Regards Mai 1997 - La Cité

IMMIGRATION,INTEGRATION
Fantasmes,réalités et choix de société

Par Alain Hayot*


L'immigration et l'intégration des générations issues de l'immigration sont au coeur d'un débat qui charrie des fantasmes exploités par l'extrême droite que le simple rappel de quelques réalités ne désarme pas.

Si le Front national est parvenu à convaincre une partie de l'opinion que l'immigré est la cause du chômage, cela ne veut pas dire pour autant qu'il y ait une part de vérité dans cette assertion. Elle est fausse, un point, c'est tout. Le poids de la population immigrée (3,6 millions de personnes) stagne depuis vingt ans dans l'ensemble de la population française aux alentours de 6,5% alors que le chômage a été dans le même temps multiplié au moins par cinq. La part de l'emploi clandestin en France et estimée à 0,5% de la population active et concerne seulement 200 000 à 300 000 personnes au sein desquelles l'immigration ne représente qu'une part très difficile à estimer par définition. Ce qui est vrai, c'est que, depuis l'arrêt officiel de l'immigration en 1974, 100 000 étrangers s'installent durablement en France chaque année, mais en toute légalité. La moitié d'entre eux est concernée par les regroupements familiaux, mais il y a aussi les réfugiés politiques (10 000 par an, bien moins nombreux que dans les autres pays européens) et les dérogations accordées à des entreprises qui considèrent que, dans certains secteurs économiques, l'appel à l'immigration est incontournable. Cette démarche n'a rien d'étonnant et renvoie à une réalité historique.

La France, en effet, est historiquement une terre d'accueil et d'intégration des vagues migratoires. Un cinquième de la population française actuelle est constituée de personnes ayant été étrangères ou ayant un parent ou un grand-parent étranger. En apport direct ou indirect, l'immigration et les générations issues de l'immigration ont eu un effet bénéfique sur l'évolution de la natalité en France. L'INED estime à près de 15 millions de sujets l'apport de l'immigration à la population française. C'est considérable.

Les grands processus migratoires que la France a connus depuis un siècle et demi ont accompagné et nourri la croissance du pays. De 1830 jusqu'à la Première Guerre mondiale, ce sont des travailleurs venus d'Europe de l'Est et du Sud qui vont jouer un rôle majeur dans le développement de la révolution industrielle dans un pays où l'exode rural s'opère très lentement. De 1918 aux lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, les ébranlements politiques provoquent des mouvements migratoires dont la France va bénéficier tant dans les années 1920 que dans les années 1950. Ces migrants viennent à nouveau d'Europe mais également d'Afrique et d'Asie. Contrairement aux représentations dominantes, la distance culturelle avec le pays d'accueil est aussi réelle qu'aujourd'hui: juifs d'Europe de l'Est et du bassin méditerranéen, Arméniens, Eurasiens, Africains noirs et... Maghrébins présents en France depuis le début du siècle, sans oublier le catholicisme polonais mal perçu au sein d'un mouvement ouvrier plutôt déchristianisé. Les années 1960, où le décollage de l'industrie lourde française se fera sur la base du taylorisme avec l'appel à une main d'oeuvre peu qualifiée en provenance du Portugal et d'Algérie. Outre la métallurgie, le bâtiment et le textile en profitent très largement.

 
Les mouvements migratoires sous l'effet de la mondialisation

Le ralentissement récent des mouvements migratoires n'est pas dû pour l'essentiel aux décisions politiques de 1974. En effet, les modèles liés aux grandes vagues migratoires ont progressivement cédé la place à un système plus complexe, multidirectionnel sous l'effet des formes actuelles de la mondialisation: des mouvements sud/ nord, toujours aussi réels mais moins importants qu'on ne l'imagine; des mouvements sud/sud marqués par les inégalités importantes de développement entre pays du Sud; des mouvements nord/nord qui concernent essentiellement les classes moyennes supérieures; enfin des mouvements nord/sud liés aux délocalisations industrielles et plus généralement aux formes d'exportation du capital. Dans ce cadre, matières premières et main-d'oeuvre sont exploitées sur place dans une sorte d'inversion des logiques coloniales.

Les mouvements migratoires font partie des évolutions que l'on range sous le vocable de mondialisation, cette exigence nouvelle issue des formidables mutations scientifiques, informationnelles et anthropologiques et qui fait de notre monde une réalité unique où le destin des sociétés humaines est de plus en plus lié. C'est la raison fondamentale qui nous permet d'affirmer aujourd'hui que l'immigration zéro est non seulement un leurre mais également un contresens historique. Cette internationalisation des rapports sociaux porteuse en soi de civilisation est aujourd'hui soumise aux lois du capitalisme et donc source d'exploitation économique, de domination politique et d'aliénation culturelle.

 
La visée républicaine et laïque comme point de départ

Les mouvements migratoires n'échappent pas à cette contradiction: ils pourraient s'inscrire dans une libre circulation des hommes et pour une part très minime, c'est vrai; mais dans l'immense majorité des cas il s'agit d'une immigration de la misère, de la précarité et de l'exclusion. C'est pourquoi il est nécessaire de définir à l'échelle nationale et européenne une politique d'immigration: il s'agit de fonder les flux migratoires sur la coopération entre Etats, sur le respect des droits fondamentaux de la personne humaine, sur l'égalité des droits sociaux, sur le respect du droit d'asile, sur le refus du travail clandestin en s'en prenant aux filières patronales et non aux victimes, enfin sur les conditions d'une intégration à notre société conforme à nos traditions républicaines et laïques. La définition et la mise en oeuvre d'une telle politique d'immigration supposent l'action pour une autre mondialisation que celle dominée par le capital, notamment d'agir pour de nouveaux rapports nord/sud fondés sur une coopération, pour un développement durable et des mesures d'harmonisation des droits sociaux permettant d'interdire le dumping social issu des délocalisations d'entreprises.

Un constat historique s'impose: l'essentiel d'une immigration, même si elle se présente d'abord comme une migration de main-d'oeuvre, se transforme à terme en immigration de peuplements. C'est humainement et socialement nécessaire. Ce que l'on nomme " modèle français d'intégration des migrants " est une construction sociale qui trouve son point de départ dans la Révolution française, son cadre dans les institutions républicaines et laïques mises en place à la fin du XIXe siècle et sa capacité intégrative dans les caractéristiques syndicales politiques et urbaines du monde ouvrier français. Le point de départ, c'est l'affirmation révolutionnaire de l'égalité des droits entre les êtres humains et de la primauté du droit du sol sur le droit du sang. La visée républicaine et laïque sur cette base va combattre les replis ethniques, tout en garantissant les libertés d'association cultuelle et culturelle, va faire bénéficier les immigrés de droits sociaux et démocratiques accordés à l'ensemble des Français.

 
Mobilisation sociale et politique pour sauver un modèle en crise

Car l'essentiel est là: dans les entreprises comme dans la société, le mouvement ouvrier établira une solidarité de fait entre travailleurs nationaux et étrangers: solidarité dans les luttes contre le patronat ou le gouvernement pour de meilleurs salaires et conditions de vie mais également dans tous les combats émancipateurs (pour les droits syndicaux, dans les luttes antifascistes, dans la résistance au nazisme, pour l'internationalisme et l'anticolonialisme...). Ces constats communs ont aidé à transcender les tentations xénophobes présentes en particulier lors des crises économiques cycliques, précisément parce que la division apparaissait comme un obstacle à l'efficacité de ces combats. Cette pratique syndicale commune trouve son prolongement politique dans un espace urbain ouvrier tout aussi commun. Il faut bien voir qu'il s'agit là d'un cas original si on le compare au monde anglo-saxon. C'est la raison pour laquelle il me semble que le modèle français d'intégration ne procède pas seulement d'une démarche institutionnelle mais qu'il est fondamentalement le produit d'un mouvement politique, un modèle en crise. Deux causes majeures expliquent les fractures actuelles. En premier lieu, la concomitance entre l'explosion du chômage et de la précarité d'une part et l'arrivée à maturité de la génération issue des dernières immigrations. Le travail ne joue plus son rôle intégrateur ni économiquement, ni socialement. La transmission ouvrière ne se fait plus et crise de l'emploi, de l'école et de la ville se conjuguent pour créer une situation d'impasse pour une génération qui ne veut plus hériter du statut d'immigré, ne peut hériter du statut de travailleur et a du mal à trouver les voies de sa socialisation.

Valable pour l'ensemble de la jeunesse, cette analyse s'applique particulièrement aux enfants d'immigrés parce que ceux-ci sont les premiers et les plus gravement touchés par la crise et parce qu'ils subissent une véritable xénophobie d'Etat avec la remise en cause du droit du sol inaugurée par la loi Pasqua. Cette analyse s'applique avec encore plus de force pour les enfants d'immigrés maghrébins et par extension africains, parce qu'il faut bien le dire, le racisme anti-arabe se nourrit d'une sorte de trou noir vis à vis de la guerre d'Algérie et plus généralement des guerres coloniales dans l'inconscient collectif français." Le travail de deuil " sur ces questions n'a pas vraiment eu lieu dans notre pays. Il y a de ce point de vue une véritable urgence d'ordre culturel. En second lieu, la faiblesse durant cette période récente (les vingt dernières années) d'un mouvement progressiste intégrant les immigrés aux luttes d'émancipation se fait cruellement sentir. Dans les entreprises bien évidemment, puisque les jeunes issus de l'immigration ne parviennent pas dans leur majorité à y accéder. Dans les cités où la construction de solidarités entre habitants a souvent cédé la place à des replis individualistes ou ethnicistes et que le terrain a été, disons le clairement, abandonné par les forces politiques progressistes durant de longues années parce que les militants ont parfois été submergés par l'ampleur des dégâts causés par la crise.

L'urgence ici est de renouer avec l'idée que le processus intégrateur sera fondé sur une mobilisation sociale et politique ou ne sera pas. Un tissu social existe et des résistances se sont organisées. Une citoyenneté émerge. Il lui manque les moyens et les perspectives pour s'engager dans l'action solidaire et la construction d'une issue politique. C'est pourtant indispensable face aux tentations ethnicistes, aux tentatives de remises en cause du droit du sol, face aux politiques d'exclusion qu'elles viennent de l'Etat (Pasqua-Debré-Raoult), du capital (chômage et précarité) ou du Front national, pointe avancée de cette société de sans-droits à laquelle on nous prépare.

 
La nation française comme réalité en mouvement

I est nécessaire de donner à cette contre-offensive des objectifs ambitieux en matière d'emploi et de formation de cadre de vie comme d'exercice de la citoyenneté. De ce point de vue, il faut réaffirmer clairement l'exigence du droit de vote aux élections locales pour les immigrés, faciliter l'accès à la nationalité française et impulser une campagne, afin d'inciter les enfants d'immigrés à prendre leur responsabilité de citoyen.

Les progressistes doivent relever le défi de cette intégration non pas seulement dans le cadre défensif du droit, mais d'abord dans les solidarités nouvelles entre salariés, chômeurs, précaires, entre générations, entre les jeunes de toutes origines pour d'autres choix de société, d'égalité, de parités hommes-femmes, de respect des individus, de refus de la violence, bref pour une société d'émancipation humaine. Nous pouvons le faire à condition de penser la nation française pour ce qu'elle est depuis la Révolution, c'est-à-dire une réalité en mouvement, ouverte sur le monde, riche de la diversité de ses cultures, une nation qui pose les problèmes en termes de liberté, d'égalité, de solidarité et de fraternité: une nation qui va de l'avant et qui fait des choix politiques de dépassement des formes d'exploitation et de domination. C'est là un combat plus large qui dépasse mais intègre celui qui nous occupe.

 


* Ethnologue, professeur à l'Ecole d'architecture de Marseille et à l'Université de Provence

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