Regards Mai 1997 - La Création

Collage

Par Emile Breton


Citant Paul Valéry pour qui " toute chose vue qui n'est pas étrange est fausse ", Raul Ruiz, à propos d'un de ses précédents films (l'OEil qui ment) disait que le cinéma était un art de faire voir l'étrangeté. Avec Généalogies d'un crime, on est, si l'on ose dire, servi. Glaces sans tain, les miroirs ouvrent sur des rites obscurs à qui n'est pas initié. Deux femmes parlent, la mère et la fille, remâchant dans un petit dîner intime de vieux souvenirs désaccordés, et il suffit d'un mouvement de caméra pour que ce ne soit plus ce qu'elles disent qui compte, mais les objets autour d'elles accumulés qui viennent au premier plan pour parler, à leur tour, de toute une vie figée dans des bibelots alignés. Un garçon, un meurtrier, dit à son avocate venue l'assister en prison: " Changeons les rôles: vous serez moi, je serai vous." Et, plus loin dans le film, mais avant dans le temps de l'histoire, le même garçon s'entend dire la même chose par la même femme (non, ce n'est pas la même, mais une psychanalyste à laquelle va s'identifier l'avocate, et d'ailleurs la même actrice joue les deux rôles). Vous n'y comprenez rien ? Ce n'est pas grave. C'est en voyant Généalogies d'un crime que tout s'éclairera. Ce film luxuriant est baroque au vrai sens du terme: le foisonnement d'arborescences qu'il lance de toutes parts suit une ligne mélodique très claire. Ce baroque-là est créateur d'ordre. Non pas un ordre tiré au cordeau, où est taillé ce qui dépasse, mais une harmonie où chaque élément trouve place. Ainsi Généalogies d'un crime est-il parfaitement limpide dans sa narration. La parabole, sur le pouvoir et la manipulation, est évidente, et souvent très drôle, mais elle ne vient jamais étouffer le récit. Elle en découle. Ce récit, parti d'un conte japonais dans lequel un jeune homme, ayant tué une femme, se réfugie chez une autre dont il tombe amoureux, et qui n'est que le fantôme de la première décidée à se venger, passant par l'histoire d'une psychanalyste viennoise assassinée en 1924 par son neveu, pour retomber sur le milieu très parisien de " psys " et de gens de loi à la mode, brasse les temps comme les personnages sans que jamais le spectateur perde le fil. D'où sa force, et les possibilités qu'il laisse, de lectures sur plusieurs plans, dont la plus importante, ce premier degré du plaisir à se laisser captiver par une histoire qui plonge loin ses racines dans l'imaginaire de celui qui l'écoute.

Cette analyste viennoise dont l'histoire servit de " déclencheur " au film s'appelait Hermine von Hug-Hellmuth. Il y a quelques années, les éditions Payot ont publié une traduction de ses Essais psychanalytiques et il faut bien dire que l'exercice auquel elle se livre à partir d'un rêve de son neveu (celui qui allait quinze ans plus tard l'assassiner), alors âgé de cinq ans et demi, et qui venait de voir dans son sommeil un ours prêt à l'étouffer parle plus fort de sa sexualité à elle que de celle de l'enfant. On peut comprendre que de troubles rapports se soient instaurés à l'adolescence entre ce " patient " soumis à cette pression et sa parente-soignante. De cette dame, Elisabeth Roudinesco et Michel Plon disent dans leur Dictionnaire de la psychanalyse (éditions Fayard) qu'elle était " d'une orthodoxie sans faille " et qu'elle " appliquait les thèses du maître [Freud] au " cas " de son jeune neveu, en se livrant sur lui à des interprétations sauvages ".

C'est que personne ne manque, de ceux qui ont fait ce bon siècle d'une histoire tumultueuse. Personne ni rien, des notions qui se sont dégagées, par fulgurances ou lentes approches C'est un vrai dictionnaire, c'est à dire que d'un article à l'autre, on y entre par la porte de son choix. Et, puisque, pour la recherche de Hermine von Hug-Hellmuth, c'est la porte " destins personnels " qui fut d'abord ouverte, il faut dire tout de suite qu'il y a là un inépuisable réservoir de fictions, un entrecroisement de destins dans ce petit siècle d'histoire où tout le monde s'est connu, haï, jalousé, battant de loin plus d'un roman-fleuve. Ainsi de ce conseiller du président des Etats-Unis, Thomas Woodroow Wilson, William Bullitt, fils de bonne famille de Philadelphie, qui, envoyé en mission en Russie, s'enthousiasma pour Lénine et les Soviets avant d'épouser la veuve de John Reed, celui des Dix Jours qui ébranlèrent le monde, puis de déchanter et d'entreprendre avec Sigmund Freud une analyse et la rédaction d'un livre sur le président Wilson, le psychanalyste s'intéressant au président uniquement " parce qu'il n'aimait pas cet homme qu'il tenait pour responsable des malheurs de la Mitteleuropa ". C'est un roman, qui court sur un quart de siècle, que l'histoire de ce livre qui vit les deux auteurs se brouiller, puis se réconcilier. Ou encore la vie de Mathias Heinrich Göring, cousin du Herman de sinistre mémoire, psychiatre qui avait si débonnaire allure avec sa grande barbe et sa Bible sous le bras qu'on ne l'appelait que " papa Noël " et qui, traquant ses confrères juifs, " demanda à tous les psychothérapeutes dont il avait la charge de faire de Mein Kampf la bible de la nouvelle science psychologique du Reich ". Ou encore Gaëtan Gatian de Clérambault, psychiatre français mort en 1934, " hostile au freudisme et au Surréalisme ", dont on put voir il y a quelques années une exposition de photos, on ne peut plus surréaliste, de " drapés arabes ", pièces de tissu cachant-dévoilant la femme et dont Lacan dit en 1966 qu'il avait été " son seul maître en psychiatrie ". Ou encore... Arrêtons pourtant. On ne voudrait pas faire de ce dictionnaire un rival des Trois Mousquetaires (encore que ce ne serait pas un reproche) et il y a bien d'autres clés qui ouvrent d'autres portes, conceptuelles ou historiques. A chacun de les essayer.

Consacrant à l'ascension de François Pinault, président de Pinault-Printemps-Redoute, un article de trois pages, fort bien documenté et tout à fait accablant pour ce qu'il faut bien appeler le capitalisme puisque c'est de capital qu'il y est question, Thierry Philippon, dans le numéro 1960 du Nouvel Observateur, évoque les relations de cet homme d'affaires avec le Crédit Lyonnais. François Pinault, en effet, aurait des visées un peu gloutonnes sur les restes de cette banque et ne s'embarrasserait pas de scrupules pour tirer le meilleur parti de son naufrage. Et le journaliste note: " Une conduite que l'on comprend d'autant plus difficilement que François Pinault ne doit pas seulement sa fortune à son talent, mais aussi beaucoup au Crédit Lyonnais. En 1963, quand ce corsaire des affaires, audacieux et brillant, se lance dans la vente de bois, c'est avec un prêt de la banque publique. Depuis, il a racheté cent trente entreprises. Et le soutien du Lyonnais ne lui a jamais manqué." Diable ! Comment un journaliste aussi bien informé que l'auteur de cette enquête peut-il, à la fin de ce siècle, croire que c'est en observant les règles de la chevalerie qu'on peut faire fortune ? Il y a de cela maintenant cent trois ans, Karl Marx écrivait dans le livre troisième du Capital: " Le système du crédit dont le centre est constitué par les Banques dites nationales...confère à cette classe de parasites un pouvoir fabuleux, le pouvoir non seulement de décimer périodiquement les capitalistes industriels, mais d'intervenir de la façon la plus dangereuse - et cette bande ne connaît rien à la production et n'a rien à voir avec elle. Les lois de 1844 et de 1845 sont des preuves du pouvoir croissant de ces bandits auxquels se joignent les financiers et les " Stock-Jobbers " (spéculateurs en Bourse) ". Il faut croire que ces capitalistes d'aujourd'hui, à cheval entre la banque et l'industrie, ont bien lu ce vieux Marx. Un en tous cas qui ne se serait pas étonné de voir un " bandit " se conduire autrement qu'un gentleman. Un chapitre à ajouter au roman-fleuve de ce siècle ?

 


* Professeur de sociologie à l'université de Genève et conseiller national au Parlement confédéral.

1. Jean Ziegler, la Suisse, l'or et les morts, aux Editions du Seuil.

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