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La rumeur des peuples Par Michel Muller |
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De Séoul à Francfort, du Chiapas au Kurdistan, d'Irak et de Turquie, de Belgique en France en passant par l'Afrique australe des luttes se développent.
Pour n'être pas coordonnées, chacune n'en vise pas moins à desserrer l'étau de ce que l'on appelle la " dictature des marchés ", ou la " mondialisation ".
Les victimes s'opposent aux bénéficiaires de cette guerre économique qui prend parfois la forme terrible d'une guerre tout court: les grands groupes financiers, la Banque Mondiale, le FMI, les Etats des grands pays qui dominent des blocs transnationaux.
Exemples de résistances.
Grèves et manifestations au début de l'année en Argentine, où le mouvement social est parvenu à obtenir l'abolition d'une loi autorisant les licenciements collectifs sans aucune restriction; protestations multiformes au Mexique; grève générale de plus de trois semaines en janvier en Corée du Sud; mouvement solidaire international - pour la première fois à cette échelle - des salariés de Renault à la suite de la décision de fermeture de l'usine belge de Vilvorde: la résistance aux ravages de la mondialisation capitaliste serait-elle en train de prendre forme et force ?
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Une colère trop menaçante pour la stratégie de l'OCDE
L'affaire Renault-Belgique est, à plusieurs titres, exemplaire de la stratégie des multinationales et des Etats qui les soutiennent. Le p.-d.g.de Renault n'est pas un pervers rêvant de faire souffrir les salariés. Ce n'est pas davantage " par mépris " que la fermeture de l'usine belge a été décidée. La question n'est ni dans la méthode, ni dans de prétendues maladresses. La décision de fermeture a été mûrement réfléchie - jusque dans sa forme - par le patronat de la multinationale et par le gouvernement français. Pour les acteurs de la mondialisation capitaliste, le travail est une marchandise comme les autres. Les hommes ne font tout simplement pas partie de la logique de recherche de la rentabilité financière ni celle de la compétitivité, dans la féroce guerre que se mènent les grands constructeurs automobiles du monde. Paradoxalement, la fuite en avant est d'autant plus rapide que s'accroît le gâchis en hommes et en machines. Il fallait frapper fort, et brutalement, pour, en quelque sorte, " étourdir " les salariés victimes du coup et imposer la résignation. C'est loupé. La surprise est venue des salariés du groupe. Ils ont manifesté une étonnante prise de conscience de la nécessité d'agir solidairement, quels que soient les pays où Renault est implanté. Dans d'autres luttes en Europe, comme en Belgique, pointe un début de prise de conscience, l'adversaire devient la mondialisation ultra-libérale, modèle européen. Le combat mené par les Sud-Coréens porte sur les mêmes enjeux, dans un contexte pourtant spécifique. L'entrée dans l'OCDE de la Corée du Sud a été conditionnée par la dérégulation et la déréglementation de l'économie du pays. Séoul s'était engagé à satisfaire ces exigences en imposant une loi abolissant tous les acquis que les salariés sud-coréens avaient conquis malgré une longue période de dictature politique. Si, aujourd'hui, l'OCDE fait mine de réprimander le gouvernement sud-coréen, c'est parce que la colère populaire risquait de faire exploser l'ensemble de la stratégie. Autrement dit, l'OCDE a conseillé à Séoul: poursuivez dans la voie de la flexibilité, mais attention, maintenez aussi un système minimal de " droit syndical ". Il s'agit d'empêcher les " débordements incontrôlables "par ce " filet de protection ".
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L'exportation d'un modèle économique coûteux et toxique
L'économie sud-coréenne souffre de la rigidité des conglomérats liés directement au pouvoir d'Etat et dédiés à une guerre économique forcenée faite de dumping à l'exportation, d'endettement inquiétant et de délocalisations destinées à vampiriser les compagnies des pays industrialisés qui tombent sous leur coupe. La prolifération des créances douteuses fragilise encore plus un tissu économique où les petites entreprises sous-traitants - depuis toujours " flexibles " - emploient encore aujourd'hui les deux tiers des salariés. Loin de se résigner à cela, de se replier sur les acquis, les syndicats sud-coréens ont, au contraire, - et c'est sans doute là la cause de la résonance mondiale de cette bataille - proposé une alternative crédible, en s'appuyant sur leurs acquis. Depuis plusieurs années, les dirigeants syndicaux sud-coréens réclamaient une réforme du droit du travail. L'insertion de la Corée du Sud dans l'économie mondiale exige, soulignent-ils, que les salariés et, plus globalement, la population interviennent dans la prise de décision de " transformation profonde de la société " que cela suppose. L'un des mots d'ordre scandés dans les rues à la fin janvier était: " C'est nous qui avons fait ce pays, il nous appartient " . Les Etats-Unis exportent actuellement partout dans le monde un " modèle " économique qui est " extrêmement coûteux et très toxique ". Il existe un sérieux risque d'" un hideux choc en retour " fait de " nationalisme plein d'amertume " et de conflits personnels dressant les gens les uns contre les autres. Cet avertissement a été lancé, récemment, au Forum de Davos par John Sweeney, le président de la centrale syndicale américaine AFL-CIO au nom de ses 13 millions d'adhérents. En effet, il existe une tentative de placer les peuples devant cette alternative: accepter l'ultra-libéralisme ou/et plonger dans la régression. C'est une autre issue qui, confusément, commence pourtant à poindre. Si se fait jour, depuis la fin des années 1980, un processus de clarification sur le " nouvel ordre global " lancé par les Etats-Unis après la désintégration du bloc de l'Est - et dont la guerre du Golfe a été, en quelque sorte, le volet militaire - de nouveaux signes d'une résistance active apparaissent. Même s'ils sont les premiers, s'ils sont fragiles, tant il est vrai que toutes les armes sont utilisées par les multinationales pour contraindre les peuples à se résigner, les salariés à s'opposer entre eux, dans un formidable tourbillon de concurrence mortelle où seul le plus fort peut espérer gagner.
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Une entente qui dépasse les clivages idéologiques
A la fin de février s'est tenue à Calcutta, dans l'Etat indien du Bengale occidental, une conférence syndicale internationale qui, sous bien des aspects, marque ce moment nouveau. Rassemblant les responsables, souvent au plus haut niveau, d'une quarantaine de syndicats venant de plusieurs dizaines de pays allant de l'océan Indien au Pacifique, cette rencontre a été l'occasion de mettre en commun - par delà les différences idéologiques ou les éventuelles affiliations internationales - leurs expériences de lutte, leurs analyses de cette "mondialisation". Dans leur résolution finale, les délégués " constatent que l'idéologie néo-libérale de la mondialisation continue à saper sérieusement les conditions fondamentales du travail et les droits et aspirations légitimes des travailleurs partout dans le monde ". Ces politiques du capital international, poursuivent-ils, " s'attaquent également à la souveraineté nationale ". Dans de nombreux pays, poursuit la Conférence, la base manufacturière " est érodée tandis que les grands groupes rationalisent et réorientent continuellement leurs investissements vers la zone d'emplois au prix toujours plus bas, où les droits syndicaux sont refusés. Le développement économique autocentré est mis en péril ". Dans le même temps, constatent-ils, " les luttes pour la défense des droits fondamentaux s'intensifient partout ". La conférence souligne donc: " Le grand défi auquel sont confrontés les syndicats, et le développement d'alternatives politiques et stratégiques claires.(...) Plutôt que de se concentrer sur des enjeux de principes, cette Conférence a centré sa réflexion sur les stratégies d'action dans la région qui peuvent être mises en oeuvre pour y contrer les forces de la globalisation." Parmi les mesures décidées, notons celles portant sur la nécessité de coordonner régionalement les luttes et les échanges, de les développer aussi au niveau des multinationales et de les conjuguer afin de contrer efficacement la mise en concurrence des travailleurs des différents pays. Des mesures ont été prises dans ce sens, au niveau de différents secteurs professionnels, mais aussi plus généralement, par la mise en route d'un réseau de communication et d'information réciproque. Cette nouvelle solidarité internationale, soulignent encore les syndicats réunis à Calcutta, n'a en aucun cas pour objectif de reconstituer une quelconque et illusoire " internationale ", mais, dans le respect de l'indépendance des syndicats - et dépassant les éventuels clivages idéologiques - de renforcer concrètement les luttes communes face à un adversaire commun. |
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* Auteur (avec Alain Bihr) de Déchiffrer les inégalités (Paris, Syros, 1995) et de Hommes-femmes, l'introuvable égalité (Paris, éditions de l'Atelier, 1996). Lionel Bourg, Une passion qui commence, (avec des textes de Babeuf et de Sylvain Maréchal), Vénissieux, Paroles d'Aube, 1997, 156 pages.
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