Regards Avril 1997 - Vie des réseaux

Le cas Bourdieu

Par Pierre Courcelles


Sans avoir atteint le succès de l'autre petit livre rouge, celui de Pierre Bourdieu, Sur la télévision (éditions Liber, 95 p., 30 F) a fait couler beaucoup d'encre depuis sa sortie en janvier. Dans ces pages mêmes, le mois dernier, sous la signature de Philippe Breton.(Voir aussi, dans ce numéro, le courrier des lecteurs, page 10).

Le constat du professeur au Collège de France est alarmiste: "...la télévision, écrit-il, fait courir un danger très grand aux différentes sphères de la production culturelle, art, littérature, science, philosophie, droit (...), elle fait courir un danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie ". Interpellation que ne peut guère admettre la sphère de l'audiovisuel et du journalisme. D'autant moins que l'autorité du sociologue ne lui est pas vraiment reconnue dans le domaine des médias, et qu'il récidive: en février 1995, dans un entretien à Télérama, il prenait déjà de front la télévision, les usages qu'on en fait, ceux qui la font tourner, les journalistes plus particulièrement. Mais avec cette conviction qu'on ne peut que partager: " Il permettrait (l'outil télévision, NDLR) le contraire absolu de ce qu'on en fait.

Il pourrait être un instrument de démocratie directe, et il se transforme en instrument d'oppression symbolique." La réception du livre de Bourdieu n'a donc pas été des plus chaleureuses. Des plus féroces même, Françoise Giroud, Bernard-Henri Lévy, Jérôme Clément, Dominique Wolton, et de plus anonymes. Rares sont les réactions qui ne mettent en avant le caractère excessivement polémique des critiques de l'auteur, voire son élitisme. Rares aussi celles qui n'appellent pas à la réflexion, alors même que les propos tenus l'ont déjà été, et le seront, par d'autres, mais avec bien moins de retentissement, il est vrai. Ainsi dans le Monde du 24/1: " On aurait tort de négliger les observations, souvent bien vues, du sociologue sur ce qu'il y a de " pourri " au royaume de l'image et de l'écrit ". Ou Jean Daniel, dans le Nouvel Observateur du 23/1, qui déplore que le ton polémique " suscite des débats sans rapports avec l'importance du sujet traité ". Ou encore Alain Rémond, le rédacteur en chef de Télérama: " Bourdieu a l'immense mérite de regrouper, de synthétiser, de structurer toutes ces réflexions avec un bonheur d'expression et une acuité, une rigueur qui font de son livre un bréviaire indispensable, aussi bien aux téléspectateurs-citoyens qu'aux journalistes de tout média ". Le débat n'est donc pas clos; c'est celui, de fait, qui concerne le téléspectateur-citoyen.

 


Comme complément ou suite au livre de Bourdieu, et en moins polémique, on lira aussi, de Roland Cayrol, Médias et démocratie, la dérive (Presses de Sciences Po, 115 p., 75 F) ainsi que le Pouvoir des médias.Mythes et réalités, de Grégory Derville (Presses universitaires de Grenoble, 158 p., 68 F).

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