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Lettre de Chine (3)
Par Suzanne Bernard |
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En cette nouvelle année du Boeuf, la Fête du Printemps a démontré que la Chine, tout en changeant, reste la Chine.
Paradoxe chinois.
D'abord, il faut saluer la télévision nationale (par ailleurs dévorée par une publicité folle qui, sans crier gare, envahit l'écran d'un flot d'images bêtifiantes et criardes), qui s'est montrée à la hauteur de la Fête, en la filmant avec talent à travers l'immense territoire.
Au Sud, parmi les fleurs éclatantes, au Nord, dans la neige et la glace, dans les grandes cités, dans les villages perdus, partout la Beauté, la Poésie, la Joie ! Les minorités nationales, fidèles aux coutumes ancestrales, avec leurs costumes éblouissants, tapant sur les tambours, chantant, dansant, les dragons crachant le feu, les jeux, les arts martiaux, les compétitions, les banquets, les opéras locaux, la décoration des maisons, les illuminations, dans les rues mille drapeaux de toutes les couleurs, les lampions, les lanternes rouges, les défilés, les feux d'artifice, les parades, en particulier celle des femmes soldats (comment dire " soldates ", ce mot horrible ? Pardon, Benoîte Groult !)...c'était l'explosion générale, le pays secoué, révélé, exalté... Tout à coup une vigueur, une vitalité inouïes, un déferlement de vie, quelque chose venu du fond des âges qui se libère, déborde, se répand comme une crue...et rend bien triste et pâlotte la " modernité des hommes d'affaires"... Fort émue, j'ai entendu la cloche géante de Pékin sonner minuit, un son sourd, profond, jailli des entrailles de la Chine... Des millions de cris, d'une seule voix, lui ont répondu. Il faut se mêler à la foule chinoise pour vraiment vivre la Fête. Rejoindre les milliers de familles, par exemple, qui déambulent dans la Foire populaire, à Pékin, près du Bai Yun Guan, le Temple des Nuages Blancs. On dirait un peu la Fête de l'Huma !... Dix jours plus tard, comme tout le monde,j'apprends par la télévision la mort de Deng Xiaoping. Si les médias s'emparent de l'événement avec fracas et solennité, les Pékinois, apparemment, continuent de vaquer à leurs occupations sans grand émoi...ce que la presse traduit par: " la stabilité sociale règne ". Quel contraste entre la réalité quotidienne et les images de la télé débordantes de larmes, de scènes hystériques, de cris déchirants ! Tous les jours, du matin au soir, toutes les émissions sur toutes les chaînes sont consacrées au " grand homme du XXe siècle ". Il faut évidemment beaucoup de virtuosité théorique pour faire de Deng " un grand marxiste qui a développé le marxisme-léninisme et la pensée de Mao "... Continuité dans la stabilité oblige. Et les Chinois en ont avalé d'autres... La mort est blanche et terrifiante en Chine. Insoutenable, l'exposition du cadavre, sa face arrangée, maquillée, devant laquelle on défile. Chez nous, on occulte la mort. En Chine, on la regarde en face, on l'exhibe... Quand même, quel personnage et quel parcours ! Soldat révolutionnaire, haut dirigeant, trois ans de travail forcé en usine pendant la révolution culturelle, artisan du boum économique, militant de l'ouverture de la Chine au monde - et chef de l'Armée au moment de la tragédie de Tien an men, en juin 1989. Comme on demandait au Leader de la Modernisation quelle était la recette de son accession finale au pouvoir suprême, après avoir connu tant de hauts et de bas, pendant tant d'années, il répondit, imperturbable: " La patience ! ". S. B. |
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* Auteur (avec Alain Bihr) de Déchiffrer les inégalités (Paris, Syros, 1995) et de Hommes-femmes, l'introuvable égalité (Paris, éditions de l'Atelier, 1996). Lionel Bourg, Une passion qui commence, (avec des textes de Babeuf et de Sylvain Maréchal), Vénissieux, Paroles d'Aube, 1997, 156 pages.
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