Regards Avril 1997 - La Planète

Luttes et alternatives en Afrique

Par Sammy Rifrac


La fin de l'affrontement Est/Ouest et la montée de la vague des démocratisations marque également la fin " des chasses gardées ". Françaises en particulier. De là aussi date l'élargissement de la division entre Afrique "utile " et Afrique " non rentable". A la faveur du nouveau rapport des forces international, les " forces du marché " ont cherché à marquer des points en Afrique. Ce fut la généralisation des plans d'ajustement structurel (PAS) imposés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque Mondiale (BM). Ce furent les privatisations, le recul de l'Etat et des services publics, la dévaluation du Franc CFA, la libéralisation de l'ensemble des économies, c'est-à-dire la " liberté " pour les sociétés transnationales, avec pour seule morale le libre accès aux immenses gisements de matières premières, aux meilleurs prix.

Dans ce contexte, des forces politiques nouvelles ont émergé. Nombre d'entre elles sont parvenues au pouvoir sans base de masse - notamment en raison de longues années de clandestinité forcée. Le cadre institutionnel et politique habituel: " A présent, nous sommes au pouvoir, nous allons réaliser " s'avéra vite caduc. La règle devint: " Je suis au pouvoir et je gère la pauvreté sans leviers décisionnels indépendants de l'extérieur ". Que faire alors et comment? Nombre de forces politiques - au pouvoir comme dans l'opposition - eurent plutôt tendance à s'adapter qu'à chercher à sortir du piège. A l'exception des pays où des mouvements de libération nationale ont conquis l'indépendance et le pouvoir à l'issue d'une longue lutte populaire - et armée. Ceux-ci ont fait du développement pour satisfaire les besoins des populations leur axe central, en le liant à une démocratie de participation populaire et à l'affirmation de la souveraineté nationale. Intimement liés aux populations, ces mouvements ou partis ont maintenu leur enracinement et la défense des populations. S'expliquant devant elle sur les enjeux nationaux de développement et les difficultés liées aux pressions internationales, sur les étapes de leur stratégie, ces responsables politiques font appel au peuple pour affronter, dans un tout autre rapport de forces, les instances internationales et défendre le niveau de vie de la population. Sans décerner quelque " satisfecit " que ce soit à tel ou tel pays, on peut observer une démarche de ce type au Mozambique. La Namibie, la Tanzanie, le Zimbabwe.

Peu après la fin de la guerre au Mozambique, et alors que commençaient à se mettre en place les nouvelles institutions, le FMI et la BM voulurent imposer des réductions drastiques dans tous les budgets sociaux, des licenciements massifs, des contrôles des salaires. Le gouvernement décida alors d'en discuter avec le FRELIMO (parti au pouvoir) qui en référa à son groupe parlementaire. Décision fut prise de rendre publiques les décisions souhaitées par les institutions internationales. Deux jours de débats ont suivi, à l'Assemblée Nationale, répercutés dans le pays. Le rôle des institutions financières internationales au regard des besoins du pays devint clair aux yeux de tous, et le 20 décembre 1995 l'ensemble des parlementaires, majorité et opposition, les condamnait. L'Assemblée nationale décidait aussi d'accorder - sacrilège pour le FMI ! un treizième mois à toutes les administrations et entreprises publiques et imposait à toutes les entreprises privées bénéficiaires de faire de même Le choix de la transparence, de la mobilisation et de l'information des populations sur les enjeux économique et sociaux des politiques des institutions de Bretton Woods (qui contribuent à hauteur de 63% au budget de l'Etat) a payé.

Cela ne veut pas dire que ces pays échappent aux PAS, mais ils se donnent les moyens d'en négocier les modalités et d'accroître leur marge de négociation avec les bailleurs de fonds. C'est une " méthode " également utile pour lutter contre des privatisations, ou pour organiser la redistribution de terres, dans le cadre d'une réforme agraire, voire pour l'octroi de subventions étatiques au monde rural. Toutes choses normalement " interdites " selon les canons de l'orthodoxie libérale.

 


* Auteur (avec Alain Bihr) de Déchiffrer les inégalités (Paris, Syros, 1995) et de Hommes-femmes, l'introuvable égalité (Paris, éditions de l'Atelier, 1996).

Lionel Bourg, Une passion qui commence, (avec des textes de Babeuf et de Sylvain Maréchal), Vénissieux, Paroles d'Aube, 1997, 156 pages.

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