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ATELIERS D'ECRITURE
Par Christian Kazandjian |
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C'est en travaillant la langue dans son écriture que se modifient son appréhension et les rapports entre les individus.
Une fenêtre s'ouvre aux autres...
Les peintures rupestres de Lascaux, passé l'immense émotion esthétique qu'elles auront fait naître chez les contemporains, n'ont pas permis de nous " parler " de la langue dont usait les artistes, il y a 20 000 ans. Il faudra la découverte des manuscrits akadiens de l'Epopée de Gilgamesh, l'homme qui ne voulait pas mourir, pour qu'à travers la traduction des caractères cunéiformes gravés on " lise " enfin mieux cette civilisation; il en ira de même, plus tard, avec les hiéroglyphes d'Egypte. Ce nécessaire passage de l'oral à l'écriture a, depuis ces époques lointaines et à de rares exceptions près (subsistent encore aujourd'hui des dialectes totalement oraux), marqué l'histoire des civilisations. Et en ce XXe siècle filant vers son terme, les nouveaux langages de la révolte continuent, de dazibao en graffiti, à s'inscrire/écrire sur les murs, les banderoles, sans que soit frappé d'obsolescence, face à la montée de l'ordinateur et du cédérom, le livre. Chez l'enfant, le saut, longtemps préparé, du parler à l'écrit (et donc au lu) est une expérience merveilleuse d'ouverture sur le monde de la communication, et sur le monde tout court. Cette maîtrise du geste, de la main guidés par le cerveau, est un élément essentiel de conquête d'une liberté que dénie à des millions d'individus un système libéral de plus en plus inégalitaire. Dans un atelier d'écriture, à l'instar de tout atelier où se modifie, se modèle la matière, se bat le fer du langage; et une fenêtre s'ouvre aux autres, à l'environnement, à la citoyenneté. Ecrire, dès lors, agit sur la " matière " sociale, sur la vision que l'" écrivant " et ses lecteurs avaient de cette réalité. L'atelier, qu'il s'adresse aux élèves des écoles primaires, des lycées, ou aux adultes d'un même quartier, n'est plus perçu comme un support à la scolarité ou à l'alphabétisation, mais comme une entreprise collective où, au-delà de la valorisation des auteurs, se structurent de nouveaux rapports. Dans notre société où se côtoient, s'affrontent aussi, parfois, les cultures, les histoires individuelles ou collectives, l'atelier, reflet, dans la cité, des échanges et des apports culturels des différentes communautés qui la composent, joue le rôle de laboratoire du langage: les mots nouveaux qui chaque année sont adoptés par les sages de l'Académie et entrent dans le Larousse ou le Robert ont été fondus, polis dans la forge de la rue. Que naissent un atelier dans une école de quartier à Nantes ou à Sainte-Geneviève-des-Bois, animé par Sadek Aïssat ou d'autres un peu partout comme à Lorient, avec des RMIstes, dirigé par Ricardo Montserrat, et déjà se modifie l'appréhension figée que nous pouvions avoir de la langue, des rapports entre les individus. Des écrivains, romanciers ou poètes " animent " ces rencontres, y apportant leur " anima ", leur âme, leur foi. Car, dans un monde où en cette fin de deuxième millénaire de l'ère chrétienne sont privés de moyens de subsistance, et/ou d'éducation, et/ou de parole, des milliards d'êtres humains, la maîtrise de sa vie, de son avenir passe par la compréhension et la démocratisation du langage; par son enrichissement, aussi, à l'heure où tente de s'imposer partout dans le monde le " basic english ", pauvre sabir commercial conçu dans les laboratoires des multinationales qui dominent les marchés de l'industrie, de la finance et de la communication, et assené, à jets continus, par le biais de télévisions dont le nombre, chaque jour plus élevé, n'est, paradoxalement, que le résultat d'une plus grande concentration.
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La maîtrise de sa vie passe par la démocratisation du langage
L'écriture est un acte profondément individuel et, pourtant, tellement collectif: on n'écrit pas, malgré ce qu'affirmait James Joyce, pour soi mais pour être lu, pour communiquer aux autres ses émotions, ses réflexions, son plaisir. On écrit pour témoigner, pour transmettre la mémoire, pour vivre enfin, ou à tout le moins pour ne pas mourir tout à fait. L'enfant, l'adulte confrontés au défi d'exprimer, de dire, plongent au fond d'eux-mêmes, ployant le Verbe à leur volonté, convoquant au banquet des mots la mémoire des membres de leur famille, de leur peuple, des autres peuples. Une expérience d'écriture dans un lycée, un quartier réputé difficile, une cité populaire, est l'occasion de voir à l'oeuvre cette chose merveilleuse, étrange donc, que l'on nomme maïeutique. La parole, stimulée par l'acte de création, se débride, se renforce, retrouve son rôle utile, elle qui est confinée la plupart du temps à un moyen utilitaire de communication minimale. Qu'au bout de l'expérience, un ouvrage voit le jour n'est pas le moindre des plaisirs: l'artisan, l'artiste existe et vit d'abord par son oeuvre. Les livres, les plaquettes (certains accèdent aux presses des " vraies " maisons d'éditions) témoignent de la créativité des auteurs que rien, dans leur environnement, leur origine sociale, ne semblait prédisposer à l'écriture. De ce déclic ne naît pas nécessairement une vocation, ni la promesse d'une oeuvre future. Il faudra alors beaucoup de volonté, de sacrifices, de travail pour que l'on parle du métier d'écrire, inséparable, depuis des millénaires, de celui de vivre. |
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1. Ricardo Montserrat et Kelt (Kompagnie des Ecrivains de Lorient), Zone mortuaire, préface de Michel Le Bris, Gallimard 1997, Série Noire no 2 455, 182 p., 28F. |