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On me dit: " Vous dites n'importe quoi..." Et encore je ne dis pas tout ! Par Guy Silva* |
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Raymond Devos Voir aussi " Qui prête à rire n'est pas sûr d'être remboursé ! " |
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Est-il un amuseur, comme il se veut être, avant tout ? Ou bien " un conteur de fables, un moraliste, un philosophe, un auteur de l'absurde ", comme le voit Marcel Marceau ? Rendez-vous avec Raymond Devos, un " artiste complet jusqu'à l'insolence ".
Raymond Devos ne peut être comparé à personne. C'est un cas unique. Rien n'est banal dans sa vie d'homme, tout est étonnant dans son itinéraire professionnel. Fixons un épisode qui, sans doute, va provoquer un sourire chez bon nombre d'entre vous. Employé, tout jeune, chez un crémier en gros, dont le négoce était situé dans les anciennes Halles de Paris, il était bon à tout faire, mais il passait le plus clair de son temps à mirer des oeufs. En répétant les mêmes gestes des centaines de fois, dans une quasi-solitude, il est compréhensible qu'il ait eu envie de s'évader de cet univers kafkaïen. Il prenait l'air de temps à autre ! On lui demandait de livrer des bourriches d'oeufs, qu'il installait sur un triporteur. Quelle aubaine de circuler dans Paris ! Il admirait au passage de jolis visages. Une fois, parvenu place de la Concorde, au milieu des embouteillages, il eut toutes les peines du monde à se frayer un passage. Et ce qui devait arriver, arriva: la bourriche tomba sur le pavé. Il se mit à ramasser les oeufs à pleines mains. Peut-être a-t-il, sans le vouloir, provoqué l'hilarité des témoins de cette méprise. Raymond Devos se levait tôt. Il terminait ses journées en fin de matinée. Tout le reste du temps était consacré à l'art dramatique. Mais son désir de tout connaître l'amena chez Etienne Decroux, maître du mimodrame. Cela dura un certain temps, puis il reprit la parole. Le théâtre du verbe eut le dernier mot. Jacques Fabbri l'incorpora dans sa compagnie, pour jouer en France et ailleurs la Vertu en danger, les Hussards, les Fantômes et la Famille Arlequin. La joyeuse troupe fit un beau jour escale à Biarritz. C'était un beau jour, certes, mais c'était un sale temps. Le déjeuner, lui, était joyeux. Au café, Raymond Devos appela le maître d'hôtel: " Je voudrais voir la mer ! " La réplique fut sans appel: " Impossible, elle est démontée." Dans la salle à manger, on rit à gorge déployée. Cette réflexion n'était pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Elle a fait réagir le futur humoriste qui, jusque là, ne se sentait pas capable d'écrire le moindre texte. Il s'y essaya pourtant, proposant d'abord sa prose à ses camarades de tournée. Il réussit son premier examen de passage. Après la Mer démontée il y eut le Car pour Caen, le Pied et des centaines d'autres sketches ou monologues (1). Il va encore plus loin. Il se produit en public. Celui du " Cheval d'Or ", celui des " Trois Baudets ", cher à Jacques Canetti, le découvreur de talents. Cela ne s'invente pas. Il prend le temps de faire escale à " L'Eclus ", où il rencontre Marcel Marceau, à ses débuts, et Barbara, une longue " Dame Brune ", nommée aussi " la Chanteuse de minuit ". Son aventure solitaire allait, dès lors, se poursuivre, superbement." Homme de spectacle, qui écrit des textes ", ainsi se définit-il, et il ajoute: " Je suis quelqu'un qui rêve, se pose des questions, s'enthousiasme, dont l'esprit joue. Voilà ! " Et voici le regard que François Truffaut jette sur lui: " Raymond Devos est un monstre. Il aurait pu être un grand acteur et un auteur moyen, il aurait pu être travailleur et peu inspiré, il aurait pu être acrobate et ne pas avoir l'oreille musicale, un bon mime mais un mauvais prestidigitateur et, dans toutes ces hypothèses il aurait quand même réussi sa vie. Oui, mais voilà, il est un très bon écrivain qui joue admirablement ses textes, un très grand acteur et un vrai mime, un musicien, un gagman, un prestidigitateur, un bourreau de travail constamment inspiré, un artiste " complet " jusqu'à l'insolence." Raymond Devos se veut être, avant tout, un amuseur. Il est bien plus que cela, " un conteur de fables de la vie actuelle, un moraliste, un philosophe. C'est, on le sait, un auteur de l'absurde. Il est proche de Becket, de Kafka ". Ces mots sont de Marcel Marceau, " son frère d'armes ". Un artiste qui s'inscrit dans la tradition chaplinesque. Jamais je ne l'ai vu l'esprit vacant. Envahi constamment par sa passion du spectacle et singulièrement du spectacle comique. Le reste n'a que peu de place." Déclencher le rire, manipuler la matière comique, c'est vital. Malgré tout, les gens ont besoin de rire. Pourquoi rit-on ? Pourquoi le rire est le propre de l'homme ? Parce qu'il est le contrepoids de l'intelligence et vraiment ce phénomène humain me passionne. Il est magistral." Lorsqu'il aborde son sujet de prédilection, Raymond Devos est intarissable." Le rire est fait de chutes, de gens qui se courent après, de situations rudimentaires et physiques. Au départ, le rire était une revanche du physique sur le mental. Ce n'est pas pour rien que l'homme s'est forgé la possibilité de rire. Fallait-il que la nature humaine ait besoin de cette soupape." Le virus du rire, Raymond Devos l'a porté dès son plus jeune âge." C'est au cirque que j'ai éprouvé des émotions fortes. J'ai eu de la chance. Mon père adorait le cirque. Il nous y emmenait souvent." Nous " équivalait à sept enfants, six garçons et une fille. J'étais le troisième. Il invitait toute sa petite famille quand un cirque s'installait près de chez nous. Pour lui, le cirque, c'était quelque chose qu'il fallait voir. Il devait l'aimer comme un enfant.[...] J'ai reçu le cirque de A à Z avec des moments extraordinaires." Je me souviens avoir rencontré Raymond Devos au Cirque d'Hiver, lors d'un gala. C'est dans ce lieu que je l'ai découvert.et c'est à partir de ce moment-là qu'est née notre amitié. Je ne suis pas le seul à penser que Raymond Devos a l'envergure d'un grand clown." Je crois profondément que je suis un clown, mais un clown pas déclaré. Si j'avais été un enfant de la balle, sans doute aurais-je effectué ma carrière au cirque. Or, je suis de l'extérieur... J'appartiens au théâtre par une rêverie parallèle." Il reconnaît que les affiches représentant les clowns ont été pour quelque chose dans l'orientation de sa carrière. Homme de paroles, à tous les sens du mot, il a pour habitude d'associer le geste et la musique dans ses spectacles." Tout ce que j'ai pu apprendre, par exemple: jongler, évoluer sur monocycle, faire un tour de magie, mimer un cosmonaute...ont été intégrés dans mes sketches ou ont servi de point de départ à un monologue.". La musique lui est indispensable. Il s'y est mis " à l'âge d'homme ": " Peut-être aurais-je pu être un musicien au lieu d'être un amuseur. Malheureusement, je n'ai pas appris la musique étant jeune. Or, la musique, il faut s'y adonner très tôt." Il avait près de cinquante ans lorsqu'il a été conquis, happé littéralement par le piano. Son pianiste, aujourd'hui son partenaire, Hervé Guido, a été son professeur. Juste retour des choses... En fait, Raymond Devos est un véritable homme orchestre, cumulant tous les pupitres: guitare, flûte, clarinette, trombone, harpe, tambour, clairon, vibraphone, verres musicaux et même la batterie sans compter le concertina." Le concertina est le seul véritable instrument des clowns. J'aime les formes des instruments, les cuivres, le saxo, le clairon, les bois, la clarinette, la peau d'un tambour, les baguettes qui virevoltent." Et les grelots qu'il agitait de la tête aux pieds et aux poignets, en arrivant à jouer ainsi un morceau connu ? " C'était la Part du fou. Cela constituait le final de l'un de mes spectacles. Je traite toujours le même thème, depuis le début, abordé de manière différente." Dans son récent ouvrage Un jour sans moi (2), il extravague en évoquant une " manifestation ". " Sur la pancarte on pouvait lire: " Le droit au rire pour tout le monde ", " Laissez-nous rire en toute liberté ", " Au lieu de supprimer le rire...vous feriez mieux de l'augmenter ", les manifestants scandaient " Des rires, des rires ! Des rires ou on fait un éclat ". Et après, je traverse la rue. Je prends un coup de matraque sur la tête, un coup de pied dans les tibias. J'ai éprouvé le besoin d'aller dire une petite prière. C'est d'une lâcheté monstrueuse. C'est alors que l'église a été envahie par un bataillon de CRS. Je vous passe la suite. Cette histoire a été écrite avant les événements de l'église Saint-Bernard ! [...] " Je plaisante sur les choses, quelles qu'elles soient, qu'il s'agisse d'aspects humains, de reflets de ce que nous sommes. Je n'ai pas pour habitude de me mêler de politique. Je suis très vulnérable. Si l'on me bouscule un peu, je suis comme un enfant, je suis capable de dire des âneries, des bêtises énormes. C'est difficile à dire. On ne peut quand même ne pas prendre parti. Alors, on a le coeur à gauche, ou on a la coeur à droite. J'y ai pensé ce matin, c'est drôle. Je ne comprends pas certaines réactions que j'ai eues. Vous savez, j'ai connu une vie de pauvre à une certaine époque. J'ai croisé des gens qui étaient un peu à l'écart, obligés de tout compter." Est-ce que l'on peut rire de tout ? " Je ne le pense pas. Il y a des lois, des règles, des limites qu'il ne faut pas dépasser. Il devrait y avoir une déontologie." Faut-il préserver le spectacle vivant ? " C'est de plus en plus vrai. Je crois à la force de l'artiste. Le succès ? C'est une certaine complicité entre l'artiste et le public. C'est un monde fou, le monde des artistes. Il y a des folies qui sont belles." |
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* Guy Silva a publié Quoi que dit Raymond Devos, éd.Messidor, distribution: Le Temps des Cerises. 1. Matière à rire, l'intégrale Ed.Olivier Orban. 2. Un jour sans moi, éditions Plon.Autres livres de Raymond Devos: Ça n'a pas de sens, éd.Denoël, Sens dessus dessous, éd.Stock
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" Qui prête à rire n'est pas sûr d'être remboursé ! "
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" Bien se connaître est déprimant."
" Il y a des pensées que je ne livre pas ...parce qu'elles sont mauvaises, je les garde pour moi."
" Prêter main forte, c'est écraser celle d'autrui."
" Croire aveuglément demande réflexion."
" Etre ou ne pas être exige une réponse ! "
" Les vrais malfaiteurs se font de la justice une idée fausse."
" Il détestait à tel point les étrangers que lorsqu'il se rendait dans leur pays, il ne pouvait plus se supporter."
" J'ai vu deux personnes sous la pluie qui parlaient à mots couverts."
" Se coucher tard nuit."
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