Regards Avril 1997 - La Planète

Aux sources de la mémoire

Par Myriam Barbera


Entretien avec Lise Gérard et Michel London
Voir aussi Inédit: Lettre d' Artur London au secrétaire du PCT , Lettre d' Artur London à Karel Kaplan

Nous poursuivons la recherche contrastée des éléments qui construisent l'histoire des influences du stalinisme sur les partis communistes. Rencontre.

Artur London, kidnappé en pleine rue le 28 janvier1951, devient un des quatorze accusés du procès Slansky. Lise London et ses enfants, Françoise, Gérard et Michel, ont vécu l'envers d'une réalité que les progressistes d'Europe ont découvert, atterrés, dans l'Aveu. Horrible quotidien de ce héros des Brigades internationales et de la Résistance française, rescapé de Mauthausen, soupçonné de trahison, torturé moralement et physiquement jusqu'à ce qu'il " avoue " des crimes qu'il n'avait pas commis. Ces procès et plus largement cette période reviennent à l'avant-scène avec l'ouverture des archives à l'Est. Les débats qu'elles suscitent n'en sont qu'à leur début (1).

 
Pouvons-nous revenir ensemble sur la chronologie des argumentaires, rédigés sous forme de raport, par votre père ?

Gérard London: Il suffit de lire l'Aveu (2). Par ailleurs, je cite mon père: " A partir de juin 1953, quand j'ai été transféré au commando de Ruzin (...) j'ai fait pour elle (c'est-à-dire pour ma mère) un rapport manuscrit sur tout ce que j'avais vécu et je lui ai donné tous les détails sur mon cas." Ce rapport est écrit en français, sur sept demi-feuilles de papier, glissées clandestinement à ma mère au cours de deux visites. Nous venons de le publier (3). Deux ans après, mon père - qui est interrogé à propos d'autres condamnés, en vue de la révision de leur procès alors qu'aucune réponse n'est apportée à sa propre de demande de révision - décide, pour tenter de l'obtenir, d'écrire aux dirigeants du parti et du gouvernements tchécoslovaques, à la prison de Pancrac. Le troisième rapport, dicté oralement à ma mère qui le tapait en français, a été traduit en tchèque par Renée Krizkovska pour répondre à la demande de la commission de réhabilitation. Mon père vit alors en résidence surveillée au sanatorium de Plès.

 
Y a-t-il des différences entre les trois rapports ?

Lise London: Oui, en fonction des buts recherchés. Le premier, visait, à travers moi, à faire connaître au PCF comment le procès avait été fabriqué en soulignant le rôle des conseillers soviétiques. Quand on a su, en Tchécoslovaquie, que le parti français connaissait ce rapport, cela a contribué à déclencher le processus de révision du procès. Le second rapport, au contraire, évoquait à peine le rôle des Soviétiques puisqu'il était axé sur les actes du communiste qu'était mon mari, en vue de prouver sa totale fidélité à son parti. Dans la dernière version, il évoque dès le début le rôle des " conseillers " mais pas du tout celui des responsables tchécoslovaques du procès Slansky, qui était aussi le sien, car il lui avait été explicitement recommandé de ne pas le faire.

 
Dans une publication comparée d'extraits de l'Aveu et du document trouvé dans les archives à Prague, Karel Bartosek (4) estime qu'il s'agit du même texte, et en conclut qu'il n'y a pas de troisième rapport.

 
Michel London : Je veux d'abord poser une question: qui écrivait librement en 1955 ? Artur London alors en prison, puis en résidence surveillée, tenue secrète, et interrogé jusqu'en décembre 1955 ou bien Karel Bartosek, historien officiel du PC de Tchécoslovaquie ? Il écrivait dans la presse officielle du parti à l'époque. J'ai ici la liste de ses publications, de 1953 à 1969. Comment peut-on affirmer par ailleurs que tel ou tel document n'existe pas tout en reconnaissant qu'on ne peut tout savoir puisque les archives sont mal classées ? Est-il impossible que des documents manquent ? Nous en connaissons au moins deux traitant de la demande de réhabilitation totale de mon père qui ont disparu. Enfin, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que différentes versions, d'une même histoire se ressemblent ? Surtout lorsqu'elles ont été écrites si près l'une de l'autre ? En juillet et tout début août 1955 pour le rapport de Pancrac, et tout de suite après, de la mi-août à septembre, pour celui de Plès. C'est le second document, un manuscrit de 397 pages, que Karel Bartosek a trouvé aux archives de Prague. Mes parents ne le possédaient pas puisque ces dernières n'ont été ouvertes qu'en 1990 et nous n'en avons eu connaissance qu'en février 1991. Il est annoté par Bruno Köhler, alors secrétaire du PCT, et fut remis le 3 août 1955. C'est l'unique date mentionnée dans les archives. Mes parents ont conservé le rapport de Plès qui est une des sources de l'Aveu. Mon père avait une mémoire extraordinaire. En prison, il jouait de tête aux échecs puisqu'il ne possédait pas d'échiquier.

Le maniement des archives pose problème et le débat n'est pas clos sur la façon de les traiter. G L: Je ne suis pas historien mais je pense qu'il convient d'utiliser trois sources: ce qui est déjà connu, les archives et les témoignages. Il me semble que les archives ne peuvent être interprétées autrement qu'en les replaçant dans leur contexte. Où, quand et comment tel texte a été écrit, par qui, pourquoi, etc. Que penser d'un historien qui n'utilise pas le témoignage de témoins vivants ? C'est absolument incompréhensible. J'ai reçu Bartosek chez moi durant des années, je suis un des témoins d'une bonne partie du chapitre qu'il consacre à mon père. Mais jamais il ne m'a interrogé. De même qu'il n'a jamais interrogé mon père, alors qu'il fréquentait sa maison y rencontrant des dizaines de journalistes.

 
L. L.: Il faut essayer de comprendre, pas d'interpréter ou de déformer (5). Les pages remarquées par Bartosek sont précisément celles que j'ai demandé à Gérard (6) d'écrire en vue de prouver sa fidélité de communiste. Il faut comprendre: il se heurtait à la même réticence que moi pour obtenir d'être entendu en vue de sa réhabilitation. On voulait bien croire London innocent mais il y avait deux difficultés. D'abord, ne pas toucher au procès Slansky, mais mon mari était un des 14 condamnés du procès. Puis, la persistance de ses liens avec l'Américain Noël Field, de l'Unitarian service (association humanitaire), qui, bien que réhabilité par les Hongrois, était encore considéré comme un espion en chef par les Tchèques; et ses relations avec le ministre des Affaires étrangères Wladimir Clémentis dont il était l'adjoint. Ce dernier était considéré comme un traître. Pour avoir fortement critiqué le pacte germano-soviétique, il fut exclu du PCT en 1939, à Paris. Ces deux obstacles ont poussé Gérard à expliquer par le menu tout ce qui pouvait prouver sa fidélité de communiste. Il a donc rédigé un manuscrit, centré sur ses actions au sein des brigades internationales, dans la résistance française, puis dans les prisons et les camps. Je lui ai même suggéré de prendre sur lui la responsabilité de mes propres actions de militante communiste. Actions que j'avais accepté de réaliser sur demande de Bruno Köhler. Il s'agissait notamment de trouver deux bons camarades français, sûrs parce que résistants, pour avoir un lien direct avec Prague, sans passer par le parti français. Le PCF était alors menacé de toutes parts. On a même craint qu'il soit renvoyé dans l'illégalité. C'était la guerre d'Indochine, le temps du réarmement allemand, de l'OTAN. Des centaines d'étrangers étaient expulsés de France. Je le répète, c'est moi qui ai insisté pour que mon mari ajoute tous ces éléments afin de prouver son attachement au parti. Et je regrette que Bartosek, que j'avais informé de ces faits, utilise contre Gérard, exactement les mêmes arguments que ses procureurs et que ceux qui lui ont toujours refusé une véritable réhabilitation.

 
M. L.: Mon père a maintes fois réclamé une réhabilitation publique et véritable, sans succès. Est-ce l'attitude d'un homme qui a quelque chose à redouter ou à cacher ? (voir encadré 2, NDLR.) D'autre part, il faut s'entendre: ou bien il était un agent des Américains, c'est l'accusation de trahison qui lui a valu tous ses malheurs, ou alors il était un agent du KGB et un persécuteur à son service comme le laisse entendre Bartosek. Pour moi, c'est le drame d'un communiste pris au piège de sa fidélité qui a su dénoncer le piège sans renier sa fidélité.

 
Venons-en à vos relations avec le PCF, à l'aide de Raymond Guyot, votre beau-frère, membre du Bureau politique du PCF.

 
L. L.: Elle a été précieuse et s'est toujours accomplie avec l'appui de Maurice Thorez. Sans eux, Gérard n'en serait jamais sorti vivant. Dès que j'ai pu lui rendre visite en prison, au printemps 1953, soit 27 mois après son kidnapping, il m'a fortement incitée à rejoindre la France. Il voulait me protéger et avoir les mains libres pour demander la révision du procès. C'est encore Raymond Guyot qui m'a aidée à y parvenir, avec tous les miens. Le PCF m'a fait remettre ma carte du parti par la cellule de la place de la République à Paris, juste avant mon départ pour la Tchécoslovaquie, en juin 1956, pour lutter avec mon mari pour sa libération. Cette carte a tout changé. Dès mon arrivée à Prague, j'ai été invitée à habiter l'hôtel du parti, Praha. Ceux qui le fréquentaient me reconnaissaient. J'étais moi aussi (re) devenue fréquentable. Sans tout régler, loin de là. J'avais alors un visa de 15 jours. Il m'a été demandé de rester mais nous avons dû attendre encore six mois pour que Gérard soit libéré de Plès. Plus tard, Léon Feix, dirigeant du PCF, revu à Prague, et Maître Bruguier ont obtenu un visa permettant à mon mari de venir, en 1959, aux obsèques de mon père, à Paris. Puis, en hiver, un permis de séjour pour se soigner - toujours sa tuberculose - dans le Midi. C'est là qu'il écrivit son livre Espagne. Il y a eu d'autres moments plus douloureux pour nous, surtout après la sortie de l'Aveu et du film, mais je sais qu'aujourd'hui le parti français est décidé à regarder en face les ombres du passé.n

 
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1. Sur les archives, lire aussi le dossier du no 21 de Regards, publié en février 1997, pp.5 à 8.

2. Artur London, l'Aveu, Gallimard 1968, réédité en collection Folio en 1996.

3. Artur London, Aux sources de l'Aveu, Gallimard, mars 1997

4. Karel Bartosek, les Aveux des archives, Prague, Paris, Prague, 1948-1968, Seuil, 1996

5. Lise London, la Mégère de la rue Daguerre, souvenirs de Résistance, Seuil, 1995, et le Printemps des Camarades, Seuil, 1996.

6. Gérard est le pseudonyme sous lequel Lise Ricol a connu Artur London.

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Inédit: Lettre d' Artur London au secrétaire du PCT


Le 6 mai 1963, Artur London écrivait à Hendrych, secrétaire du PCT, qu'il connaissait depuis le camp de la mort de Mauthausen. Extraits.

"Ce qui a créé autour de moi et de ma famille une atmosphère de doute, de manque de confiance, de trouble.(...) Ce qui a aidé à créer cette atmosphère, c'est l'attitude de certains responsables de la commission de contrôle du parti qui ont exprimé à plusieurs reprises leur désaccord avec ma réhabilitation. C'est pour ça que cette commission a refusé plusieurs fois de revenir sur des cas d'exclusions pour des camarades, entre autres parce qu'ils étaient en contact avec moi, même après ma réhabilitation. Cette atmosphère faisait de moi un membre de la société mais pas à part entière. Il m'a, par exemple, été signifié, lorsque je me suis rendu au ministère des Affaires étrangères pour régler certains problèmes, de ne plus m'y rendre et de régler mes affaires par l'intermédiaire du gardien.(...) En 1959, Hrbacova, une amie, s'est vue refuser un passeport pour des voyages de travail en France à cause de ses contacts avec notre famille.(...) Nos téléphones étaient écoutés encore en 1960. Les lettres étaient interceptées. Par exemple, une lettre de Raymond Guyot a été retenue durant un mois en 1959. Le livre (sur l'Espagne) que j'ai écrit pour pouvoir, malgré ma maladie faire quelque chose d'utile a rencontré tant de difficultés d'édition que seule une intervention personnelle de Novotny a permis sa publication sous mon nom en 1963."

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Lettre d' Artur London à Karel Kaplan


Dans une lettre (1) du 29 février 1956 à l'historien tchèque Karel Kaplan, Artur London évoque ses multiples et infructueuses demandes de réhabilitation publique. Extrait.

" Après ma " réhabilitation " en 1956, j'ai demandé à plusieurs reprises un véritable procès en réhabilitation qui pourrait, une fois pour toutes, balayer toute la pourriture accumulée par les services de sécurité et les " conseiller s " (soviétiques, NDLR). Dans ce but, j'ai vainement réclamé à la commission Kölder, (en 1963, NDLR), et plus tard à la commission Piller (en 1968, NDLR), dont tu étais le secrétaire, d'être auditionné avec les autres réhabilités, Hadju, Svoboda, Vales, Pavel etc. Nous voulions témoigner sur les méthodes utilisées par la commission Ineman. Dans de nombreux cas elle a altéré, déformé des procès-verbaux en vue des réhabilitations, de la même façon qu'ils étaient construits pour les faux procès. Dans quel but ? Pour ne pas toucher au procès Slansky et ne pas mettre en cause les dirigeants du PCT et du gouvernement qui étaient toujours en fonction, quoique fortement compromis dans les persécutions des années cinquante. Dans ces conditions, de nombreux persécutés ont craint de dire toute la vérité à la commission."

1. De courts extraits de cette lettre se trouvent dans Aux sources de l'Aveu qui vient de paraître chez Gallimard.

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