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LES INTELLECTUELS ET LA GAUCHE
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Docteur Aubart* |
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Il s'agit, de la part du corps médical, d'une prise de conscience progressive d'un changement de donne du système de santé.
L'exemple des internes est tout à fait important.
Les médecins, jeunes ou moins jeunes, prennent conscience du revirement d'une politique de maîtrise comptable de la politique de santé, à partir du moment où ils se trouvent personnellement impliqués, dans leur propre pratique.
Pour les internes et les chefs de clinique, les ordonnances apparaissaient comme une décision lointaine.
Elles n'ont pas provoqué de réactions.
Il a fallu attendre la signature de la convention les concernant.
Pour les hospitaliers, la réaction survient lorsqu'en 1997 les budgets tournent au rouge et deviennent négatifs.
Les personnels concrétisent les changements en cours de la politique de santé, via les suppressions de postes.
Mais ces événements sont récents.
Plus que les modifications matérielles dans l'exercice de la médecine, la contestation porte sur celles de la " valeur-santé ".
Début avril, lors de la conférence de presse commune à FO, à la CGT, aux internes, à la coordination des chefs de clinique, aux médecins libéraux, etc., le point de vue général du tour de table était de mettre en avant la place donnée aux malades, l'importance accordée aux dépenses de santé, comment l'un est ajusté à l'autre.
Il était alors très clair que l'on s'éloignait de l'aspect le plus étroit, celui des honoraires et des sanctions, pour avoir une appréciation plus globale de l'enjeu.
Cet élargissement des points de vue se concrétise très régulièrement.
Début avril encore, il a été logique pour les chefs de clinique et les internes de procéder ensemble à l'analyse évoquée.
Il y a trois mois, rien n'était évident.
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Une contestation qui porte sur les modifications de la " valeur santé "
L'autre caractéristique essentielle réside dans le rapprochement des points de vue des praticiens du secteur public et ceux du secteur privé. Les gouvernements et les politiques de santé successifs ont toujours cherché à diviser le monde de la santé - une tendance traditionnelle au sein même du corps médical. Il est tout à fait remarquable de constater que, alors que le système de dotation unique que l'on tente d'imposer aux intéressés et avec lequel il faudrait qu'ils se " débrouillent " devrait conduire à des fractures entre les uns et les autres pour obtenir l'enveloppe la plus importante, l'inverse se produit. Bien sûr, certaines rivalités demeurent mais la dimension éthique et déontologique l'emporte de loin sur toute autre considération. Le souhait des médecins est de pouvoir donner l'assurance à leur patient, reçu à l'hôpital ou en médecine de ville, d'avoir accès aux soins correspondant à leur état. Le mouvement de révolte de la jeunesse médicale n'est pas banal. Ces internes n'ont aucune formation, aucune compétence particulière concernant l'analyse du système de santé. Le monde de la jeunesse médicale est un monde clos, un monde de travail, d'examens, de concours, sur une longue durée qui provoque un certain écart entre la réalité des pratiques et l'univers de ces jeunes. C'est la raison pour laquelle les mouvements sociaux peuvent partir dans tous les sens.
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Une maîtrise comptable qui relève du " politiquement correct "
Avec une capacité permanente de remise en question, due à la pratique de l'analyse scientifique et de la confrontation de cette analyse à leur vie pratique quotidienne, ils ont une propension à " secouer le cocotier ". C'est un peu ce qui se passe . On voit, de jour en jour, les jeunes internes approcher les réalités essentielles, en matière de maîtrise comptable, de rationnement des soins, de contraintes et de remise en question de tout le système de santé lui-même. La situation est cependant un peu étonnante parce que, à tort ou à raison, le sentiment d'absence de projets politiques alternatifs prédomine dans les opinions. Un déclic manque. Non pas que le monde politique ait pour mission d'enflammer le corps médical ni que le corps médical souhaite s'enflammer pour un projet politique, mais il est évident que c'est du projet politique que l'on peut décliner un projet alternatif. Actuellement, le ressenti consiste à admettre que la maîtrise comptable relève du " politiquement correct ". Peut-être aussi " le cocotier " va-t-il être secoué à nouveau, émergeront alors des propositions différentes. L'ensemble des représentants des organisations présentes à la tribune de la conférence de presse d'avril ont demandé non pas un débat parlementaire mais un débat public. Il me semble que nous touchons là le problème d'actualité. Comment, par quels moyens ? Il est vrai qu'il n'y a pas trace d'une telle inititiave des médecins dans leur histoire. Mais la jeunesse médicale, par le symbole qu'elle représente, peut certainement en être un acteur essentiel. Avec les assurés sociaux et quiconque a à faire avec le système de santé et l'hôpital public.n |
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* président de la Coordination Médicale Hospitalière, chef de service en orthopédie à l'hôpital de Eaubonne (95). |