Regards Mai 1997 - La Cité

LES INTELLECTUELS ET LA GAUCHE
" S'écouter avant de s'entendre "

Par Françoise Amossé


Hervé Le Roux*
Voir aussi Cinéma et mémoire

L'image de cette ouvrière de Wonder, filmée en 1968, son visage, son cri, ses paroles, en 1968, ont déclenché l'envie de faire le film. Et puis, lors des manifestations des étudiants contre le projet de loi Devaquet, en 86, j'ai eu le sentiment que la mémoire collective, notamment celle des luttes, n'avait pas été transmise dans les années 80. J'entendais ces étudiants qui n'avaient pas les mêmes références, les mêmes repères que les miens, ni sur la manière de s'organiser, ni sur celle de conduire leur mouvement.

D'où le désir de retramer, de " repriser " cette mémoire dans sa continuité. Les films militants des années 70 sont souvent très didactiques; en 1997, un spectateur ne supporterait plus ce ton-là, même dans un film très politique. Nous avons monté Reprise avec, dans l'oreille, le " tous ensemble ": c'était en novembre 1995 et cette simultanéité du montage et des événements sociaux nous ont conforté dans l'idée de faire un film aux paroles plurielles. C'était comme le sentiment qu'il fallait d'abord " s'entendre " au sens premier du terme, écouter l'autre, avant que d'éventuellement " s'entendre " dans son acception plus politique. Le film ne convoque pas les gens d'une manière utilitaire, ne les réduit pas à leur statut social ou à leur engagement, mais respecte la parole de chacun. Et les élements de fiction, le côté romanesque autorisent la durée du film, et donc le temps de parole. Du coup, lors des débats qui suivent les projections, les spectateurs, toutes générations confondues, n'hésitent pas à raconter leur propre histoire tant sur le plan du travail que sur un plan politique.

Le film part de la condition ouvrière des années 60, montre l'amélioration des années 70 où les revendications nées en 68, et toujours gravées dans les esprits, ont pu être satisfaites, pour beaucoup grâce à la reconnaisance du fait syndical dans l'entreprise, et puis l'arrivée massive du chômage. Si les images et les paroles de 68 ont tant de résonances aujourd'hui pour les spectateurs, c'est qu'elles font écho aux conditions de travail actuelles. En 68, période de plein emploi, on embauchait à treize ans et on vous disait que vous deviez tout accepter parce que vous n'étiez " bon ou bonne qu'à travailler à la chaîne ". Aujourd'hui, on vous embauche plus tard, parfois bien plus tard - ou jamais - et on prétend que vous devriez tout accepter à nouveau parce qu'aujourd'hui, " c'est une chance d'avoir un emploi ". Les modes de pression sur les salariés ont changé, mais entre les cadences de 68 et celles d'aujourd'hui, " justifiées " par la productivité et les flux tendus, le résultat sur la vie et les conditions des ouvriers est le même.n

 


* cinéaste, réalisateur de Reprise.

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Cinéma et mémoire


" Non, je ne rentrerai pas, je ne foutrai plus les pieds dans cette tôle, c'est trop dégueulasse ! ". Hervé Le Roux a découvert le visage d'une jeune ouvrière révoltée qui est au coeur d'un film court, plan-séquence de dix minutes, tourné à Saint-Ouen en mai 1958 par Pierre Bonneau et Jacques Willemont, élève de l'IDHEC, et qui a pour titre la Reprise du travail aux usines Wonder. Un film prend alors forme sous nos yeux, une fiction documentaire, qu'Hervé Le Roux a appelé Reprise.

L'obsession du cinéaste à retrouver cette ouvrière a tout du désir amoureux. Mais le cinéaste, au fur et à mesure de l'avancée de sa démarche et de ses rencontres, est amené à la dépasser, tant est riche et contradictoire le travail de mémoire que font les acteurs d'un monde disparu. Une caméra et un magnétophone toujours placés à bonne distance, sans repérage préliminaire, ne sont pas que des instruments d'enregistrement. Ils créent une mise en scène quasi immédiate à laquelle participe l'émotion de ceux qui se souviennent, qui cherchent à préciser un détail, pour rendre palpable un geste de travail, la force d'enjeux politiques et l'émotion de celui qui est venu les écouter.

Luce Vigo

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