Regards Mai 1997 - La Cité

LES INTELLECTUELS ET LA GAUCHE
" Impossible, nous étions tellement autre chose... "

Par Françoise Amossé


Entretien avec Murielle Rebillon*

C'est notre attachement à cette entreprise, au travail que nous y effectuons, qui nous a permis d'aller chercher en nous, en notre collectif, des ressources fantastiques pour refuser ce qui était présenté comme l'inéluctable. Il était question de démontrer à ceux qui nous tuaient, qu'ils se trompaient, qu'ils nous faisaient un mauvais procès. Les difficultés du Crédit foncier ont été comptabilisées en 1995: après 150 ans de résultats positifs, une seule année de déficit majeur... Voilà pourquoi je dis qu'on nous assassine. Cette accumulation de pertes est certainement due à des erreurs internes mais aussi à des opérations hasardeuses. Or, la gestion du Crédit foncier est le fait de hauts fonctionnaires et en cela, de l'Etat qui est le premier responsable de ce qui se passe. Responsable parce qu'il est présent en tant qu'organe de contrôle, parce qu'il est dirigeant de fait - le gouverneur est nommé par décret. Il n'était donc pas envisageable que l'entreprise se lance dans des activités qui n'auraient pas été décidées par l'Etat. Le Crédit foncier a toujours été le principal dispensateur de l'aide de l'Etat en matière de logement social, auxiliaire fidèle des pouvoirs publics. Mais en 1995, la crise immobilière nous plonge dans une situation catastrophique et, l'inversion, par le gouvernement, de sa politique en matière de logement aidé (suppression des PAP, banalisation des réseaux de distribution, fin du monopole du Crédit foncier, mise en place du prêt à taux zéro), nous place dans le rouge.

 
Quand le personnel devient un moteur fantastique pour refuser l'inéluctable

Brutalement, des dizaines de milliards de productions nous sont enlevées sans délais. L'Etat nous met à genoux. Un tournant historique est pris sans aucune mesure permettant d'éviter des licenciements. A ce moment-là, le sentiment d'injustice est profond parmi le personnel. Il va devenir un moteur fantastique pour refuser l'inéluctable. Quand vous considérez qu'on vous charge de tous les maux de la terre, quand les plus hauts responsables de l'Etat se permettent de considérer - publiquement - qu'ils n'ont aucune responsabilité dans ce qui arrive, que leurs seuls propos consistent à permettre à l'Etat de se défausser dans un dossier comme le nôtre, on mesure tout le mépris dont on est l'objet. Le sentiment que notre employeur ne joue plus franc-jeu avec nous est tellement fort que l'on entre en résistance. Nous croyons alors profondément que le cours des choses peut être changé. J'ai un souvenir très précis. A partir du 26 juillet 1996, pendant des jours et des jours, j'ai lu et relu le communiqué du ministère des Finances qui démontrait, paragraphe après paragraphe, que tout ce qui nous arrivait était inévitable. A la première lecture, en comité central d'entreprise, je n'ai pas bien compris. On a tout pris en pleine figure: était décidée la création d'une sorte de " caisse nationale ", l'enseigne Crédit foncier allait disparaître... Pourtant, depuis un an, nous nous trouvions en pleine crise et personne ne nous avait aidés à trouver un repreneur. Et le diktat du ministre tombe: non seulement le Crédit foncier a vocation à ne plus produire, mais encore il va transférer une partie de ses encours au Crédit immobilier de France, un concurrent. On a dû éprouver le même choc chez Thomson et Renault, àVilvorde. Personne ne va l'admettre.

 
Tout ne peut se résoudre en termes de profitabilité ou de rentabilité

On lit, relit le communiqué. Qui dit aussi que 1 500 personnes devront aller travailler au Crédit immobilier - nous sommes environ 3 500. On décortique le texte. On cherche à savoir s'il comporte un aspect positif. On s'aperçoit qu'il n'y en a strictement aucun. On ne trouve que poudre aux yeux, mortifère pour nous tous. Et on décide que ça ne se passera pas comme ça. C'était tellement impossible, nous étions tellement autre chose ! Il y avait certainement d'autres voies pour s'en sortir qui ne menaceraient pas notre patrimoine de savoir-faire: nous nous sommes décidés à entrer dans une lutte farouche. A partir de là, un rapport de forces s'établit. Des collègues continuent à travailler pendant la grève, se crée une intersyndicale à six, le combat se construit. Il est commun parce que nous considérons tous que le logement n'est pas un simple produit marchand. C'était une erreur politique majeure de considérer que nous allions nous laisser faire.

Nous vivons dans une société malade dont nous ne pouvons nous satisfaire. La notion de libéralisme est mise à toutes les sauces, installée, renforcée, faute d'avoir d'autres idées, faute de créativité: on ne réfléchit plus, une calculette nous tient lieu de cerveau. Quelle société préparons-nous pour demain ? C'est vrai également dans le monde du travail: tout ne peut se résoudre en termes de profitabilité ou de rentabilité. Des idées différentes peuvent avoir cours sur le libéralisme. Il peut avoir ses qualités mais la dérive où il nous conduit est inadmissible.

Je fréquente un peu le monde politique depuis le conflit. Je suis frappée par une certaine uniformité de pensée. La plupart des parlementaires rencontrés accepte l'inéluctable. J'en ai été déçue. J'ai trouvé, en général bien sûr, des élus qui ne mettent pas l'amélioration des conditions de vie au premier plan mais qui gèrent l'avancée du fleuve vers la mer, à telle date... J'avais confiance, je ne suis plus persuadée que la démocratie joue un rôle à ces niveaux-là. Il était tout à l'honneur de la France que l'administration française et l'Etat régulent la vie du pays. Mais quand la technique prévaut, et sur quels objectifs ! il n'y a plus régulation.

La démocratie est en cause. Il faudrait reconnaître qu'au moins la discussion est possible. Effectivement, en ce moment, des conflits majeurs sont nécessaires pour que la machine s'arrête. Car peut-on imposer à un corps social dans son ensemble d'aller à la guillotine s'il s'y oppose ? Je ne le crois pas.

 


* juriste, secrétaire du syndicat CGC du Crédit foncier de Paris

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