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Polemiques
Par Jean Dorval |
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Voilà deux mille ans que l'idée d'Europe devrait nous hanter.
Il est aujourd'hui question d'en faire le fondement d'une identité commune.
Encore convient-il d'en cerner les champs et les valeurs.
Faut-il construire l'Europe et si oui laquelle ? Les arguments d'opportunité sont légions. Ils portent sur les conséquences économiques et sociales des politiques européennes, mais aussi sur le besoin de changer d'échelle dans le cadre d'une mondialisation des échanges, sur la pertinence du cadre national. Dans ce débat, les " Européens convaincus " - au sens où on le dit de Jacques Delors ou de Maurice Schumann - admettent nombre de tares à l'actuelle construction, et parfois même à en refuser certains aspects, sans que ces tares ne remettent en question le projet, trop grandiose pour être mesuré à l'aune de dysfonctionnements inévitables quand il s'agit d'une telle Révolution. Construire l'Europe unie est pour beaucoup le moteur de tout positionnement politique. Ainsi du Parti socialiste aujourd'hui, près de reconnaître les méfaits de la monnaie unique, mais hésitant à le dire, de peur de faire capoter la réalisation d'une aussi noble Idée dans la dernière ligne droite. On comprend que les désagréments qu'entraîne l'application des traités soit de peu de poids face à la grandeur d'une ambition sans précédent et qu'il faut prendre au sérieux: fonder une nouvelle collectivité, ni locale, ni nationale mais régionale. Discuter ce point de vue ne peut se faire sur le terrain de l'analyse des tendances lourdes à l'internationalisation et des besoins nouveaux, ni sur celui, concret, de la construction européenne, puisque par avance les errances comme les avancées seront mises sur le compte des oeufs sans lesquels il n'y a pas d'omelette possible. Remontons donc à la source de l'argument: l'Idéal européen, fondateur d'une identité nouvelle. En quoi consiste cette Idée d'Europe, et vraiment mérite-t-elle qu'on meure pour elle ? L'Idée Europe existe. Depuis le livre précurseur de Denis de Rougemont, Vingt-huit siècles d'Europe (1), les études se sont multipliées pour lui donner corps (2). Une sorte de genre littéraire, l'histoire de l'Idée européenne s'est ainsi constituée...
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L'Idée par les origines ?
Or, quand on examine cette prétention dans des livres qui la défendent, on est surpris: au lieu de la trouver explicitée en un slogan, simple et fort comme tous les slogans fondateurs, on tombe le plus souvent sur une histoire - parfois laborieuse et érudite - de l'Idée d'Europe, destinée à nous convaincre que celle-ci précède toutes les divisions nationales et étatiques (3). Comme si pour être bonne une Idée devait être vieille... Si l'Europe doit être volontairement construite autour de l'idéal qu'elle incarne, la question de savoir si le mot existait en Grèce ou si les mythes bibliques font référence à un Ouest paradisiaque importe peu. Non plus que la réalité historique du lien invoqué. Ce qui importe, ce sont les valeurs qu'on y associe. La première " origine " invoquée est la Grèce dont l'Europe aurait hérité du Logos, comme le dit à peu près Valéry (4). L'Idée d'Europe est donc celle de la philosophie et des sciences, du désir de savoir et de l'interrogation critique. On peut considérer les Grecs comme inventeurs de la démocratie. Bel idéal dont on a du mal à se demander en quoi il serait particulièrement européen: qui pourrait dire, sans rire, que seule l'Europe est démocratique ou qu'il n'y a de philosophie qu'européenne ? La seconde terre natale de l'Europe serait Rome (5) et son legs serait le Droit compris tout à la fois dans ses procédures et ses méthodes, précises et écrites, comme dans sa puissance - celle du glaive. Y a-t-il là de quoi fonder un Idéal spécifique à l'Europe ? L'Idéal romain est loin de faire l'unanimité parmi ses descendants. On peut y voir le plus réaliste et le plus pratique des systèmes de cantonnement de la violence sous le règne du droit. A ce titre, la République romaine fait vibrer le coeur de tous les nostalgiques d'un régime politique où le népotisme et la corruption sont jugulés. On peut aussi y voir la source de toutes les apologies de la force (6). Si Rome invente l'élargissement de la citoyenneté à tous les habitants de l'Empire, on lui doit aussi quelques belles aventures militaires, intarissable source de symboles pour tous les dictateurs du continent. Le troisième pilier de l'identité européenne devrait être le christianisme. Mais le christianisme, parce qu'il se veut universel, ne peut être la religion d'une région du monde. Si les hasards de l'histoire ont concentré les fidèles à l'ouest du continent eurasiatique, c'est un hasard justement. L'Idée chrétienne (et même son versant laïcisé qui ne retiendrait du christianisme que les " valeurs occidentales "), a vocation à être mondiale, c'est-à-dire missionnaire, et l'on peut s'inquiéter d'une Europe qui se penserait missionnaire... De toute façon, il y a bien longtemps que le christianisme n'est pas seulement européen. L'Idée d'Europe ne peut donc être ni grecque, ni romaine, ni chrétienne, sauf à partir dans des abstractions telles qu'on peut tout dire. Il n'est d'ailleurs pas question de faire la généalogie de l'Idée d'Europe mais de la cerner pour pouvoir l'énoncer clairement.
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L'Idée par le territoire ?
On a beaucoup discuté de savoir si l'Europe incluait le Russe et le Turc. Tout dépend évidemment de l'idée qu'on s'en fait...(7). Que l'on associe Lumières et Europe, et il reste à déterminer si Russes et Turcs sont dignes de figurer parmi les éclairés. La question divise Montesquieu (8) et Rousseau (9). Elle est reprise par Marx...(10) Un commentaire s'impose cependant, celui de Denis de Rougemont: " la plupart des projets de pacification, et par suite d'union de l'Europe, se trouveront organiquement liés jusqu'au XVIIIe siècle à des projets de reconquête des lieux saints, puis de coalition défensive contre les Turcs." On aurait envie de dire que l'intégration de la Turquie et de quelques pays arabes est souhaitable, pour finir de convaincre les sceptiques que l'Idée d'Europe n'est pas une resucée de la Sainte Alliance contre les Infidèles. Mais ajoutons qu'il n'est pas certain que ces derniers, non plus que les Russes, aient à gagner dans l'intégration à l'Union européenne. Toute la slavophilie russe est là pour témoigner des dangers de l'importation de modèles de développement hétérogènes. Plus que de territoire, c'est d'idéologie dont il est question, et plus précisément de projet de paix.
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L'Idée par la paix ?
La paix est l'Idée fondatrice de l'Idéal européen. La Communauté économique européenne s'est construite sur la volonté franco-allemande de ne pas recommencer, tout le monde le sait. Peut-être faut-il alors se demander de quelle paix il s'agit. Parce qu'il y a beaucoup de manières de faire la paix, dans des buts très différents. On peut faire la paix pour faire la guerre. C'est le modèle le plus fréquent des projets d'union européenne, l'actuel compris. Il faut s'unir, politiquement et militairement et aujourd'hui économiquement. Pour bien faire la guerre à l'infidèle ou au Turc, devenus aujourd'hui le Japon ou les Etats-Unis. La vérité de l'argument est imparable: l'Europe est faible quant elle est divisée par des guerres intérieures. Simplement il dit plus qu'il ne voudrait en laissant entendre que le but de l'Union est la force entendue comme volonté de puissance. Même les plus humanistes y succombent, sur le mode résigné (11). Mais prenons un instant la question de l'affrontement civilisationnel au sérieux. Après tout, les Turcs sont arrivés à Vienne et l'on peut avoir voulu les arrêter au nom de la diversité des civilisations humaines et de la sauvegarde des populations. Peut-être sommes-nous à la veille de la disparition de l'Europe prise entre la montée de l'Islam, la domination américaine et l'émergence de l'Asie. Le projet d'Européen serait donc de s'unir pour faire la guerre, non pas offensive mais seulement défensive. Sauver sa peau, en quelque sorte. C'est à peu près le discours actuel du président de la République. Si tel est le cas, l'Idée d'Europe manque vraiment d'attrait et c'est peu de dire que la seule volonté de se conserver n'a jamais sauvé une civilisation qui n'a rien d'autre à proposer que sa seule existence. L'Idée d'Europe fondée sur la survie peut à la rigueur dramatiser un référendum, en aucun cas constituer le fondement d'une identité collective. Un ultime sens peut être trouvé à l'idéal pacifiste. Non pas constitutif d'une coalition politique et militaire, qu'elle soit offensive ou défensive, mais d'un projet de paix perpétuel. L'astuce des défenseurs de l'Europe actuelle est de confondre cette utopie de philosophe avec la mise en place d'une politique de défense commune, faute peut-être de la prendre au sérieux, et au pied de la lettre. De quoi s'agit-il ? Aux différences de doctrine et d'époque près, on retrouve la trame suivante: un engagement solennel pris par tous les Etats contractants de ne pas faire la guerre et de soumettre leurs conflits à la négociation et l'arbitrage d'une autorité indépendante. De plus, rares sont ceux qui limitent cette alliance à l'Europe, vue comme la première étape d'un élargissement progressif au monde entier (12). Si Idée il y a, ne serait-ce plutôt celle de la Charte des Nations unies ? Peut-elle fonder l'Europe ? Il faudrait penser l'Europe comme un moment transitoire dans la réalisation du Monde...et l'Europe unie ne devrait avoir d'autre préoccupation que de faire vivre l'ONU et ses principes pacifistes. La piste mériterait d'être suivie. Il faut souligner que la très grande majorité de ces projets ne touchent pas aux souverainetés des Etats contractants (13). Le projet de paix, perpétuel chez les auteurs précités, suppose une confédération en ce qu'il est la négation, le contraire absolu de la tentative d'unification de l'Europe en un seul Etat, démarche associée à l'aventure nécessairement déraisonnable d'un Dictateur (14). Certes, Kant parle d'Etats unis d'Europe, mais à une époque où les Etats-Unis ne peuvent être considérés comme un Etat unique. Il est malhonnête de l'oublier quand toute la démarche du philosophe républicain est de concilier droit international public et souveraineté nationale. Ajoutons enfin que le projet européen de ces pacifistes est juridique, et non politique, ce qui est par ailleurs discutable, mais interdit de s'en réclamer pour construire l'Europe politique (15). Si donc Idéal européen il y a, il faut aller le chercher dans la paix perpétuelle et les avantages multiples qu'elle procure. Le plaisir d'aller et venir en toute liberté, celui de se consacrer à la spéculation philosophique, l'utilisation des budgets militaires à des fins sociales sont des bienfaits qui découlent de l'état de paix qui, on le voit, est un peu plus que l'absence de guerre. Ce projet suffit-il à fonder une identité commune autour d'un Idéal ? Le débat n'est pas clos mais pourra-t-on en vouloir à ceux qui pensent que c'est peu court, que l'Idée d'Europe ne peut prétendre fonder une identité nouvelle comme celle de République constitua la Nation française moderne, parce que trop abstraite, et trop contradictoire aussi ? Dire cela ne signifie pas qu'il est illégitime de construire l'Europe, mais qu'il n'est pas possible de tout accepter en son nom. Quant à son avenir, il est étroitement lié à celui de l'Europe politique dont on voudrait qu'elle soit la justification. Sans elle, l'Idée d'Europe restera ce qu'elle est, un peu fascinante, et passablement vague, mais une accélération du processus d'intégration conduirait à faire de son contenu un axe fondamental du débat idéologique. Il sera urgent alors d'en faire l'utopie qu'elle n'est pas aujourd'hui, concrète et révolutionnaire. |
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1. Réédition: Christian de Bartillat Ed, 1990. 2. On peut citer la réédition de l'ouvrage classique de Duroselle, Europe, 1990 ou de l'historien J.Le Goff, la Vieille Europe et la nôtre, 1994.Les citations qui suivent sont pour la plupart tirées de ces livres, ainsi que de celui d'Yves Salesse, Propositions pour une autre Europe, 1996, où l'on trouve une bibliographie accessible sur le sujet. 3. Dans ces ouvrages, le premier chapitre se doit de porter sur les mythes grecs, d'Europe et de Cadmus, et bibliques, de Japhet voire de Babel... 4. " La Grèce est peut-être ce qui nous distingue le plus profondément du reste de l'humanité.Nous lui devons la discipline de l'esprit, l'exemple extraordinaire de la perfection dans tous les ordres (...) nous lui devons une méthode de pensée (...) l'homme se devient à soi-même le système de références auquel toutes choses doivent pouvoir s'appliquer." 5. Encore Valéry, à propos de Rome, " modèle éternel de la puissance organisée et stable "." Partout où l'empire romain a dominé (...) partout où le poids du glaive romain s'est fait sentir, où l'appareil et la dignité de la magistrature ont été reconnus, copiés, parfois même bizarrement singés - là est quelque chose d'européen ". 6. Ainsi, Simone Weil: " Les Romains sont des gangsters et bien pire: ils ont souillé la vraie religion en l'adoptant." 7. Par exemple: Podiebrad (1420-1471) fait un projet d'alliance de la chrétienté, " à la gloire et à l'honneur de la divine majesté de la sainte Eglise romaine (...) (pour) défendre et protéger la religion chrétienne (...) contre l'immonde prince des Turcs ". 8. " La facilité et la promptitude avec laquelle cette nation s'est policée a bien montré que ce Prince (Pierre) avait une bien trop mauvaise opinion d'elle, et que ces peuples n'étaient pas des bêtes comme il disait.(...) Pierre le Grand donnant les moeurs et les manières d'Europe à une nation d'Europe, trouva des facilités qu'il n'attendait pas lui-même " (l'Esprit des lois, XIX, 14). 9. " Les Russes ne seront jamais policés, parce qu'ils l'ont été trop tôt (...) (Pierre) a vu que son peuple était barbare, il n'a point vu qu'il n'était point mûr pour la police.(...) Il a empêché ses sujets de devenir jamais ce qu'ils pourraient être, en les persuadant d'être ce qu'ils ne sont pas " (Contrat Social, II, 8). 10. " La Russie est une nation conquérante et l'a été pendant un siècle, jusqu'à ce que le grand mouvement de 1789 lui ait opposé un puissant adversaire.Nous entendons la révolution européenne, la force explosive de ses idées démocratiques et la soif innée de liberté " (articles du New York Herald Tribune). 11. C'est Erasme qui écrit en 1515: " Si (la guerre) est à ce point inhérente à la nature humaine que nul ne peut subsister sans elle, pourquoi les chrétiens ne déchaînent-ils pas ce mal contre les Turcs ? (...) Si l'amour réciproque n'est pas de nature à unir (les chrétiens) que du moins ils soient unis contre l'ennemi commun." 12. Emeric Crucé, en 1623, y incluait: " Les rois de Perse, de la Chine, le Prêtre-Jean, le Précop de Tartarie et le Grand Duc de Meschouie (...), les rois de la Grande-Bretagne et de la Pologne, de Danemark, de Suède, du Japon, du Maroc, le Grand Mogol et autres monarques tant des Indes que d'Afrique..." 13. Chez Wiliam Penn: " Les Etats resteront chez eux aussi puissants qu'ils l'étaient auparavant.Ni leur souveraineté ni leurs revenus ne seront diminués " dès 1694, dans son Essai pour la paix présente et future.Chez Bernardin de Saint Pierre: " La société européenne ne se mêlera point du gouvernement de chaque Etat, si ce n'est pour en conserver la forme fondamentale " (Projet de paix perpétuelle).Chez Rousseau aussi: " Quant à la dépendance où chacun sera du Tribunal commun, il est très clair qu'elle ne diminuera rien des droits de la souveraineté, mais les affermira au contraire." 14. Pierre Du Bois, en 1308: " Je ne crois pas qu'un homme sensé puisse estimer possible (...) que tout le monde soit gouverné quant aux choses temporelles par un seul monarque qui dirigerait tout, et à qui tous obéiraient comme à leur supérieur; car si l'évolution tendait de ce côté-là, il y aurait des guerres, des séditions, des dissensions sans fin." Chez Rousseau: " Si les Princes qu'on accusait d'aspirer à la monarchie universelle y ont réellement aspirés, ils montraient en cela plus d'ambition que de génie, car comment envisager un moment ce projet sans en voir le ridicule ? Comment ne pas sentir qu'il n'y a point de potentat en Europe assez supérieur aux autres pour pouvoir jamais en devenir le maître ? " 15. Kant est explicite: " Cela serait une alliance des peuples, mais ce ne devrait pas être pour autant un Etat des peuples (...) il faut qu'il y ait une alliance d'une espèce particulière, qu'on peut nommer alliance de paix, (qui) chercherait à terminer pour toujours toutes les guerres.Cette alliance ne vise pas à acquérir une quelconque puissance politique, mais seulement à assurer et conserver la liberté d'un Etat pour lui-même et en même temps celle des autres Etats alliés, sans pour autant que ces Etats puissent se soumettre (...) à des lois publiques et à leurscontraintes " (Vers la paix perpétuelle, II, 2).
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