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IMMIGRATION,INTEGRATION
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Jean Ziegler* |
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Quel a été l'impact du soutien logistique financier apporté par les banquiers helvétiques à l'économie du IIIe Reich ? Jean Ziegler vient de publier le résultat d'une enquête de grande portée sur la question (1).
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En quoi êtes-vous amené à constater que le troisième Reich était, entre autre, une immense affaire de « criminalité économique », ainsi que vous le développez dans votre livre ?
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Jean Ziegler : Au moment où Hitler a commencé la guerre, l'Allemagne était en faillite du fait du réarmement du IIIe Reich.
En septembre 1939, il part pour sa première guerre de conquête d'abord vers la Pologne puis vers l'ouest et, partout où il passe, s'organise le pillage, d'une manière systèmatique.
Même jusque dans les camps de concentration, les ghettos où l'on arrache les dents en or, les alliances des victimes, des déportés.
Les banques centrales de onze pays occupés sont littéralement pillées.
Second élément: Hitler, au faîte de sa gloire, était dépendant du marché mondial.
Il devait acheter à l'extérieur de son empire les matières premières stratégiques dont il avait besoin, le chrome, le wolfram, le pétrole, le diamant industriel, etc.
L'or volé ne lui servait à rien, à moins qu'un banquier ne le recycle: des receleurs lui étaient nécessaires et ces tâches ont été accomplies, avec conviction, contre des rémunérations astronomiques, par les banquiers suisses qui ont « lavé » cet or, même l'or des morts, celui des camps de concentration.
Les camions allemands franchissaient la frontière à Bâle, Berne, pour décharger les lingots refondus auparavant à Berlin.
Le tamponnage de la croix suisse s'effectuait alors, dans les banques suisses.
Le banquier suisse était absolument essentiel à Hitler.
Il lui renvoyait des milliards de francs suisses, ce qui permettait à Hitler de continuer la guerre.
J'ai consulté des documents du IIIe Reich, par exemple, qui se trouvent aux archives de Bonn, émanant du cabinet de Ribbentrop et datés de juin 1943, au moment où Hitler mobilise pour la guerre totale, c'est en effet le moment où la guerre tourne: il a perdu à Stalingrad, à El Alamein, les alliés ont débarqué en Sicile et l'Armée rouge avance, à l'est.
Hitler s'adresse à ses banquiers suisses à qui il demande d'augmenter leurs fournitures de devises, d'armement, d'instruments optiques, etc.
Ce document que je reproduis est un inventaire, ministère par ministère des besoins allemands, pour négociation avec les banques suisses.
Et le président de la banque du Reich, Walter Funk, dit textuellement: « sans les Suisses, nous ne pourrions pas tenir deux mois ».
Si les banquiers avaient refusé de laver l'or volé, le Reich aurait donc probablement été incapable de continuer la guerre très longtemps.
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Vos accusations contre les banquiers suisses pour leurs responsabilités dans la poursuite de la guerre, après 1943, sont donc formelles.
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J.
Z.: Sans l'apport des banques suisses, la dernière guerre mondiale aurait probablement pu être terminée, une année, une année et demie plus tôt.
Et les banquiers suisses, qui sont devenus infiniment riches, par le biais de cette complicité avec Hitler, ont sur la conscience la mort de centaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants.
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Pourquoi avoir abordé ce travail de mise au point maintenant alors que cette complicité avait déjà été évoquée lors du procès de Nuremberg ?
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J.
Z.: En mars 1946, les Alliés ont convoqué les banquiers suisses à Washington pour qu'ils fassent « réparation ».
Ils étaient effectivement traités comme les receleurs de Hitler.
Il leur était fait injonction de rendre l'or allemand.
Les banquiers suisses ont menti, tergiversé, pendant soixante-huit jours, finalement ont versé 250 millions de francs suisses, le dixième du butin, le reste est encore là.
A ce moment, les Alliés ont soldé la négociation.
Vous avez raison de rappeler qu'il y a cinquante ans déjà était avancée la thèse centrale selon laquelle la guerre aurait pu cesser plus tôt, sans la participation des banques suisses à l'effort de guerre allemand.
C'est un reproche dont on trouve trace dans la presse américaine, au printemps 1946, sous des formes violentes.
Il a ensuite disparu.
C'est aussi à la même époque que les services secrets américains ont commencé à recruter des agents de la Gestapo, à les sortir des prisons.
La guerre froide commençait.
Truman était au pouvoir, menant une politique anti-communiste agressive et estimait que les banques suisses pourraient être importantes.
La libération, l'année dernière, des derniers documents américains sur la question, notamment ceux de l'Organization for strategic services (Oss) et des services secrets du Trésor américain, dirigé par Henry J.
Morgenthau, chargé de mener la guerre économique contre le Reich, m'a permis de reprendre ces investigations.
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Pour un travail sur la mémoire collective, l'ouverture d'archives jusque là inaccessibles permet d'avancer de nouvelles hypothèses.
Non sans éclat...
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J.
Z.: Depuis la fin de la guerre, des organisation juives de survivants ou de descendants des victimes de la Shoah, qui cherchent les comptes dits en « déshérence », ont exercé une pression certaine sur les banques suisses, mais en vain.
Une partie, en effet, de ces personnes avaient mis, avant 1939, leur fortune à l'abri en Suisse, parce que le monstre nazi était là, à l'horizon.
Jusqu'à présent, les banquiers suisses, à chaque fois qu'un descendant des victimes de l'Holocauste se présentait à leur guichet, imposaient la présentation d'un certificat de décès.
Chose impossible à produire dans les circonstances...
Le demandeur était donc éconduit.
Comment prouver que l'on est unique héritier ? Quatorze millions de personnes, dont six millions de Juifs ont été assassinés.
Des milliards de fonds sont donc dits « en déshérence ».
Le Congrès juif mondial s'est finalement emparé de ces problèmes, sur une décision de la Knesset de 1992 et, l'année dernière, des représentants du Congrès ont rencontré le Président-candidat Clinton, en pleine période électorale.
Ils ont réclamé les archives en vue de les utiliser comme armes contre les banques suisses, estimant que, jusqu'à présent, il y avait manifestement déni de droit.
Il n'est pas à exclure également que les marchés financiers soient quelque peu intéressés par cette masse d'argent qui dort dans les coffres suisses.
Clinton a donc déclassifié les archives de l'OSS.
Elles ont été transférées au National Archives, où elles sont accessibles.
Les services secrets de Morgenthau eux aussi ont été très actifs dans cette guerre économique secrète et leur documentation est également très précise sur le jeu joué par les banques suisses.
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Nous sommes donc au tout début de la connaissance sur cet aspect de la guerre de 1939-1945...
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| J. Z.: Vraisemblablement. Et ce ne sont pas des marginaux, ou des intellectuels d'extrême gauche qui mettent les banquiers helvétiques dans les cordes aujourd'hui. Ces informations proviennent du cerveau du capitalisme mondial. C'est, par exemple, le président de la commission des banques du Sénat américain D'Amato de New York qui porte ces accusations. Pour les capitalistes, c'est imparable. Ce qui explique sans doute les menaces sur ma personne, les attaques contre la crédibilité de mon travail - ou la censure de mon livre à la télévision suisse romande. En février dernier, une loi a été proposée, par le conseil municipal de Manhattan, menaçant les banquiers suisses d'un retrait de leur licence à New York. En « épiciers » qu'ils sont, ceux-ci ont tout de suite accepté de remettre plusieurs centaines de millions de francs. Pour acheter le silence. Alors qu'il faudrait aller jusqu'au bout de la démarche de remboursement des familles. On se trouve à la veille d'autres révélations sur cette guerre économique encore mal connue et dont un des ressorts a été, en Europe ou en Suisse, en France dans une moindre mesure, la spoliation des victimes, essentiellement des victimes juives. |
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* Professeur de sociologie à l'université de Genève et conseiller national au Parlement confédéral. 1. Jean Ziegler, la Suisse, l'or et les morts, aux Editions du Seuil.
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