Regards Mai 1997 - La Cité

LES INTELLECTUELS ET LAGAUCHE
Au rendez-vous du politique

Par Jean-Claude Oliva


Débat entre AlainBertho*, Jean-Paul Jouary ** et Jean-Pierre Le Goff***

La succession et la diversité de ce qu'il convient d'appeler les " mouvements sociaux " confirment, plus fondamentalement, l'esprit de résistance qui anime le pays. Le libéralisme, dans sa version " ultra ", conduit à une reformulation nécessaire des questions essentielles pour l'avenir de la société et interrogent directement les partis politiques - de gauche - sur le changement. Ces interrogations sont de niveaux variés et abordent aussi bien les valeurs de solidarité que l'utilisation faite de l'argent. D'une part, leur permanence et d'autre part, la crise de crédibilité dont est l'objet la gauche française suscitent maints commentaires souvent empreints d'inquiétudes, teintés d'espoir, autour d'un axe central: quelles perspectives de progrès pour la société française? La question soulève le caractère urgent d'une construction politique qui rompe avec l'existant et le déjà vu.regards a choisi de s'inscrire dans les débats. Trois intellectuels (juriste, médecin, cinéaste) donnent leur point de vue sur l'air du temps social et leurs attentes vis-à-vis " du politique ". Trois analystes (sociologues et philosophe) abordent le sens, la portée et le rapport au politique des récents mouvements sociaux. Que retenez-vous des mouvements de société qui ont secoué notre pays ces derniers mois, qu'ont-ils en commun ?

 
Jean-Pierre Le Goff : Décembre 1995 a marqué un tournant: nous sommes sortis de l'ère du vide. Une dynamique sociale a resurgi. Depuis, on peut constater des mouvements partiels d'une grande combativité sur le moment mais qui se referment très vite. La colère éclate et on n'en parle plus puis elle repart ailleurs... Il y a aussi une angoisse diffuse et forte, face à un avenir marqué par le risque de régression sociale. Et s'exprime la volonté de refuser cette logique sacrificielle à l'opposé du modèle républicain qui suppose un lien de progrès entre générations. Cela dit, il y a aussi beaucoup de confusion. Ce n'est pas un jugement moral mais un constat dans la conjoncture actuelle. Les mouvements des années 70 se dessinaient sur un avenir positif. Ce n'est absolument pas le cas aujourd'hui dans un contexte de régression et de libéralisme fort. Cela nécessite une reconstruction qui ne peut se faire du jour au lendemain. Le problème, ce n'est pas seulement de résister, mais d'allier la résistance à des idées et à des perspectives claires.

 
Alain Bertho : Depuis un an et demi, deux événements, peut-être trois, marquent un retournement de conjoncture: le conflit social est de retour, la question sociale n'est plus seulement vécue comme un désordre ou un " malaise de la banlieue ". Il y a d'abord eu décembre 1995, qui n'a pas mobilisé le secteur privé, mais celui-ci s'est rattrapé depuis, dans des formes comparables. Il y a eu le mouvement de Saint-Bernard qui a ouvert la porte à la mobilisation des sans-papiers et à la levée contre les lois Debré. On ne dira jamais assez la leçon de courage et de politique que ces gens nous ont donnée, car c'est de nos libertés à tous qu'il s'agit. Le troisième élément, c'est la mobilisation européenne qui s'ébauche. Il y a une continuité entre ces mouvements. Leur imprévisibilité d'abord, même pour les organisations, syndicales notamment, qui font des efforts pour s'adapter aux données nouvelles. Ce sont des mouvements sectoriels mais porteurs d'exigences plus générales en termes de droits et de valeurs: à chaque fois, c'est la question de la société dans laquelle nous voulons vivre qui est posée. Enfin, dans les formes comme sur le fond, les acteurs de ces mouvements en sont restés jalousement les maîtres. Quand la politique et ses organisations sont interpellées, comme dans le texte des cinéastes, c'est d'une façon tout à fait nouvelle. Ils ne demandent pas de réponses aux questions qu'ils posent, mais une élaboration commune. Les rapports du mouvement social et de la politique ne peuvent plus être pensés à l'ancienne, dans un partage des rôles qui laisserait aux organisations politiques le soin d'une élaboration " prête-à-voter ". C'est au politique de faire l'effort de s'inscrire dans la mobilisation pour construire ensemble un projet.

 
Jean-Paul Jouary : Les mouvements sociaux de ces deux dernières années doivent être vus à la fois dans le présent immédiat et avec beaucoup de recul, à l'échelle d'une exigence de transformation de civilisation. On ne peut lire ces derniers événements avec une grille déjà construite. Marx disait que l'histoire a toujours beaucoup plus d'imagination que nous... Avec recul, nous voyons des contradictions qui portent sur le mode de fonctionnement même de la société, le rapport global aux institutions et au mode de représentation socio-politique. Jusque dans les années 70, les mouvements sociaux s'inscrivaient dans une articulation intime à des échéances politiques ou institutionnelles déjà construites. Ce qui s'est passé après 1981 a créé un sentiment très contradictoire dont on voit aujourd'hui seulement les premiers effets, le rejet du politique tel qu'il existe, confondu avec la politique en général, et une exigence de garder toutes les affaires en main. Cette contradiction peut jouer de façon négative en conduisant le mouvement social à déserter les enjeux généraux et créer une désespérance qui fait le jeu des forces les plus destructurantes, poussée libérale, montée de l'extrême droite, abstentionnisme massif. Et au positif, le sentiment que la politique telle qu'elle est, ne peut prendre en compte la souffrance, la volonté, le refus des citoyens, avec une demande de la réformer de plus en plus et à un niveau de plus en plus universel. Ces mouvements sont porteurs d'une reformulation de tous ces problèmes, de nouvelles pratiques, et en même temps pour toute formation politique, d'une exigence de créativité qui passe par l'invention de nouveaux liens aux institutions, entre le social, le politique et l'éthique en général, et ce qui n'a jamais été fait: la possibilité d'être au service d'une construction commune hors de tous les clivages traditionnels.

 
Voilà pour l'unité, quelles sont les particularités de ces mouvements ?

 
J.-P. L. G.: Décembre 1995 et les " sans-papiers ", ce n'est pas pareil, même si les deux ont placé dans l'espace public des questions essentielles. Il me semble difficile de globaliser, à moins de prédéterminer le sens historique de ces mouvements. Il faut mieux cerner concrètement leur signification. La loi Debré est tout à fait inique et l'appel a eu des effets positifs en faisant retirer un article insensé. Mais si, à gauche, la question de l'immigration est immédiatement associée à celle du racisme, on n'est pas près d'arriver à conquérir les couches populaires influencées par Le Pen. Par exemple, dans le terme " lepénisation des esprits ", outre le constat banal de la progression du FN, je vois le risque d'un face-à face-avec des couches populaires, considérées comme d'affreux xénophobes et racistes. Je crains une façon de combattre Le Pen qui peut faire son jeu. La gauche et les intellectuels ont un rôle spécifique à jouer qui n'est pas seulement de coller au mouvement et de le flatter. La gauche doit se démarquer plus nettement d'un courant post soixante-huitard nihiliste, sur l'appréhension des couches populaires, ou sur la question de la nation...

 
On en revient à la coupure entre élite et peuple.

 
J.-P. L. G.: Pourquoi les intellectuels n'interviennent pas sur Renault ? Pour les gens en situation de précarité et de faiblesse, les intellectuels sont bien gentils, toujours prêts à se mobiliser quand il s'agit de l'immigration, mais quand pour le reste... Pourquoi pas de mouvement contre les licenciements massifs ?

 
A. B.: Nous partageons le souci de la rencontre entre les grands types de mobilisation, mais je suis en total désaccord avec la réponse que vous apportez. Il faut quand même rappeler que les " noms difficiles à prononcer " n'est pas un hochet de post-soixante-huitards, mais un phénomène massif et une question de principe. Les classes populaires en France sont en grande partie d'origine immigrée. Mais on a commencé à ne voir dans les OS de l'automobile qu'un " problème d'immigration " au milieu des années 80. L'effondrement de la figure ouvrière a ouvert la porte à une sorte de racialisation de la société française. En ce sens, le terme immigration a pris un sens détestable dans le débat public, aujourd'hui associé à des persécutions quotidiennes, des pratiques discriminatoires et de véritables lois de proscription. Et quand se développe une législation à deux vitesses, quand le droit n'est plus le même pour tous, c'est bien la République qui est atteinte et nos libertés à tous qui sont en danger. Le mouvement des sans-papiers a eu le grand mérite de nous réveiller et de nous sortir de cette spirale du reniement sécuritaire. Il ne s'agit pas d'un combat humanitaire, qui serait de peu de poids face au FN, mais bien d'un combat politique. Il ne faut surtout pas l'opposer à la mobilisation sur un terrain plus traditionnellement social. Faute de s'inscrire dans un projet où serait fortement posée la question des principes de notre vie collective, des exigences de droits pour tous et des valeurs qui les fondent, ce terrain peut aussi être récupéré par le FN.

 
Quelle est la portée de ces mouvements, leur rapport au politique ?

 
J.-P. J.: Il faut à la fois une analyse concrète et le recul nécessaire pour voir l'apparition d'inventions collectives, de nouveautés. Si le lien entre les mouvements de ces dernières années était perçu, il y aurait maintenant bien d'autres perspectives... Certes, dans toute l'histoire, il n'y a jamais eu de transformation positive des sociétés au nom de constructions perçues à l'avance. C'est toujours en se battant contre un obstacle que l'humanité a construit. Mais on pourrait dire aussi: le fait de ne pas avoir d'idées claires sur la nature de ce qu'on était en train de construire a coûté très cher aux peuples en terme de désillusions. D'où l'exigence historique nouvelle de l'élaboration par les acteurs au fur et à mesure de la compréhension de ce qui se passe. De quoi ces mouvements peuvent accoucher ? Il est bien difficile de dire sur le champ ce à quoi contribue mon action. Mais il y a un processus d'où émergent des questions nouvelles, par exemple celle non pas de l'argent, mais de son utilisation. Et derrière cette question fondamentale, il n'y a pas forcément de compréhension et de perspective. La construction exige un effort extraordinaire de chacun pour sortir des cadres déjà établis. Il y a des comportements nouveaux mais si les idées n'atteignent pas le niveau de la conscience, de l'expression, cela peut conduire à des déceptions plus graves encore.

 
J.-P. L. G.: Que peut-on attendre exactement d'un mouvement social ? J'en attends une résistance, l'expression d'aspirations et de revendications, le fait qu'il place dans l'espace public les questions centrales sur le fonctionnement actuel de la société et son avenir possible. De ce point de vue, le mouvement social est important mais il n'est pas un remède miracle. On ne peut pas réduire le politique au mouvement social. Bien sûr, le mouvement social appelle des réponses politiques, mais cela ne signifie pas qu'elles vont être en totale adéquation. Une construction politique tient compte d'un certain nombre d'éléments. Sinon, on revient au schéma de la rupture révolutionnaire, de la table rase. Les partis politiques ont une responsabilité dans le débat et le type de réponses qu'ils donnent. Je récuse la façon dont on se sert de l'éthique dans de nombreux débats, je crains un discours moralisateur qui place l'interlocuteur en situation de culpabilité et évacue le politique. Je sais qu'il y a une progression des idées xénophobes, que le Front national est un danger pour la démocratie; de là à considérer que la masse des gens soient " lepenisés "... C'est une logique qui place le FN au centre de la vie politique. Cette logique n'est pas politique, il s'agit d'une tentative de reconstruction d'une identité, comme si l'on avait besoin de l'éthique et de Le Pen pour exister alors qu'on est politiquement en panne. Ce que j'attends avant tout des partis de gauche, ce sont des propositions très concrètes sur les problèmes cruciaux de l'emploi, du rapport à l'Europe ou encore à la " mondialisation ". Peut-on mener une politique économique nationale en articulation avec l'Europe et créatrice d'emplois ? La gauche a une voix à faire entendre différente d'un courant post soixante-huitard qui s'enferme dans un Face à face morbide avec Le Pen. Le PC qui a un énorme problème d'identité ne s'en sortira pas en flirtant avec ces idées-là.

 
A. B.: Nous devons réfléchir sérieusement à ce que nous entendons par politique. On ne peut plus se contenter de réduire le politique au gouvernemental et au rapport à l'Etat. On a trop eu l'habitude de raisonnement en partant des enjeux de pouvoir et de les décliner ensuite dans des enjeux sociaux. Certes, les enjeux de pouvoirs sont bien réels, et les échéances électorales proches, mais le problème que nous pose le mouvement populaire aujourd'hui est d'une autre dimension: il s'agit, ni plus ni moins, de la reconstruction collective du projet d'une société différente. Or, projet de société n'est pas synonyme de programme de gouvernement. A rater ce rendez-vous majeur au nom de l'urgence du rendez-vous institutionnel, on risque fort de rater les deux. C'est ce que s'obstine à faire le Parti socialiste. C'est ce que risque de faire toutes les forces de gauche au fur et à mesure que l'échéance s'approche.

 
J.-P. J.: Certes, pendant toute une période de la crise politique, l'éthique a masqué les enjeux proprement politiques. Il a fallu insister sur la différence. D'un côté, le citoyen est interpellé par rapport à la société et, de l'autre, l'individu par rapport à des valeurs. En même temps, pour sortir des conceptions étatistes anciennes, je ne crois pas qu'il y ait d'avenir pour une citoyenneté active sans réconcilier les deux au niveau fondamental. Et considérer chaque personne à qui l'on s'adresse comme une seule personne.

 


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* Alain Bertho est sociologue, membre du comité de rédaction de Futurs.

** Jean-Paul Jouary est professeur de philosophie et directeur adjoint de Regards.

*** Jean-Pierre Le Goff est président de Politique autrement et l'auteur de l'ouvrage le Tournant de décembre, éditions la Découverte, 1996.

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