleil " dit-il de sa Manuéla - du côté de l'école Armand-Carrel, " rue de Meaux, à l'angle du garage Opel et de la rue Carrel, (là où) les belles Juives en manteaux et chapeaux parlent haut, les Espagnoles s'affolent, les Portugais, vêtus de noir, s'efforcent d'être gais, les Arabes scrutent le ciel avec des yeux inquiets - et le vent de la haine les fait pleurer -, les Turcs chantent leur peine pour mieux l'épouvanter. Et le continent Noir marche derrière un patriarche - fatigué -, ses enfants sont enrhumés mais leurs mères sont vêtues d'or et de soie. Nomades de l'humanité qui foule aux pieds les cent papiers du mépris institué ". C'est Ricardo, l'homme au chapeau. Sur le trottoir, il ramasse les mots qui triment pour en faire des bouquets qui riment. C'est Ricardo dont le chapeau est un nomade. Il aime les mots qui trinquent en chantant un tango triste et nostalgique à la manière d'El Polaco. Je l'ai écouté, à la librairie de la rue Cavendish, se fendre au son d'un bandonéon arrosé de vin rouge épais. C'est Ricardo, l'homme déguisé en chapeau. Le métèque qui voit les autres - tous pareils, tous des étrangers - avec une tendresse un brin de dilettante. Car s'il en a l'allure, il n'en a pas vraiment la désinvolture. Rien à voir avec Lucky Lucke. Lui, ne tire pas plus vite que les maux, il y revient pour panser les plaies des mots. Il est né de parents espagnols, du temps qu'il ne faisait pas bon être Espagnol. Au fond de ses yeux roux, il a de l'amour pour tous ceux qui n'ont pas de bol, qui naissent, vivent et meurent sous des cieux lointains, dans des histoires trop grandes pour eux, des histoires qui triturent leurs destins en les étranglant d'un bémol. Les mots de Ricardo sont fermes, précis, mais son écriture est tremblée. Toujours, quelque part, un sanglot y est perverti, un malheur, un tango. Il anime des ateliers d'écriture pour " aider à récupérer une parole confisquée ". Ce fut d'abord au Chili, dans les années quatre-vingt. Le vieil homme qui fit couper les mains de Victor Jara pour faire taire une guitare entrait dans le début de sa fin, il présentait déjà des signes de sénilité maladive. Ne jamais oublier les mains de Victor.
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L'écriture qui permet de forer le temps
Un peu d'édition, beaucoup d'agitation " à partir de prétextes, d'activités culturelles ". Et le théâtre." Pour traiter l'urgence ". Dix années à dire l'urgence, avec les femmes de ménage organisées en un puissant syndicat, avec les étudiants à l'université et avec les dockers. Dix années à monter El Castigo (le Châtiment) de Kafka et à écrire des " lettres aux indifférents ", pour mettre en scène ces hommes qui se punissent eux-mêmes. Le théâtre donc. D'abord la parole à vif." Je faisais des ateliers d'agit-prop. C'est là que j'ai appris. Les techniques littéraires, je les ai apprises ailleurs." L'écriture vient un peu plus tard." Elle permet de remonter plus loin, d'aller plus profond." Elle permet de forer le temps. Retour en France. Une dizaine de pièces de théâtre avec des jeunes et l'apprentissage du métier " d'écrivain hospitalier dans un hôpital psychiatrique, renouer avec des vieux qui n'en voulaient plus ". Ils parlaient, lui écrivait. Il réécrivait et leur restituait leurs histoires." Jusqu'à ce qu'ils s'y reconnaissent: ah ! c'est moi ! " En France, il reconnaît l'odeur subtilement putride de la dictature." Une dictature, c'est un système qui décide que tu n'existes plus. En France, si tu es trop jeune, si tu es trop vieux, si tu ne travailles pas... Je ne compare pas la dictature chilienne à la démocratie française, mais je dis que le système économique fonctionne sur les mêmes bases; en France, on ne s'occupe pas de savoir ce que les gens savent faire, on en a besoin pour une tâche. Or, tous nous savons faire quelque chose, le problème est de savoir comment utiliser ensemble notre savoir." Avec les gamins des Batignolles, les gosses du Cana, à Nantes, il écrit des histoires graves, parce qu'un enfant, c'est sérieux. Avec les ouvriers des chantiers navals de Saint-Nazaire, c'est la vie au quotidien, l'atelier, les luttes pour l'emploi, pour la survie, la fraternité. Un livre, Rêves de travail (1). Puis il y eut Aziliz ou les filleuls de l'Ankou, un roman limpide, humain, à partir d'une vieille légende bretonne (2). C'est le retour de l'arbre à ses racines, le retour à la Bretagne et à cette France qui se meurt d'être si mal aimée." Je venais d'arriver d'un pays qui se battait contre la logique de la mort et j'arrivais dans un autre qui mourait. Les petites usines qui fermaient, les touristes hollandais qui rachetaient les maisons... Pourquoi un pays se laisse-t-il mourir ? C'est comme les vieux, on te coiffe, on t'habille, mais tu n'as plus envie de vivre. C'est un système, la personne n'existe plus, c'est un patient, on le médicalise." Lorient a été choisi pour accueillir l'un des 29 projets de quartier lancés par le ministère de la Culture en 1995. De mars à septembre derniers, Ricardo Montserrat a travaillé à la rédaction d'un roman - noir - avec huit femmes et huit hommes, RMIstes, chômeurs, âgés de 20 à 46 ans. Il n'a pas été facile de la faire admettre aux fonctionnaires du ministère du Travail, mais les " écrivants " étaient sous contrat durant cette période." Nous découpons à Kéroman du poisson avec la mère, chaudronnons à l'arsenal avec le grand-père, manifestons avec les dockers, prenons le bateau pour Groix, enterrons des morts, déterrons le passé ." A Kervé, du côté de Lorient. La ville a été reconstruite après la guerre, à la Frankenstein. Les hommes et les femmes qui y vivent aussi tentent, aujourd'hui, de recoller, parfois de traviole, les morceaux de leurs existences.
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Un livre traversé par les histoires de ses auteurs
Zone mortuaire. Zone de turbulences durables, zone d'ombre, de noir profond troué seulement par la lueur pâle de projecteurs en haut de leurs pylônes, et parfois les gyrophares des voitures de l'urgence. Quai d'un port où un monde qui rêve du vent du large agonise en se battant, par intermittence, contre les flics, comme dans un sursaut d'agonie, de refus de la mort. Zone mortuaire est un roman noir, très noir. Une longue apnée dans la douleur. Et s'il demeure une oeuvre de fiction, le livre est traversé par les histoires de ses auteurs, " devenus les héros de leur propre histoire ". C'est un beau livre, d'une violence parfois à peine soutenable, mais c'est la violence d'aujourd'hui, celle faite à des millions de femmes et d'hommes en France. Et pour ceux qui l'ont écrit, cela a changé beaucoup de choses." Rien n'avait été promis au départ, sauf qu'un livre serait écrit, et que la littérature pouvait changer la vision que l'on a de la vie, des autres et de soi." Zone mortuaire, signé Kelt - Kompagnie des Ecrivains de Lorient - et Ricardo Montserrat est maintenant publié dans la Noire. Rien n'est plus comme avant. On commence à exister. Régine, membre de Kelt, confie: " J'ai enfin trouvé, après tant d'années, pourquoi je fuyais la société: j'en refusais l'anonymat, je refusais de ne pas exister." |
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1. Nantes rêves de travail, l'Harmattan, 1995, 155 p., 85 F. 2. Aziliz ou les filleuls de l'Ankou, l'Atalante, 1996, 204 p., 69 F. Autres ouvrages de Ricardo Montserrat . Amours anciennes, l'Harmattan,1996, 139 p., 80 F; l'Enfant nomade (sous la direction de R.Montserrat), l'Harmattan, 1994, 156 p., 40 F; Là-bas, la haine, l'Harmattan, 1993, 207 p., 95 F; la Périlleuse Mémoire de Tito Perrochet, l'Harmattan, 1992, 171 p., 90 F.
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