Regards Avril 1997 - La Planète

Danielle Mitterrand: " C'est une espérance que de résister "

Par Latifa Madani


Entretien avec Danielle Mitterrand

Danielle Mitterrand était l'invitée du Festival transméditerranée, aux côtés de Kendal Nezan, président de l'Institut kurde de Paris, au cours de deux débats clôturant sa IXe édition, le 28 février à Grasse.

 
Des peuples résistent et luttent aux quatre coins du monde, dans une indifférence quasi-générale de l'opinion publique internationale. Comment lever le silence sur ces causes " oubliées " ?

 
Danielle Mitterrand : Il faut faire savoir. Apporter des propositions pour que le sort de ces peuples change. Il n'y a pas d'indifférence générale. Aujourd'hui on voit un grand réseau se former pour un monde auquel nous aspirons, qui soit un monde de partage, de sérénité. Un réseau de solidarité des peuples. Je compte beaucoup sur l'amplification de ce mouvement pacifique de solidarité des peuples pour que ceux qui aujourd'hui n'ont pas la parole puissent la prendre. La résistance n'est pas localisée. C'est véritablement une résistance mondiale contre un système qui broie le monde entier. Pour le moment. En définitive, c'est le même mal partout. Ce mal est celui de l'agonie d'une civilisation, celle de l'argent, de la rentabilité, du profit, au mépris de l'homme. Le cas des Kurdes se reproduit partout. Au Tibet, par exemple, ou en Amérique latine (dans un passé récent au Guatemala et aujourd'hui au Mexique où les Zapatistes font la démonstration qu'on peut faire une guérilla pacifiste). Les Indiens du Chiapas organisent des " rencontres intergalactiques " contre le néo-libéralisme. Cet état d'esprit évolue. On le retrouve chez un grand nombre de populations opprimées qui revendiquent simplement le droit à être les citoyens de leur pays.

 
Revendication de citoyenneté à l'ordre du jour chez nous aussi.

 
D. M.: En France, avec le débat sur l'immigration, les résistances à l'exclusion, au racisme... C'est le même problème. Cela fait partie du système dans lequel nous vivons actuellement et qui nous conduit la tête contre un mur. Le racisme est une manifestation de la peur. De la peur de l'autre. De celui qui ne vous ressemble pas, qui ne pense pas comme vous. Et cette peur est cultivée par ceux que cela arrange, se retranchent derrière leur frontière, leur barrière, leurs vigiles et leurs chiens...

En ce qui concerne la " loi Debré ", j'en appelle à la conscience de chacun car je me souviens, lorsque, en 1941, mon père a reçu de sa hiérarchie l'ordre de donner la liste des enfants juifs et des professeurs juifs, il a, en toute conscience, refusé, résisté. Il a pris le risque d'être sanctionné mais nous étions tous très fiers de lui. Et puis il y a cette résistance des RMIstes par exemple. A l'initiative des RMIstes des Pyrénées, ils ont créé une monnaie, le " Système d'échange local ". Comme aux Etats-Unis où la ville d'Itaca a créé sa propre monnaie fondée sur l'heure de production et de savoir-faire. Ce type de résistance existe dans le monde entier. Peut-être un jour pourra-t-elle faire pression sur nos économistes distingués ? C'est une espérance que de résister.

 
La Fondation France-Libertés est particulièrement active pour la cause kurde.

 
D. M.: Il faut rappeler qu'à l'origine du " malheur kurde " il y a la ruée sur le pétrole, au début du siècle, qui s'étend sous les pieds de cette population; puis, après la Première Guerre mondiale, un traité s'en mêle et établit des frontières qui garantissent un partage du territoire kurde intéressant pour les alliés vainqueurs. Ce système de l'argent s'organise comme une machine sans état d'âme, n'hésitant pas à soutenir les dictatures locales opprimant les populations. Aujourd'hui, rien n'a changé et cela ne s'arrange pas. Il ne faut donc jamais se lasser d'en parler car la politique internationale ne prend pas en compte ce peuple particulièrement opprimé quel que soit le pays où il se trouve. Pourchassé, opprimé, privé de ses droits les plus élémentaires, cela particulièrement en Turquie où se sont toujours les militaires qui dirigent en se camouflant derrière la démocratie; il faut continuer à sensibiliser, à mobiliser, à informer, à dénoncer pour que l'opinion publique internationale se manifeste davantage encore; donner la parole à ce peuple bâillonné alors qu'il défend ses droits essentiels: sa culture, son expression, son existence. L'alternative est en marche, ce serait un monde où les dons de la nature et de la terre seraient non plus confisqués par quelques-uns mais répartis équitablement, où l'argent serait au service de l'humanité, et non l'humanité son esclave.n

 


* Représentante de l'EZLN au 29e congrès du PCF.

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