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GRANDE-BRETAGNE
Par Jean-Michel Gallano |
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Les prochaines élections législatives en Grande-Bretagne seront surtout l'occasion de faire le bilan des années Thatcher.
L'issue politique demeure obscure.
Margaret Thatcher avait été portée par une vague conservatrice d'autant plus conquérante que les gouvernements travaillistes antérieurs n'avaient su proposer, face à la crise, qu'un traitement social. Elle avait su récupérer, pour les mettre au service de l'utra-libéralisme, les valeurs de responsabilité, de liberté individuelle et de goût de l'effort, si profondément enracinées dans la société britannique. Aussi, la vague de privatisations, de morcellement des entreprises, d'attaques contre toutes les structures centralisées, a trouvé dans de nombreux secteurs un accueil favorable. Les illusions étaient fortes, même dans la jeunesse. On y croyait: le libéralisme allait être un moteur du développement économique, que la Grande-Bretagne, meilleur élève des Etats-Unis, avait en charge de proposer à l'Europe et au-delà. Les résultats sont désastreux. Seule reste la blessure dans les régions du Nord et d'Ecosse dévastées par la désindustrialisation car la greffe financière n'a pas pris à Liverpool, Manchester, Shefield, Bristol, Birmingham. Les conséquences et d'abord leur partie visible d'une déchirure bien plus profonde se nomment enfants maltraités, violences conjugales, agressions racistes (qui ont doublé en peu de temps), ravages de la drogue et de l'alcool, insécurité, jeux d'argent...à quoi s'ajoute le développement sans précédent des saisies immobilières exigées par les banques. Maux pour lesquels les conservateurs prennent soin de désigner des boucs émissaires: familles monoparentales, enseignants de gauche, magistrats laxistes, jeunes amateurs de rave parties, adolescents noirs... L'appel à la sévérité a été entendu, et désormais la Grande-Bretagne a la plus importante population carcérale d'Europe, après la Hongrie et la Turquie. On y construit même des prisons privées.
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Le pays où l'on construit des prisons privées
Même si tous les sondages donnent les Conservateurs battus aux prochaines législatives, ils ont souvent sous-estimé les capacités de mobilisation de l'électorat tory. Certes, le désenchantement des classes moyennes s'exprime dans la volonté d'" essayer autre chose ". Certes, le Parti travailliste a su capter cette aspiration, et s'est totalement investi dans la préparation des échéances électorales. Mais il n'est pas impossible que les groupes transnationaux, les institutions financières et les institutions européennes aient eux aussi choisi l'alternance. Le Parti conservateur est profondément divisé sur l'Europe, et l'Union européenne apparaît à la majorité des Conservateurs comme un ensemble de réglementations contraignantes, comme le refus d'appliquer les directives européennes en matière de durée du travail. Les Conservateurs se sont pris les pieds dans le tapis entre les dogmes de l'ultra-libéralisme et leur nationalisme traditionnel ce qui a permis au leader travailliste Tony Blair d'anticiper pour se poser en recours crédible. Sous sa direction, l'idée phare de la victoire aux élections comme unique perspective pour la gauche britannique a prévalu. A tel point que les luttes syndicales et sociales ne rencontrent dans le meilleur des cas qu'une approbation polie dans l'appareil du Labour. En "réponse" à la seule ambition travailliste d'atteindre le pouvoir, les Conservateurs se marquent de plus en plus à droite: durcissement de diverses législations pénales, mesures tendant à renforcer la sélection sociale à l'école... Un débat feutré continue cependant au Labour, sur la Monnaie unique, mais aussi sur les institutions européennes, et se conclura momentanément par un " oui " de résignation à l'Europe, assorti de préalables. Les seuls à poser explicitement la question de la construction d'une alternative sont des associations, de petits partis de gauche (parmi lesquels celui de d'Arthur Scargill, l'ancien leader syndical des mineurs en 1984); le Parti communiste; des journaux dont le Morning Star. Sur le plan de la société, c'est dans le domaine culturel que se dessine depuis quelque temps, sinon une perspective, du moins une recherche de repères. La réflexion, parfois passionnée, sur l'histoire du mouvement ouvrier britannique donne lieu à de nombreux colloques et publications universitaires. Mais c'est surtout le jeune cinéma britannique qui s'oriente volontiers vers une revalorisation de la culture ouvrière, des valeurs liées au monde du travail et notamment de la solidarité. Ils propose souvent une vision de la société britannique où les victimes savent tisser entre elles des liens nouveaux et forts de solidarité. Que ces films connaissent un grand succès dans les banlieues défavorisées atteste que certaines valeurs se recomposent. Si l'alternance politique est prévisible, la perspective d'une alternative reste confuse. A tout le moins, les forces populaires qui s'apprêtent à soutenir le Parti travailliste ont-elles les yeux ouverts et la mémoire longue. |
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* Maître de conférences à l'université Paris-III.Il a publié le Royaume désuni.L'économie britannique et les multinationales, Syros, Paris, 1995. 1. Article d'Edward Balls, Financial Times, Londres, 6 septembre 1993.
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